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En entendant ces paroles suprêmes, Josaphat sentit son cœur se briser : « il s'arrosa de pleurs ainsi que le sol autour de lui. »

« Père, s'écria-t-il, pourquoi dans ton égoïsme cherches-tu pour toi seul le bien, le repos?

» — Je suis presque centenaire, répondit Barlaam; quand à toi, ton temps n'est sans doute pas encore arrivé. »

Pendant que Josaphat pleurait près de la tombe de son maître, il vit en songe le plus glorieux des paradis C'était comme un avertissement qu'il ne tarderait pas à rejoindre celui qui seul avait pu lui donner encore quelque patience de vivre...

Le roi Barachias vit bientôt accourir un ermite qui lui annonça la mort du vertueux fils d'Abenner. Quand le cortége royal arriva au désert, il trouva les deux corps demeurés incorruptibles côte à côte sous la terre, et répandant une suave odeur de sainteté.

On bâtit une grande église en l'honneur des deux anachorètes. On y transporta leurs corps, qui ne cessèrent d'opérer des miracles et des conversions tout aussi miraculeuses.

a Ici finit, dit le narrateur grec de Boissonade, l'histoire que j'ai écrite d'après des hommes sincères et dignes de respect. Puissiez-vous en profiter : elle a été écrite pour attirer dans la voie du salut. »

XVI

Si le lecteur a eu la patience de nous suivre dans ce minutieux parallèle, il y croira d'autant plus que notre plan était moins systématique. Nous n'avions, pas plus

1 II est juste de remarquer que ce prototype des romans dévots n'a encore rien de ce qu'on rêva plus tard sur le paradis. Au moyen âge, on se figurait le paradis terrestre comme existant encore réellement en Asie. De là la légende des trois moines orientaux Théophile, Serge et que M. Liebrecht, intérêt à cacher les différences, à dissimuler ce qu'il peut y avoir de fortuit dans certaines rencontres de détails. Comme tout le monde sait qu'en matière de comparaisons littéraires, il faut pratiquer constamment le mutatis mutandis, personne ne s'étonnera que le roman de Barlaam ne soit pas calqué de point en point sur l'histoire du Bouddha. Ce sont même ces différences, secondaires au point de vue de l'invention littéraire, qui font mieux ressortir l'identité d'origine. En effet, s'il s'agissait de comparer un réformateur à un autre, on pourrait dire que l'analogie des situations a pu faire seule l'analogie des récits.

Ici, au contraire, on aperçoit dès le premier plan, deux personnages pour un seul. La figure du Bouddha est dédoublée : sa jeunesse se retrouve dans Josaphat, sa vieillesse dans Barlaam. A celui-ci on a approprié les paraboles, à celui-là les aventures du vertueux Siddhârtha. D'ailleurs, il ne s'agit plus d'un fils de roi qui s'oppose à des prêtres stationnaires pour tirer les dernières conséquences d'une religion nationale (adimplere legem); il s'agit d'un ermite étranger qui vient prêcher à un jeune prince une religion d'un autre pays, ou plutôt de tous les pays. On sent bien que le christianisme, alors même qu'on le défigure, ne peut être appelé une religion nationale, cette épithète ne convenant qu'aux religions païennes, légitimement impliquées dans la politique.

Il faut donc reconnaître que le romancier grec, quel que soit au surplus l'auteur du Barlaam, a été frappé du parti qu'il y avait à tirer de quelques-unes de ces nombreuses histoires qui circulent encore dans l'immense monde bouddhiste. Il y a pu tailler, comme on dit, en plein drap, et il n'a point dû se faire scrupule de placer

Hygin, qui s'acheminèrent vers l'Orient à la recherche de ce paradis, et qui après avoir traversé l'enfer, arrivèrent aux portes de ce séjour des bienheureux, où Macaire, depuis vingt ans, était déjà en prière dans l'espoir de s'y faire admettre. (Bergmann, d'après les vies des saints.)

ses croyances les plus chères dans un cadre étranger qui pouvait les faire ressortir, les rendre plus visibles pour la masse. Il n'a fait après tout que comme ceux qui ont approprié la basilique, le lituus augurai, l'eau lustrale, la piscine et tant d'autres choses accessoires qui en se transformant passent insensiblement d'un pôle à l'autre de la civilisation.

La légende de Josaphat et de Barlaam, dans le texte grec, est un des plus curieux exemples de cette manie d'accommodation et de traduction plus ou moins grossières, plus ou moins naïves qui caractérise le moyen âge. On commence à revenir de l'engouement que les écoles romantiques de toute nature ont affiché pour l'originalité de ces temps chaotiques, composites et beaucoup plus transactionnels qu'on ne l'imagine. Ce n'est pas qu'il faille méconnaître leur importance dans l'histoire du progrès: il faut seulement mettre chaque chose à sa place et à son heure. Il n'y a que les ignorants ou les fanatiques que cela puisse contrarier.

Quoi qu'il en soit, c'est désormais un fait acquis à l'histoire des idées littéraires que la biographie canonique du Lalitavistara bouddhique se retrouve dans le plus ancien, dans le type de nos romans de spiritualité. Il n'est pas interdit de supposer, comme le fait M. Liebrecht, qu'au lieu d'un livre indien, l'auteur grec ou syrien en a pu copier plusieurs. C'est là, du reste, un point secondaire et que les indianistes ou bien les sinologues ne tarderont pas à éclaircir.

L'essentiel de la découverte, c'est que l'emprunt catholique a été fait non pas, comme on a longtemps pu croire, accidentellement, oralement, mais de propos délibéré et par transmission écrite. Reste à vérifier maintenant si cet emprunt est direct ou indirect. M. Benfey, dans le compterendu déjà cité, se prononce pour la dernière hypothèse. Il veut, entre autres, que le sorcier Theudas se retrouve dans Devadatta, cousin et principal contradicteur du Bouddha et dont de nombreuses légendes rapportent les disputes théologiques '. Mais le nom de Devadatta a dû être successivement transformé, sémitisé, comme il sera arrivé de celui d'un autre contradicteur du Bouddha, Nirgrantha, correspondant à celui de Nachor qui dispute avec Josaphat.

Si l'on admet la transmission indirecte, quels peuvent avoir été les intermédiaires, les chaînons? M. Benfey (Pantcha-tantra, I, 74-84, et supplément du 2e volume) nous fait remarquer que l'histoire littéraire du Barlaam pourrait bien ressembler à celle du Syntipas (Sindbad) grec ou à celle de l'ouvrage de Siméon Sethos. De l'indien au grec, le chemin aurait bien pu commencer par la Perse. A cet égard, le règne de Khosrou-Anoushirvan (âme généreuse) est particulièrement à considérer. Ce roi sassanide, presque toujours en guerre avec Bélisaire et fort calomnié par les chroniqueurs byzantins, se montra grand ami de la littérature pendant son long règne (531-579). C'est lui qui envoya son médecin Barzûyèh rechercher dans l'Inde les livres les plus curieux. Il faut savoir que l'Indus était alors la frontière de la Perse et que les rois sassanides eurent toujours de fréquentes relations avec l'Inde qui leur fournissait les éléphants de guerre, les pierres précieuses, les plantes médicinales, les aromates, etc., etc.

Barzûyèh 2, qui était à la fois très-savant et très-religieux, devint enthousiaste de la doctrine du Bouddha. On dit même qu'il se convertit à sa religion. Il traduisit en pehlvi le Pantcha-tantra bouddhiste qui de là passa en syriaque, en arabe, en grec, en espagnol, etc. Il emporta, traduisit ou résuma beaucoup d'autres livres bouddhiques,

• M. le professeur Foucaux en a traduit du tibétain (Rgya-Tcher-RolPa, II, 135, etc). — Pour le nom de Nirgrantha, M. Benfey en appelle à YIntroduction à l'histoire du bouddhisme indien de Burnouf, une des plus héroïques études que jamais bénédictin ait pu entreprendre.

2 On doit considérer Barzûyèh comme celui qui a préparé pour l'Europe la série littéraire de Kalila et Dimna et celle de liidpai.

parmi lesquels on peut sans hésiter mettre des biographies du Rouddha. Ne peut-on pas supposer que l'histoire du Bouddha a été transportée dès le vne siècle soit dans un Barlaam grec, soit dans un Barlaam syriaque? L'histoire n'atteste-t-elle pas une très-grande intimité de relations entre la Perse d'alors et les pays grecs et syriens?

Mais, par quelque voie que ce puisse être, les conceptions indiennes ont dû arriver à l'Europe chrétienne bien plus anciennement et bien plus directement que par l'islamisme. Là est la grande portée de la découverte de M. Liebrecht. Le roman de Barlaam qui ne nous intéressait plus par son ascétisme, nous intéressera dorénavant par son importance dans ce que l'Allemand appelle Culturgeschichte. Il est, en effet, important de constater que l'Inde qui nous a donné les chiffres, le système décimal, l'algèbre et mainte autre chose qu'on a tort de chercher en Egypte ou en Chaldée, nous a donné aussi presque tous nos contes populaires, graves ou joyeux, peut-être même toutes nos fables allégoriques. — Nihil sub sole novum, mais dans un sens moins décourageant peut-être que celui de l'Ecclésiaste...

J. gTECHER,

Liège, 15 juillet 1860.

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