Images de page
PDF

lendemain, le vieux Moïse demandait à tous les chevaliers, pélerins, marchands et autres voyageurs, s'ils n'avaient pas vu un juif espagnol, cheminant † les grandes voies de Provence ou de la Langue-d'Oc. — J'ai rencontré un israélite qui se dirigeait vers la ville de Montpellier, en compagnie de trois marchands languedociens, lui dit un homme d'armes qui allait d'Aix en Provence à Toulouse en Langue-d'Oc. — Que Dieu vous bénisse pour votre bonne nouvelle, répondit le vieux Moïse... à Montpellier! disait-il à voix basse en rentrant dans son hôtellerie... Je me méfie de l'imagination exaltée de Ruben. Dieu d'Abraham , fais qu'il ne nous arrive rien de funeste dans la ville de Carcassonne ! Le huitième jour après le départ de Ruben , Moïse, ses deux compagnons de vogage et Noémi prenaient leurs repas, lorsque le maître de l'hôtellerie leur annonça qu'un juif, nouvellement arrivé de Montpellier, demandait à leur parler. Noémi ne put s'empêcher de tressaillir; mais le vieux Moïse répondit avec calme à l'hótellier : — Allez dire à notre frère qu'il peut venir sans crainte s'asseoir à la table de Moïse le rabbin. Le mystérieux convive ne se fit pas attendre longtemps. — La paix du ciel soit avec vous, mes frères, s'écria Ruben; je suis fidèle à ma promesse, et j'apporte à Ncémi mon présent nuptial; — Ruben, Ruben ! s'écria la jeune fille. L'israélite ôta de dessous son manteau un large voile de soie rouge qu'il déplia lentement. — Noémi, dit-il à la jeune fille, mon présent nuptial est plus précieux que les diamans de la couronne de Philippe-le-Bel, roi de France. Le rabbin de Montpellier est mort assassiné; je veux déposer à tes pieds les restes inanimés de mon rival. Voici la langue de Benjamin qui osa prononcer des sermens d'amour ; voici sa main droite qui écrivit les lettres dictées par le génie de l'enfer, qui portèrent le désespoir dans mon ame; voici ses deux yeux que j'ai arrachés sanglans de leur orbite, avant qu'ils eussent profané la beauté céleste. Je n'ai donc plus de rival; tu m'as dit cent fois que tu m'aimais; le ciel a entendu nos sermens; la fille de Moïse sera-t-elle parjure ? La malheureuse Noémi n'avait pu résister à de si pénibles émotions; elle s'était évanouie dans les bras de son père. Ruben s'approcha pour porter à ses lèvres une des mains de la jeune vierge : le vieux Moïse le repoussa du pied; le fougueux ltuben s'arma de son poignaod. — Indigne enfant d'Israël, s'écria le vieux rabbin, oseras-tu frapper un docteur de notre sainte loi! tu as brisé mon cœur de père; pousseras-tu l'audace jusqu'à porter ta main coupable sur le descendant du saint prêtre Lévi ? — Non, répondit Ruben; je saurai respecter en vous la dignité sacerdotale.... je demande la main de Noémi; j'ai son serment, elle a le mien. — Noémi, la deruière consolation de ma vieillesse, épouserait un assassin !... non, non, Ruben.... j'aimerais mieux lui plonger un poignard dans le cœur. — Vous ne voulez pas, répondit l impétueux adolescent.... je pars ; le cies soit propice à vos projets de vengeance.

Ruben resta long-temps indécis; en sortant de l'hôtellerie, il s'était assis sur une large pierre, au détour d'une rue; mille projets s'étaient succédés rapidement dans son esprit. Un juif n'avait aucun crédit, aucune autorité pendant le xIII° siècle, et il se désespérait d'assouvir sa vengeance, lorsqu'il se vit accosté par un chevalier.

— Enfant d'Israël, lui dit le gentilhomme, si je ne me trompe, tu viens d'Espagne pour vendre des soie

| ries et des bijoux aux grands scigneurs de la Langue

d'Oc ? —Vous dites vrai, maître, répondit Ruben. — Hâte-toi donc de te rendre au palais de la vieille cité; Simon Brise-Tête, sénéchal de Carcassonne, veut acheter un diamant de grand prix pour une jeune damoiselle du pays toulousain. — Seigneur, dans une demi-heure, je serai au palais du sénéchal, répondit ltuben. Il courut à son hôtellerie, se fit accompagner d'un de ses esclaves chargé des marchandises les plus précieuses, et chemina à pas précipités vers la demeure de Simon Brise-Tête. Le sénéchal l'accueilit avec une sorte de courtoisie; comme la plupart des gentilshommes de son siècle, il empruntait aux juifs; il n'osait pas les maltraiter ouvertement. — Israélite, dit-il à Ruben, je m'expose aux sévères réprimandes des révérends pères de l'inquisition en te donnant entrée dans mon palais; mais on m'a dit que tu apportes d'Espagne des diamans et des étoffes de grand prix. — J'ai des étoffes de soie et d'or qui ont été fabriquées dans la grande ville de Bagdad; j'ai aussi des pierres précieuses que les plus puissans calises de l'Orient achèteraient au prix de tous leurs trésors. Quel est ton nom, enfant d'Israël ? — Buben, marchand, de la ville de Cordoue. Ce diamant vaut trente mille sols tournois, ajouta-t-il, en ouvrant un coffret de bois de cèdre. — Trente mille sols tournois! s'écria Simon BriseTête. — Je vous le donne, seigneur sénéchal, si vous voulez venger l'honneur d'un homme indignement outragé; je vous le donne, si vous voulez punir de misérables assassins qui, l'an dernier, à la fête de Pâques, ont égorgé vingt-deux enfans chrétiens. — Où sont les coupables, s'écria Simon Brise-Tête,. et je les livrerai au tribunal de l'inquisition. — Envoyez vos hommes d'armes à l'hôtellerie du Rameau Mystérieux ; ils y trouveront le vieux Moïse, rabbin de la ville de Cordoue, et Noémi, sa fille, qui s'est déja rendue plusieurs fois coupable du crime de sorcellerie. — Donne-moi le diamant, s'écria le sénéchal, et par le corps du Christ, je te jure que tu seras vengé. Le soir même, Moïse, Noémi, leur compagnon de voyage furent arrétés dans l'hôtellerie et conduits à la prison du sénéchal. Ruben demanda et obtint la permission de visiter les prisonniers; il espérait que le vieux rabbin, effrayé par la mort et les supplices, consentirait enfin à lui donner la main de Noémi. Le vieillard fut inflexible, et la jeune fille détourna les yeux pour ne pas voir celui qui les livrait ainsi à la persécution.

Trois jours après leur emprisonnement, ils comparurent devant le sénéchal, qui jugeait les affaires civiles et ecclésiastiques en l'absence des pères de l'inquisition. Plusieurs seigneurs se rendirent de grand matin dans la salle d'audience; le bruit courait dans Carcasonne qu'on devait juger la plus bellejuive qui eût paru depuis plusieurs années dans les pays de la Langue-d'Oc. A midi, les trois accusés arrivèrent pieds et poings liés, gardés à vue par huit hommes d'armes. Le vieux Moïse marchait lentement; ses yeux baissés, sa barbe blanche, son teint presque livide, ses vêtemens d'or et de soie formaient un étrange contraste; Noémi, richement vêtue, comme toutes les jeunes filles de sa nation, était sous le poids des plus violentes douleurs; elle pouvait à peine supporter les chaînes qui liaient ses petites mains. — Quelle est belle! voyez la belle juive ! répétèrent les gentilshommes en la voyant entrer. Une robe de soie jaune, parsemée de fleurs d'argent,

un collier de pierreries formaient toute sa parure; un |

petit turban de mousseline blanche, surmonté d'une aigrette en diamans, couvrait à peine la moitié de sa téte, et ses longs cheveux noirs, séparés en deux tresses à la nazaréenne, tombaient négligemment sur ses épaules à demi-recouvertes d'une gaze légère; elle s'assit sur un petit tabouret, à côté de son père; son maintien à la fois modeste et fier fesait ressortir la beauté de ses traits, et lorsqu'elle jetait un regard sur les juges, les chevaliers se disaient tout bas : — La belle juive ! Si Simon Brise-Tête la condamne, je le tiens pour hongre ou Sarrasin. Le sénéchal, revêtu des insignes de sa dignité, procéda à l'interrogatoire aussitôt que les trois juges-mages furent arrivés. — Fils d'Israël, dit-il au père de Noémi, quel est ton nom, ta patrie, ta profession ? — Seigneur sénéchal, on m'appelle Moïse; je suis né à Damas en Syrie; depuis plusieurs années, je parcours l'Espagne et les pays de la Langue-d'Oc, visitant les synagogues, consolant mes srères; je suis docteur de la loi. — Vieillard insensé! s'écria Simon Brise-Téte, pourquoias-tu pris part aux horribles mystères que les Pharisiens de ta nation célèbrent tous les ans la veille du jour de Pâques? Pourquoi as-tu massacré les enfans des chrétiens ? — Mes mains sont encore pures du sang de l'innocent, répondit le rabbin. Quel est mon accusateur ? — Le voici, répondit Simon Brise-Tête, en montrant du doigt Ruben qui se cachait à l'extrémité de la salle d'audience. — Rubenl répéta plusieurs fois le vieillard... infâme trahison! il a vendu ses frères. . Noémi ne put proférer une seule parole, ni détourner ses yeux du banc sur lequel Ruben était assis. Le jeune israélite, en proie aux remords, tremblait de tous ses membres; lorsque le sénéchal lui ordonna de dénoncer aux juges les crimes du rabbin Moïse et de sa fille, il resta immobile à sa place; on eut dit que l'ange qui punit les traîtres l'avait pétrifié subitement. — Ruben, s'écria le sénéchal, ne m'as-tu pas dit que les juifs de Cordoue ont égorgé vingt enfans chrétiens dans la cité de Perpignan ?

L'accusateur ne répondit pas, et les menaces de Simon Brise-Tête nc purent le déterminer à parler contre ses frères. — Qu'il soit enfermé dans les prisons de monseigneur le sénéchal avec ses complices, dit un des juges-mages. L'arrêt ne se fit pas attendre : Moïse, RubenetNoémi furent condamnés à périr sur le bûcher. Les geoliers les garrotèrent, et,quelques instans après, les trois israélites cheminaient tristement dans les sombres détours qui conduisaient an plus profond des cachots; arrivés au chemin de ronde, ils s'arrêtèrent pendant que les geoliers ouvraient la dernière porte du ténébreux dédale. Une petite lampe de cuivre, suspendue à la voûte, répandait une lueur blafarde dans cet antre d'enfer ; le vieux Moïse qui n'avait pas proféré une seule parole depuis sa sortie de la salle d'audience de Simon BriseTéte, se tourna vers Ruben, et lui dit avec un sourire dédaigneux : — ltuben l le Dieu d'Abraham t'a récompensé de ton zèle à servir les chrétiens... tu croyais donc que ton infâme trahison resterait impunie... Viens, viens, tu mourras avec nous sur le bûcher. — Dieu d'Abraham, s'écria ensuite le rabbin , toi

qui sauvas les trois hébreux de la fournaise, protéges

nous en ce jour contre nos ennemis. La prière du père et de la fille fut longue; elle leur rendit le calme et l'espérance. Le vieillard s'assit sur les dalles, et resta long-temps immobile, la téte cachée dans ses deux mains. Il se leva précipitamment comme saisi d'une inspiration céleste. — Ma sille, dit-il, en serrant à plusieurs reprises Noémi contre son sein, veux-tu survivre à ton vieux père ? Je veux mourir avec toi. — Que ferais-tu sur la terre des chrétiens, ma Noémio tu es jeune et belle; Simon Brise-Tête livrerait ta beauté virginale à la profanation de ses hommes d'armes. — Je veux mourir avec toi, répéta Noémi. — Dieu soit béni ! s'écria le vieillard, ma fille entrera avec moi dans la demeure des élus d'Israël. Au même instant, il s'arma d'un petit poignard, saisit sa fille aux cheveux, et la laissa tomber morte à ses pieds. — Assassin de ta fille ! meurtrier de Noémi, ma fiancée , s'écria Ruben, en grinçant des dents; tu mourras de ma main, vieillard infâme ! , Moïse entendit sans trembler, les paroles menaçâotes du jeune israélite; il se prépara à la lutte qui devait se terminer par la mort de l'un des deux combattans malheureusement pour lui, l'énergie ne pouvait suppléer à la force. Ruben s'élance avec la rage d'un tigre, et Moïse tomba expirant sur le cadavre de sa fille Noémi. Ruben fut alors frappé d'un vertige, il perdit la raison, et se roula comme un serpent sur les dalles du cachot. Quelques instans s'étaient à peine écoulés depuis la sanglante issue de ce drame terrible, lorsque la porte du cachot s'ouvrit avec fracas; des chevaliers, des hommes d'armes, entrèrent portant des flambeaux et devançant le seigneur sénéchal Simon Brise-Tête — Deux cadavres ! s'écria le sire de Limoux qui marchait en tête du cortége.

CHEMIN DE RONDE A CARCASSONNE.

— Moïse et Noémi sa fille ! ajouta un gentilhomme du pays toulousain — Noémi ! Noémi ! s'écria le sénéchal.... Il s'arrêta tout-à-coup, contempla avec effroi le cadavre sanglant de la jeune fille. — Morte! répéta-t-il plusieurs fois, en poussant de profonds soupirs. —Où est le traître Ruben ? dirent les gentilshommes qui avaient déja parcouru le cachot. — Ici, mes seigneurs, s'écria le jeune israélite qui grinçait ses dents, se roulait sur les dalles et s'arrachait les cheveux.... ici, mes seigneurs : je n'ai pu mourir. — Je te fais grace, dit Simon Brise-Tête, qui se tenait penché vers les restes inanimés de la belle Noémi. Deux chevaliers qui étaient près du sénéchal crurent entendre ces parole : :

[blocks in formation]
[graphic]
[ocr errors]

En 1525, la peste désolait toute la Provence. Les populations s'entassaient dans les villes, s'écoulaient ensuite dans les hôpitaux qui les dégorgeaient à leur tour dans les cimetières. C'était partout ainsi : à Aix, à Marseille et à Montpellier, le fléau cependant avait une plus grande intensité à raison sans doute de leur plus grande importance. Aix n'avait pas, vers la fin de l'année, assez de vivans pour faire emporter les morts qui encombraient toutes ses places. Lorsque Marseille s'arrêta de charrier des cadavres, elle s'aperçut avec effroi que des rues entières n'avaient plus un seul habitant. Montpellier avait perdu aussi une grande partie des siens; grâce à la réputation de sa faculté de médecine qui attirait un concours nombreux de malades, on n'avait pas le temps de s'apercevoir des morts constamment remplacés par les vivans.

La ville de Montpellier était à cette époque la première entre toutes les villes savantes de l'Europe. Sa faculté était l'intelligence de ce siècle. Les élèves qui y accouraient de France, d'Espagne, d'Italie et d'Allemagne, en triplaient annuellement la population; mais en 1525, ils firent défaut, et cependant la ville se peupla comme de coutume; c'est que les malades de cette année prirent la place des écoliers.

Le peu d'étudians qui pour ne pas quitter la faculté affrontèrent la pestilence, payèrent le tribut à la contagion et allèrent prendre rang dans les lits de l'hôpital, où leurs doctes professeurs les visitèrent et leur apprirent la science à leurs dépens.

Parmi les jeunes gens que le fléau avait arrachés à leurs études pour les jeter dans ce charnier où la mort se repaissait à l'aise, se trouvait un enfant de vingt ans, blond et timide, dont personne ne savait le nom. On l'avait bien vu aux leçons de la faculté, mais personne ne lui avait jamais parlé; aucun joyeux écolier n'avait pu se glisser dans son intimité. Il avait vécu dans un isolement de misanthrope ou de sage : nul n'osait trancher le mot.

Il y avait beaucoup d'intelligence précoce dans les yeux de ce jeune homme ; son front semblait s'être élargi sous l'effort de la pensée; les lignes de sa figure avaient de la noblesse et de la netteté; d'un autre côté son regard était voilé et comme ramené sur lui-même. Une préoccupation habituelle qui l'isolait constamment de tout ce qui l'entourait, avait, à la longue, uni ses sourcils par-dessous une longue ride verticale qui lui labourait le front. Ces signes caractéristiques indiquaient une grande aptitude à ces travaux souterrains de la méditation dont l'esprit n'est pas toujours sûr de pouvoir revenir.

Quoique malade, la figure du jeune écolier avait gardé

la même expression indifférente et pensive que tout le monde lui connaissait. On aurait dit que chez lui

le moral avait pris tant d'empire sur le physique qu'au

cune douleur ne pouvait plus l'occuper. Lorsque le MosAïQUE DU MIDI. — 5° Année.

médecin de l'hospice, qui visitait la salle, arriva à lui, il parut ne pas s'en apercevoir. Un religieux fut

| obligé de le frapper de loin avec un roseau pour le

tirer de la distraction qui l'absorbait. Alors il se retourna et jeta sur le docteur un regard froid et calme, comme si sa venue ne lui eût été d'aucun intérêt. Il n'y avait dans son attitude, ni crainte, ni courage, ni résignation, ni aucun de ces sentimens vulgaires par lesquels l'homme dévoile sa faiblesse ou exagère sa force. Elevé par l'habitude au-dessus des douleurs matérielles, il abandonnait son corps à la maladie, sans que la souffrance pût le distraire un instant du travail de la pensée. Cette fois il fallut encore que le savant professeur de la faculté le ramenât à la vie réelle qu'il avait oubliée. — Eh bien ! mon jeune gars, il paraît que la peste vous a pris à cœur et ne veut pas sortir de votre lit. Voyons, avez-vous la fièvre ? vomissez-vous le sang ? ouvrez les lèvres et la bouche ? avez-vous toujours au corps des taches noires comme des péchés capitaux, ou jaunes comme la face d'un mort. Et tout cela fut dit avec une si pressante volubilité que les réponses ne pouvaient s'intercaller entre les demandes. L'homme qui parlait avait un air jovial et frondeur qui trouvait même à s'épanouir sous le souffle de la peste. Il avait les lèvres lourdes et continuellement irridées pour lancer quelque malicieuse plaisanterie; ses dents, longues et espacées, décelaient en lui le naturel méchant et astutcieux de la bête. C'était l'homme le plus savant de la faculté, le docteur Rabelais qui, de moine s'était fait médecin. Il regardait le malade avec cette férocité d'analyse qui semblait s'élaborer dans ses yeux fauves comme dans un creuset. — Un prêtre, dit-il, après qu'il eut sini son examen, un prêtre à celui-ci : il a tout juste le temps de nétoyer sa conscience pour que le bon Dieu y voie clair. — Maître, vous vous trompez, répondit le jeune homme sans s'émouvoir, je ne dois pas mourir de la pestilence. — Qui vous a dit cela, mon docte écolier, reprit Rabelais, avec une atroce raillerie; votre espérance est comme un trésor dans la poche d'un gueux. — Non messire, dit le malade : c'est un diamant dans l'eau trouble de votre science, et je le vois. — Mirez-le bien, répliqua le docteur; je vous donne vie jusqu'à ce soir. — Et moi, maître, dit le malade en se soulevant sur son lit avec une sorte d'exaltation fiévreuse, j'en prends au-delà de votre ordonnance pour pouvoir aller à votre enterrement. — Amen! dit Rabelais, en souriant avec pitié. — Cet homme ne croit pas en Dieu, ajouta-t-il ensuite, en s'adressant aux religieux; il est ce me semble dans la mauvaise voie. Si vous n'avez pas plus que moi de viatique pour le mettre dans la bonne, laissez-le s'en 9

MICIIEL NOSTRAI)AMUS.

aller; monsieur Satan pourra nous en être quelque jour reconnaissant. Les moines se reculèrent en se signant avec terreur. Rabelais continua sa visite en semant ses rires fins et moqueurs au pied de chaque lit. A le voir insensible au milieu de tant de misères et de souffrances, raillant au sein de cette épouvantable agonie, on eût dit que le tourmenteur des âmes l'avait jeté là pour faire faire aux moribonds le noviciat de l'enfer. Avant de quitter la salle des pestiférés, le professeur de la faculté jeta un dernier coup d'œil sur le grabat où gisait le jeune étudiant et un dernier sourire sarcastique et satisfait effleura ses lèvres. Quatre ans après la peste avait disparu de la contrée et les écoliers affluaient comme auparavant à Montpellier. Le bon temps de la ville et de la faculté était

[ocr errors]

revenu. Toutes les études avaient repris leurs cours, avec elles les examens qui les couronnent. Or, c'était au mois d'août de l'année 1529. Rabelais, toujours maître en la faculté de Montpellier, morigénait ce jour là grand nombre d'escolâtres qui passaient examen pour obtenir le bonnet de docteur. Un étudiant était aux prises avec lui et soutenait merveilleuSement ses assauts. — Qu'est-ce que la vie ? disait le médecin. — C'est l'esprit répandu dans le corps, répliquait le jeune homme. — Vous vous trompez, disait l'examinateur, la vie est le jeu des organes. — Pardon, mon docte maître, vous prenez l'effet pour la cause : peut-être croyez-vous être encore à l'hôpital.

[ocr errors][merged small][ocr errors][graphic]
« PrécédentContinuer »