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assistants formaient un monde à part; là, le robuste et blond enfant du Nord; à ses côtés, le grêle et nerveux méridional; plus loin, deux ou trois nègres, un autre groupe de mulâtres; près de moi prie un Suisse du canton de Genève. Oh! quel grand bienfait! quelle admirable charité pour ces pauvres marins, malades, loin de leur pays, le plus souvent sur un navire de commerce dépourvu de médecin, de pharmacien, de remèdes, considérés à bord comme un embarras et privés en outre de la tranquillité si nécessaire! Dieu seul sait-combien cette charitable institution a sauvé de vies! Le vieux Dreadnought à l'ancre fait plus d'honneur à l'Angleterre que le plus grand monument du monde!

Jadis le Caledonia portait la mort dans ses flancs: aujourd'hui, le Dreadnought ne fait entendre que le bruit du bronze de sa cloche qui appelle à la prière, ou les chants religieux et l'orgue dans la chapelle. Si parfois vous y entendez l'expression de la douleur, elle sera, s'il est humainement possible, bientôt soulagée.

Je suis revenu de cette visite l'âme pénétrée d'un sentiment de gratitude envers celui qui dans une pensée d'humanité dota son pays de cette si noble institution.

Vous le voyez, Guillaume, vous n'avez pas perdu pour avoir attendu quelques heures ma lettre.

TROISIÈME LETTRE.

Départ pour Brighton. — Les volontaires anglais. — Rassemblement du corps pour la revue. — Le départ. — Le terrain des manœuvres. — La revue. — Lord Clyde. — Le défilé. — La manœuvre à feu. — Le retour des troupes. — La ville de Brighton. — Rentrée à Greenwich. — Lettre au Times. — Réponse d'un volontaire du 2e Tower Hamlets.

Greenwich, le 22 avril.

Nous partîmes, J... et moi, dimanche à cinq heures et cinq minutes de Londres pour Brighton. Notre train-express courait, volait à donner le vertige. Je comprends qu'ici l'on assure souvent sa vie avant de commencer de tels voyages; nous n'étions plus rien pendant cette course vertigineuse; je sentais que notre vie dépendait du plus petit écrou, du moindre boulon, d'un rail, que sais-je? De quatre heures de l'après-midi à dix heures du soir, les convois devaient se succéder à chaque dix minutes! Il fallait transporter à Brighton 20,000 volontaires, des chevaux et au moins 100,000 curieux. L'on m'a assuré que le gouvernement, en faisant un tel essai, avait voulu savoir en combien de temps il pourrait, au besoin, jeter 50,000 hommes sur un point quelconque de son littoral. Nous traversâmes sans arrêt les stations de Norwood, Croydon, Reigate, Three Bridges, Hayward's Heath, et à sept heures nous étions à Brighton.

Il faudrait ici une autre plume que la mienne : pour moi, je renonce à l'idée d'essayer de vous dépeindre l'aspect des rues aux abords de la station. Entre deux lignes de curieux circulait une procession incroyable de volontaires, hommes dans la fleur de l'âge, tous revêtus de très-simples et très-élégants costumes. Ici, la nationale tunique écarlate portée par le corps du génie de Londres; là, l'uniforme bleu de l'artillerie avec le petit colback noir ou gris; des Écossais, des Highlânders, des Chasseurs, des Inn's of Court, des Royal Victoria, des Royal Middlesex, des Tower Hamlets, des cavaliers du Boyal Hants Horse; en gris, vert, vert foncé, bleu, écarlate, noir; tout cela très-bien porté par de beaux hommes, de solides gaillards, offrait à l'œil une diversité d'uniformes à ne pas s'y reconnaître et à ne savoir lequel regarder le plus longtemps.

Nous étions attendus chez M. ***, dont j'ai l'honneur d'être le parent par alliance. J... est un de leurs vieux amis, un vieil habitué de la maison. Nous fûmes reçus par M. *** et par son fils H... Lorsque je l'entendis me dire franchement en me tendant la main : Capitaine L..., soyez Je bienvenu chez moi, je suis heureux de vous recevoir, car depuis longtemps je le désirais, — je vous avoue. mon cher Guillaume, que je fus profondément touché.

Lundi, six heures du matin. — Il pleut à verse. Je suis vraiment contrarié!... J... tâche de me rassurer en me disant que la pluie va cesser. Hélas! elle tombe de plus belle et vient méchamment fouetter mes fenêtres!... Huit heures. La pluie a cessé, le ciel s'est éclairci!... En route donc!... Voilà le soleil : il jette un air de fête sur toute cette foule qui encombre les rues et qui tantôt maugréait dans chaque vestibule, à chaque fenêtre, à chaque porte, suivant d'un regard anxieux les nuages et interrogeant l'horizon à tout instant.

On commence à voir circuler les officiers à cheval. A dix heures, au signal d'un coup de canon, les différents corps de volontaires se portent à leurs places assignées la veille; ils y forment les faisceaux. Des tentes ont été dressées à chaque emplacement. Les volontaires ont presque tous un petit bissac en toile blanche; quelquesuns en retirent des provisions et déjeunent, mais la plupart ont déjeuné avant le rassemblement. Grâce à mon uniforme que j'ai eu soin d'endosser pour me servir de passe-port, j'entre dans les cours, dans les jardins du pavillon, dans le Level, sur la parade, dans tous les enclos et squares de la ville. Partout sont au repos de beaux bataillons d'Écossais, d'Inn's of Court et autres dont je n'ai bien su les noms qu'au défilé. J'entre dans le Level et j'ai l'honneur de donner le salut militaire au général Brown. (Je considère le salut comme le signe de confraternité entre les militaires de tout pays.) Un officier supérieur s'approche de moi avec toute la courtoisie, toute l'urbanité possibles. Nous nous saluons; il me donne la main et me demande si je désire quelque chose ou s'il peut m'être agréable en quoi que ce soit. Je le remercie de tout mon cœur. Il y a des figures étrangement sympathiques. J'ai tenu à savoir le nom de cet officier supérieur dont la poitrine était couverte de décorations : c'est le colonel MacMurdo, compagnon de l'ordre du Bain, Inspecteur général des volontaires.

A onze heures un second coup de canon donne le signal du départ. M. *** m'a offert une place dans sa voiture, j'ai remercié pour pouvoir être libre sur le terrain. Nous nous mettons pédestrement en route pour le champ des courses (car quant à un cheval; il n'y faut pas songer, les louageurs ne demandaient que deux livres sterling pour un cheval). Une foule innombrable, compacte, couvre les deux côtés de toutes les routes qui y conduisent; au milieu, se dirigeant vers le même but, roulent, glissent, enlevés rapidement ou traînés péniblement, tous les véhicules passés et présents; il y a de fort beaux, d'élégants et riches équipages; il s'y trouve aussi de vieux berlingots, des coucous qui ne croyaient jamais plus briller au/soleil. (Quand je dis briller, c'est, croyez-moi, une figure, une manière de parler).

Nous sommes arrivés... Le terrain représente deux larges plis ou plutôt deux vallées; les collines sont, surtout celle du milieu, en pente douce, très-favorables à toutes les évolutions; leur côte est, à peu d'exceptions près, accessible à la cavalerie et très-souvent à l'artillerie légère; mais du côté des tribunes, le terrain est plus accidenté,il fuit tout d'un coup... Un gentilhomme m'offre une Carte qu'il tient à la main. Au fini du travail, aux détails, aux indications, je reconnais un plan militaire; je le lui dis; il est officier du génie dans l'armée anglaise, nous échangeons nos cartes de visite : c'est le lieutenant Edmond S. du Royal Engineers. Il a eu la bonté de m'offrir ses jumelles, dont j'ai profité à deux ou trois reprises. Grâce à son obligeante attention, je vois au loin l'arrivée successive des bataillons ; ils se forment en une seule ligne par bataillons en masse. Dans la première division, je compte vingt bataillons et dix-sept dans la deuxième, total trente-sept bataillons en première ligne. En seconde ligne, la cavalerie : le 18e régiment de hussards, de l'armée régulière; un détachement du 1er Hants Light Horse (chevaulégers); quatre batteries d'artillerie légère et trois bataillons d'artillerie de garnison.

A une heure apparaît le commandant en chef, le lieutenant général lord Clyde (sir Colin Campbell, commandant d'abord en Crimée les Highlanders (Écossais) et ensuite commandant en chef dans l'Inde où il dompta la rébellion). Le colonel Erskine, les lieutenants-colonels Luard^Hume et Harman forment son état-major. Le brave et si honoré général en chef arrive au galop, son magnifique cheval semble fier de le porter, il vole !... De toutes parts, j'entends les exclamations suivantes : Lord Clyde! C'est lui! Ce cavalier qui devance tous les autres! Il monte la colline au galop!... 11 y a là plus de 100,000 spectateurs; tous le regardent; aussi loi» que ma vue peut porter, je lis sur toutes ces figures l'émotion, le respect. Les belles spectatrices ont braqué sur ce glorieux général tous les canons... de leurs lunettes. 11 arrive devant le centre de la ligne, il arrête son cheval, il se découvre et reste ainsi quelque temps; les troupes présentent les armes. Le moment est solennel!... Il se dirige ensuite vers la droite; les musiques jouent. Il commence l'inspection.

Infanterie.

lre DIVISION. — Major-général Crauford, commandant. Capitaine Smith, grenadiers guards, 1 ^. .j

Lieutenant-colonel C.-J.-C. Eliot, grenadiers guards, ) 1" Brigade. — Lieutenant-colonel commandant, le duc de Wellington, chevalier de l'ordre de la Jarretière. Capitaine Goff, du 30e régiment à pied, major de brigade. 1er Bataillon. — ' Middlesex Engineer, 1" Tower Hamlets Engineer. Lieutenant-colonel Mac-Leod. Uniforme écarlate.

4 Aucun bataillon n'était complet, la revue n'étant pas obligatoire. Il fallut réunir plusieurs détachements pour former des bataillons, cette unité de la manœuvre. Vous comprenez que dans un pays comme l'Angleterre, les affaires avaient forcément retenu le plus grand nombre des volontaires. Un de leurs officiers me disait : « En cas de nécessité, en cas de guerre, il n'y aurait plus ni banques, ni commerce; tous les volontaires seraient présents. » Il ajouta : « Pensez-vous, monsieur, d'après ce que vous voyez, qu'une invasion soit possible? — Non, sur mon âme; d'ailleurs on ne saurait envahir que les pays qui veulent bien se laisser faire ou ceux qui sont assez misérables, assez dégradés, assez indignes pour appeler l'invasion. Dans un pays comme le vôtro, où le sentiment anglais est porté si haut, le mot est impossible. » Ce fut le souvenir de cette conversation qui me lit écrire le leudemaiu une petite lettre au Times, quo vous lirez plus loin.

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