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Faut-il que la justice incline sa balance
Au gré de quelques-uns et porte en ses plateaux,
Alors que devant Dieu nous sommes tous égaux,
Misère d'une part, et de l'autre opulence?

C'est à nous à tarir, dans un commun effort,
Les sources de déboire où le monde s'abreuve.
Nul ne saurait prévoir la fin de notre épreuve
Et quels heureux pourront enfin toucher au port;

Mais nourrissons l'espoir, à défaut de science,
Qu'à ce nouveau déluge arrachant les humains,
Dieu clément, avec nous qui lui tendons les mains,
Fera pour le bonheur un pacte d'alliance!

VICTOR UAlKSSEiliS.

Juin 1862

LES MISÉRABLES,

PAR VICTOR HUGO.

A l'admiration dont ce livre est l'objet se mêle comme une expression de soulagement et de délivrance. Dans l'atmosphère lourde et viciée où s'étiolent aujourd'hui les pensées, les sentiments élevés, où, comme la société qui l'inspire, la littérature tourne au rachitisme, un généreux souffle a passé balayant les miasmes qui stupéfient. C'est le vrai souffle du xixe siècle, l'inspiration des larges doctrines et du grand art nés en des jours meilleurs, mais que notre temps comprend encore : à les accueillir, il tressaille, il éprouve un rafraîchissement subit. Qu'on nous passe le mot, l'auteur des Misérables casse une vitre à la fenêtre d'un valétudinaire, d'une sorte d'hypocondriaque claquemuré depuis douze ans dans l'horreur de l'idéal et des révolutions, et qui s'asphyxie par peur des courants d'air. Sachons gré de ce service à M. Victor Hugo; aimons un livre qui nous révèle la passion et l'idée qui sont encore en nous.

Les Misérables sont un digne pendant à l'épopée de NoireDame de Paris. Épopée, en effet, ce titre s'applique bien a ces deux compositions grandioses; car dans l'idéalisme du moyen flge comme dans la synthèse dramatisée de la vie moderne, la pensée, le style du poète dépassent la donnée et la forme du roman.

Nous ne reprocherons pas à l'illustre écrivain de se tailler dans*les régions de l'art un domaine, qui est bien à lui.

Balzac n'est pas a refaire; ce grand esprit a presque épuisé la statistique désintéressée des réalités sociales. Mais à côté de sa Comédie humaine, œuvre désespérante et instructive où manque la haute moralité de l'idéal, il y avait place pour un autre monument; M. Victor Hugo le bâtit, et il n'inscrit pas au fronton le . Lasciate ogni speranza, qui semble être la devise du grand romancier.

Ces abîmes où il descend, sa foi au progrès les illumine; par les perspectives qu'elle y ouvre, elle en atténue l'horreur. On se sent meilleur après l'avoir lu, mieux armé d'espoir, d'amour pour ceux qui souffrent, succombent, se relèvent sous les fatalités lentement refoulées de la misère et de l'ignorance, répétons-le : les Misérables sont mieux qu'un roman : œuvre de poétique synthèse, ils sont l'épopée, sympathique et profonde, du prolétariat moderne.

Autre chose est de reproduire d'après nature une particularité de la passion, de saisir sous l'angle étroit de l'exception un aspect tout momentané du phénomène humain, social; autre chose d'incarner le réel dans une représentation, plastique, au sens large du mot, de typifier le caractère, la situation, la classe dans l'individu. L'analyse permet seule de rendre les nuances, mais aux dépens de cette abstraite vérité, plus vraie que la vérité concrète parce qu'elle atteint l'essence commune, le phénomène éternel. Afin de mieux accuser la généralité d'un type, la synthèse néglige, pour ainsi parler, l'élément différentiel des caractères qu'un seul maître a su calculer avec précision. Balzac, en ce sens, est encore le premier, le dernier des réalistes.

Lorsqu'il est servi par le coloris d'un grand peintre, par l'imagination créatrice d'un poëte souverain, le point de vue synthétique est celui sous lequel se produisent les œuvres géantes. Par quels puissants effets, un livre exclusivement conçu dans ce système de généralisation, le Dernier Jour d'un condamné, par exemple, justifie l'emploi d'un procédé que nous appelons épique, par opposition au genre purement descriptif, analytique, concret du roman proprement dit!

Cela posé, comment demander à l'auteur des Misérables des combinaisons et des effets qui par leur ténuité même échappent à la synthèse épique? Quant à l'objection que l'épopée n'a cure des existences infimes dont se compose en majorité la vie colJective de notre espèce, la réponse est aisée, elle est tout «ntiôre dans un fait immense, inéluctable qui s'impose aux préoccupations de tous. L'enfer social s'éclaire de lueurs révélatrices, l'humanité se cherche, s'aime dans tous ses membres, la poésie chante à son tour 1'Avènement Du Prolétariat.

Goethe, le premier, en donnant à la forme épique une consécration nouvelle, fit à bon droit déroger la noble muse des anciens. L'art n'idéalisait que les douleurs à quartiers. Son urne d'or ne recueillait que les larmes royales. Hécube et Didon, la mère et l'amante, vivront à jamais dans les cœurs; mais l'avenir leur associera Marguerite, suave figure du prolétariat féminin, phalène brûlée aux séductions d'un monde supérieur,

D'autres maîtres devaient chercher leurs types plus bas encore. Déchirant le voile discret qui couvre les abîmes sociaux, les misères et les hontes de la vie vulgaire, ils prennent de plus en plus leurs héros dans la foule. Mais nul plus que M. Victor Hugo ne jette sur les infirmités sociales, qu'elles viennent de l'indigence ou du vice, ou de ces deux causes ordinairement combinées, un regard de lumineuse sympathie. Son œuvre, large, indulgente, humaine, inspirée par la grande maxime de Térence, en dépasse même la portée; elle revendique pour l'être le plus infime, pour le reptile hideux, pour le plus humble de ces animaux que, dans une heureuse effusion de sensibilité, M. Michelet appelle nos frères inférieurs, sa part' dans l'universelle communion : nul déshérité n'est exclu, à quelque degré qu'il soit tombé, coupable ou avili dans la réprobation, infortuné dans le mépris de ses semblables. Organe du plus vaste et du plus haut sentiment de ce siècle, la muse du poëte des Misérables est religieuse au grand sens du terme, puisqu'elle rapproche, élève et purifie, puisqu'elle poursuit le divin, par la plus large expansion des forces corrélatives de l'intelligence et du cœur : idées générales, généreuses affections. — Auguste Comte l'a dit : — Il y a dans la relation étymologique de ces deux attributs un rapport perçu par l'instinct qu> fait les langues, et qui se formule avec une netteté croissante dans les intelligences cultivées.

I

Jean Valjean, le héros du livre, personnifie la conscience. Il n'est virtuellement qu'un homme ordinaire, placé ni trop haut ni trop bas sur l'échelle intellectuelle et morale pour ne pas être tout le monde, c'est-à-dire l'individu quelconque (vous ou moi, lecteur), qui placé dans les circonstances où s'est trouvé ce forçat eût pu tomber et se relever comme lui. Frappé par des pénalités en disproportion avec les fautes qu'il a commises, Jean Valjean, le libéré, n'a connu que par ses rigueurs notre société si barbare encore dans l'application des peines, si éloignée de cette mansuétude supérieure qui sera de plus en plus le complément de la justice.

Tout un côté de l'ouvrage où l'étude psychologique est fouillée au plus bas dans les recès de la conscience, est un drame plein de secrètes péripéties, dont le théâtre est le monde intérieur que nous portons en nous. Là, le moi se dédouble pour s'interroger et se répondre, pour plaider du même au même le formidable problème du juste et de l'injuste, mais non plus débattu comme Aristophane nous le montre dans ses Nuées, entre deux adversaires ouvertement retranchés chacun dans son camp. Le poëte-philosophe suit dans ses mille transformations le Protée de la conscience. Quand il nous montre Jean Valjean débattant avec lui-même la question de savoir s'il so dénoncera à la justice ou s'il laissera condamner à sa place un innocent, M. Victor Hugo atteint au tréfond de l'âme, aux sources mystérieuses et troublées de nos directions morales. Rien de saisissant comme ce duel entre la raison droite, le sentiment sérieux du vrai et du bien, et le démon du sophisme qui est en nous, pour justifier, quand il faut, pratiques ou tendances coupables, défaillance ou crime, tout ce que l'intérêt oppose au juste, l'égoïsme à... l'altruisme... Anxieux, l'œil perdu de vertige, penché sur l'abîme du moi, on saisit dans ses modulations infinies le double cri de l'ange et de la bête que tout homme porte en soi comme Jean Valjean.

Partout dans le cours de ces deux volumes la même étude se continue; nous assistons à la genèse d'une moralité, à la croissance d'une conscience semée, pour ainsi dire, par la parole d'un saint, l'évêque Bienvenu, dans l'âme flétrie d'un ancien forçat. Ce qu'il faut admirer surtout après cette exploration si avant conduite dans les arcanes de l'être intérieur, c'est la netteté de contours des personnages. Javert, entre autres, est le type original, s'il en fut, de la règle étroite, servile, du

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