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Flamands que, pour eux, la voie pacifique est non-seulement la plus louable, mais la plus sûre.

L'obstacle qu'il leur reste à vaincre leur a été révélé à Bruges par MM. Devaux et Boyaval : c'est l'oligarchie que nous appellerons « bourgeoise, » bien que le mot, dans sa signification ordinaire, ne rende pas bien l'idée. Si nous disions l'oligarchie « libérale, » on nous entendrait peut-être encore moins, surtout dans le camp (très-respectable d'ailleurs par le nombre et la valeur), où se distinguent les Jan Van Ryswyck à Anvers, les Julius Vuylsteke à Gand. Une récente brochure de ce dernier, écrite en français, prouve que dans ce camp il existe encore une sorte de bonne foi un peu niaise, qui compte sur la conversion au « mouvement flamand » de ceux précisément qui ne doivent leur influence dans les Flandres qu'au monopole du français. Mais enfin, ce que nous voulons dire, c'est qu'il ne reste plus d'autre obstacle au flamand, pour se restaurer souverainement où il a le droit naturel de régner, que les intérêts d'une minorité que la majorité n'a pas encore attaquée avec ensemble. Le Congrès de Bruges a révélé plus d'un symptôme qu'il en serait bientôt autrement.

En même temps que les Flamands songent ainsi à leurs affaires locales, nous avons dit comment, avec tous leurs voisins parlant la même langue, ils s'efforcent de restaurer une littérature commune qui, s'ils réussissent tous ensemble, marquera l'avénement d'une nouvelle civilisation se développant à côté des civilisations allemande, anglaise, française. Cette idée a quelque chose de paradoxal, quand on oublie que les trois civilisations romanes : l'italienne, l'espagnole et la française ne se sont elles-mêmes développées qu'à la suite l'une de l'autre dans l'ordre où nous venons de les énumérer; et quand -on oublie que la civilisation allemande n'a qu'un développement très-récent. Si la Belgique et la Hollande, déjà signalées à tous les peuples du littoral de la mer d'Allemagne comme des centres éminents de prospérité et de liberté, y ajoutent l'éclat des lettres, cultivées dans une langue commune à tous ces peuples, à quelles conséquences prochaines cela ne peut-il point mener, surtout que, dans les idées, déjà anciennes, de ces divers peuples, l'unité politique n'a jamais été une condition indispensable de la vie intellectuelle commune? Il serait oiseux R. T. 23

d'insister sur ces considérations; leur nouveauté même oblige de les jeter en avant toutes brutes et non dégrossies pour devenir, si l'on veut, l'objet de recherches plus spéciales.

Que si l'avenir donnait aux Belges flamands l'importance qui ne manquerait pas de résulter pour eux de leur participation à cette civilisation nouvelle, les Belges wallons sont à même de se garantir des avantages égaux par le développement continu des lettres françaises parmi eux. Des faits tout récents ont prouvé que nous pouvions établir, dans notre Belgique, la même influence qu'exerçait Genève sur la France, au temps de Calvin d'abord, do Voltaire et de Rousseau ensuite; qu'exerçait Lausanne au temps, plus récent, où écrivait Mme de Staël.

Quoi qu'il en soit, les Belges wallons doivent être assurés que leurs compatriotes flamands continueront désormais leur « mouvement » et finiront par en obtenir tous les résultats légitimes, sans s'arrêter à la gêne momentanée que les Wallons pourront en éprouver. C'est à ces derniers à se préparer d'avance aux efforts que la libre concurrence, en matière politique comme en matière industrielle, fait toujours succéder au far mente relatif du monopole. Pour la Belgique en général, cette libre concurrence entre les deux races aura tous les bienfaits que les hommes éclairés et de bonne foi n'hésitent pas à en espérer.

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LE CONGRÈS INTERNATIONAL

POUR

LE PROGRÈS DES SCIENCES SOCIALES.

M. Jules Duval, directeur de l'Économiste français, rendant compte du Congrès international pour le progrès des sciences sociales, caractérise de la sorte ce qu'il appelle des parlements volontaires et des conseils scientifiques : « Les Congrès sont de » nouveaux organes de la pensée publique, dont le rôle com» mence à peine d'être entrevu. Dans la division générale du » travail intellectuel d'un pays et d'une époque, ils constituent » un rouage intermédiaire entre la presse et les pouvoirs offl» ciels. Des mains do la presse ils reçoivent une matière pre» mière, plus ou moins brute, confuse, enchevêtrée, où les » idées sont troublées par les passions et les intérêts; ils la » dégagent de ses scories, la purifient, l'élaborent, la trans» forment en discours et en mémoires, en rapports et en votes » qui élèvent le niveau de l'opinion générale, et deviennent » dlutiles éléments d'étude pour les législations. »

Tel est en effet le rôle des congrès. L'opinion publique, aujourd'hui abandonnée aux influences les plus fortuites, inconsciente d'elle-même et par suite inconstante, capricieuse, contradictoire, trouvera désormais, sur bien des points importants, un terrain préparé, une route à suivre. Les congrès seront les laboratoires de l'opinion publique, et les éléments qu'on puisera dans ces discussions, dans ces discours, dans ces travaux intellectuels de tout genre, pourront être employés ensuite de la façon que l'ordonnera le progrès des lumières. En adoptant l'organisation du récent Congrès international de Bruxelles, on ne s'exposera ni à imprimer aux esprits une direction arbitraire, ni à diminuer la force de l'originalité, de la spontanéité individuelle. La discussion reste discussion: c'est un point de départ. Il n'y a pas là de but à définir, point de vote à conquérir, point de majorité à constituer. Comme le disait fort bien l'art. 2 des statuts:

» L'Association a pour but de développer l'étude des sciences sociales ; de guider l'opinion publique vers les moyens les plus pratiques d'améliorer les législations civiles et criminelles; de perfectionner et de généraliser l'instruction; d'étendre et de déterminer la mission des arts et des lettres dans les sociétés modernes; d'augmenter la somme des richesses publiques et d'assurer leur bonne distribution; d'améliorer la condition physique et morale des classes laborieuses; d'aider, enfin, à la diffusion de tous les principes qui font la force et la dignité des nations.

» A cet effet, l'Association groupe autour d'elle toutes les sociétés et tous les individus qui s'appliquent ou s'intéressent à l'examen de ces questions, et, sans intervenir dans leurs efforts particuliers, elle cherche à dégager la vérité de l'erreur, à dissiper les doutes, à rapprocher les opinions dissidentes, à offrir, enfin, à toutes les convictions et à toutes les recherches un terrain neutre pour l'échange d'informations et d'études sérieuses sur tous les grands problèmes sociaux de notre époque. L'Association discute et ne vote pas. »

Et M. Aug. Couvreur, le secrétaire général de cette Association, dont il a le premier conçu l'idée, s'exprimait de la sorte, à ce propos, dans le discours d'ouverture:

« L'Association n'a pas de drapeau, pas de programme social ou politique; elle n'est qu'un instrument d'enquête; son but n'est pas d'obtenir quelques décisions sur des sujets controversés, mais d'éprouver et d'attirer toutes les idées, toutes les vues, toutes les propositions qui pourront, en matjôre de législation, d'art, d'instruction, de bienfaisance, d'hygiène, d'industrie, enlever des doutes, dissiper des ombres, écarter des préjugés, jeter enfin à pleines mains des lumières sur la science sociale qui se transforme sans cesse avec la société qui l'a créée et pour laquelle la vérité d'hier n'est plus la vérité aujourd'hui.

» A quoi d'ailleurs le vote servirait-il dans des réunions de la nature de celles-ci? Il n'a aucune sanction, il n'enchaîne personne; il ne sert qu'à diviser. Les vaincus ne changent pas d'opinion, la distance entre les deux partis reste aussi grande. Ce qui est nécessaire, ce n'est point que la question débattue ait été tranchée dans tel ou tel sens, c'est que la discussion ait porté en tous sens, c'est que l'examen ait été consciencieux et approfondi, des esprits différents y mettant, chacun a son tour, et par les voies les plus opposées, l'empreinte de leurs convictions. Voilà le résultat vraiment important que doivent atteindre nos travaux. »

Ces vues ont été parfaitement comprises; jamais congrès ne fut mieux organisé, ne marcha plus régulièrement et ne produisit de plus importants résultats. La composition même des bureaux montra tout d'abord que, dans les diverses sections, les questions de parti avaient été laissées de côté, oubliées presque, dans l'intérêt de la libre discussion. Les présidents, à quelque opinion qu'ils appartinssent, donnèrent l'exemple de la déférence, du respect pour toute pensée consciencieuse, et les discours se firent remarquer à la fois par la franchise et la convenance. Le ton général, constatons-le avant toute autre chose, a été digne, excellent, parfait.

Que d'esprits distingués, que d'hommes illustres entendus, applaudis avec enthousiasme pendant ces quatre jours de discussion forte et approfondie sur tant de sujets divers! Que de questions soulevées, plus graves, plus importantes les unes que les autres ; que d'opinions émises, combattues, appuyées, avec toute la magie de l'éloquence, avec toute la force du raisonnement; et combien nous eussions désiré avoir le don d'ubiquité pour assister aux délibérations des cinq sections s'occupant dans le même temps de toutes ces grandes choses!

Force nous a été d'avoir recours à l'obligeance de ceux de nos collaborateurs qui figuraient parmi les secrétaires de ces cinq sections. Grâce à leur précieux concours, nous sommes à même d'offrir à nos lecteurs sinon un compte rendu complet,

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