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Quoi qu'il en soit, ravi d’une fi belle vue,
J'ai voulu lui parler , & ma voix s'est perdue ;
Immobile, saisi d'un long étonnement,
Je l'ai laissé passer dans son appartement.
J'ai passé dans le mien. C'est là que, solitaire,
De son image en vain j'ai voulu me distraire.
Trop présente à mes yeux, je croyois lui parler;
J'aimois jusqu'à ses pleurs que je faisois couler.
Quelquefois, mais trop tard, je lui demandois grace;
J'employois les soupirs, & même la menace.
Voilà comme, occupé de mon nouvel amour,
Mes yeux, sans se fermer, ont attendu le jour....:
Mais je m'en fais peut-être une trop belle image;

Elle m'est apparue avec trop d'avantage ; · Narcisse , qu'en dis-tu ?

NARCISSE,

Quoi, Seigneur! croira-t-on Qu'elle ait pu si long-temps se cacher à Néron?

N ÉRO N Tu le sçais bien, Narcisse. Et soit que fa colere M’imputât le malheur qui lui ravit son frere; Soit que son cour, jaloux d'une austere fierté, Enviật à nos yeux sa naissante beauté, Fidelle à fa douleur , & dans l'ombre enfermée, Elle se déroboit même à sa renommée : Et c'est cette vertu , fi nouvelle à la cour , Dont la persévérance irrite mon amour.

on amour.

Quoi, Narcisse ! tandis qu'il n'est point de Romaine
Que mon amour n'honore, & ne rende plus yaine ;
Qui, dès qu'à ses regards elle ose se fier,
Sur le cæur de César ne les vienne essayer;
Seule , dans son palais, la modeste Junie
Regarde leurs honneurs comme une ignominie ,
Fuit, & ne daigne pas peut-être s'informer
Si César est aimable , ou bien s'il fçait aimer?
Dis-moi , Britannicus l'aime-t-il ?
N A R CISS E.

Quoi! s'il l’aime, Seigneur ?

NÉRO N.

Si jeune encor , se connoît-il lui-même D’un regard enchanteur connoît-il le poison ?

Ñ AR CISS E.
Seigneur , l'amour toujours n'attend pas la raison.
N'en doutez point, il l'aime. Inftruits par tant de

charmes, .
Ses yeux sont déjà faits à l'usage des larmes.
A fes moindres desirs il sçait s'accommoder;
Et peut-être déjà sçait-il persuader.

NÉ RON.
Que dis-tu ? Sur son cæur il auroit quelque empire?

NARCISS E. Je ne sçais. Mais, Seigneur , ce que je puis vous dire,

Je

Je l'ai vu quelquefois s'arracher de ces lieux,
Le cour plein d'un courroux qu'il cachoit à vos yeux;
D'une cour qui le fuit pleurant l'ingratitude;
Las de votre grandeur & de fa servitude ;
Entre l'impatience & la crainte flottant :
Il alloit voir Junie, & revenoit content. I)

N É R o N..
D'autant plus malheureux qu'il aura fçu lui plaire,
Narcisse ; il doit plutôt souhaiter sa colere.
Néron impunément ne sera pas jaloux.

NARCISS E. Vous? Et de quoi, Seigneur, vous inquiétez-vous ? Junie a pu le plaindre & partager ses peines ; Elle n'a vu couler de larmes que les fiennes. Mais aujourd'hui, Seigneur , que ses yeux desfillés, Regardant de plus près l'éclat dont vous brillez, Verront autour de vous les rois fans diadême , Inconnus dans la foule , & son amant lui-même, Attachés sur vos yeux, s'honorer d'un regard Que vous aurez sur eux fait tomber au hasard ;

1) Il alloit voir Junie , & revenoit content. ]

Idée empruntée sans doute de l'éloge que fait Boileau de cet Empereur Romain

Qui rendit de son joug l’univers amoureux ;
Qu'on n'alla jamais voir fans revenir heureux.

Eplere I.
Tome II.

VOUS

Quand elle vous verra, de ce degré de gloire,
Venir, en soupirant, avouer sa victoire ;
Maître (n'en doutez point ) d'un cour déjà charmé,
Commandez qu'on vous aime, & vous serez aimé.

NÉ RON.
A combien de chagrins il faut que je m'apprête!
Que d'importunités !

NARCISS E.

Quoi donc? Qui vous arrête , Seigneur ?

N ÉR O N.

Tout. O&avie , Agrippine , Burrhus , Séneque, Rome entiere, & trois ans de vertus. 1) Non que pour Octavie un reste de tendresse M'attache à son hymen & plaigne fa jeunesse. Mes yeux, depuis long-temps, fatigués de ses soins, Rarement de ses pleurs daignent être témoins. Trop heureux , si bientôt la faveur d'un divorce Me foulageoit d'un joug qu’on m'imposa par force! Le ciel même en secret semble la condamner: Ses voeux, depuis quatre ans, ont beau l'importuner;

1)

Tout. Ottavie , Agrippine, Burrhus , Séneque , Rome entiere, & trois ans de vertus. ] Néron commença fon regne par être vertueux. L'action de cette piece est supposée se passer au moment où son cæur flotte entre le crime & la vertu.

Les dieux ne montrent point que sa vertu les touche.
D'aucun gage , Narcisse , ils n'honorent sa couche;
L'empire vainement demande un héritier;

NA Ř ČI S S E.
Que tardez-vous , Seigneur , à la répudier ?
L'empire, votre coeur, tout condamne Octavie.
Auguste, votre aïeul , soupiroit pour Livie ; 1)
Par un double divorce ils s'unirent tous deux;
Et vous devez l'empire à ce divorce heureux.
Tibere , que l'hymen plaça dans sa famille ,
Osa bien à ses yeux répudier sa fille. 2)
Vous seul, jusques ici contraire à vos desirs,
N'ofez par un divorce assurer vos plaisirs. 3)

1) Auguste ; votre aïèul , foupiroit pour Livie. ]

Auguste , pour épouser Livie , répudia Scribonie ; & Livie , quoique déjà enceinte de plusieurs mois, se sépara de Claude Tibere Néron , dont elle avoit déjà un fils; elle fit entrer, par ce mariage, la postérité des Nérons dans la famille des O&taviens. 2) Tibere, que l'hymen plaça dans sa famille ,

Osa bien , à ses yeux, répudier sa fille. ] C'étoit la fameuse Julie, fille d'Octavien, veuve d'A. grippa, & remariée à Tibere. .

3) Vous seul , jusques ici contraire à vos desirs , &c.]

Ce que Racine met dans la bouche de Narcisse , Séneque le fait dire à Néron. O&avie, acte II. scene 11.

Prohibebor unus facere quod cundis licet.
Vers que Corneille a traduit ainsi :
Vous seul ne pourriez pas ce que peut le vulgaicc.

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