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les compare à ceux dont il est parlé dans le livre des Rois, qui ne voulaient point qu'il y eût un seul ouvrier en fer dans Israël, afin que les Hébreux ne pussent fabriquer une épée ou une lance. Dans la seconde section de son ouvrage intitulé : Liber de his quœ traclanda videbantur in Concilie) generali Lugduni celebrando, il dit qu'un des meilleurs moyens de réconoilier les Grecs schismatiques est d'étudier leur langue, si négligée à la cour de Rome qu'à peine y trouve-t-on un seul homme qui sache lire leurs lettres (').

On ne peut donc s'étonner que l'ordre des Dominicains, qui avait deux de ses maisons à Constantinople et envoyait des prédicateurs par tout l'Orient ('), ait compté au XIIP siècle plusieurs hellénistes habiles qui tenaient à faire traduire en grec les ouvrages dont pouvait s'honorer leur communauté (3).

Nous avons vu que Gradenigo a revendiqué pour Saint Thomas l'honneur d'avoir su le grec. Telle n'était pas l'opinion de Daunou. Dans son discours sur l'État des lettres au XIIIe siècle (4), il dit que, selon toute apparence, ce savant Dominicain ne savait pas cette langue. M. Charles Jourdain, dans les notes précieuses qu'il a ajoutées au travail de son père, apporte des raisons qui paraissent conclure en faveur de l'opinion de Gradenigo. Il y montre en effet que le commentateur d'Aristote se livre parfois dans son travail à des réflexions critiques sur le texte grec qui en supposent la connaissance (5).

(i) Bist. litt. de la Fr. t. XIX, p. 342.

(S) Script. Ord. Prœd. t, p. 460.

(3) Lebeuf, Dissert, t. II, p. 44, Hist. litt. de la Fr. t. XXI, p. 216.

(i) T. XVI de VHist. litt. de la Fr. p. 146.

(s) Sur cette première phrase de l'ouvrage d'Aristote : «Primura oportet constittiere...» le commentateur dit : « In grœco habetur: primum oportet poni.» Sur ce passage:* quare si hicquidem dicat futurum aliquid...»il fait observer que le texte porte: « vel sicitaquehic quidem,ut habetur in grseco.» Au livre II, il propose une autre version dans cette phrase: « dîeo autem quoniam. etc., »—« Alia littera habetur,dico autem, quoniam est, aat homini, autnon homini adjacebit. »

Un fait digne d'attention c'est la manière dont Saint Thomas interprète les mots grecs Spathesis et Cercisis, qui ont été conservés dans la version latine. Il rattache Spathesis au mot grec Spatha; il donne l'explication précise du mot Cercis, navette (*).

Avant Saint Thomas nul n'avait remarqué que les livres du Ciel et du monde portent dans le grec le titre De Mundo. S'il n'eût point connu le grec, dit M. Ch. Jourdain, comment se serait-il procuré cette particularité (*). Cette conjecture, ajoute-t-il, deviendra une vérité incontestable, si l'on examine l'explication qu'il donne des mots grecs ethein, enchyridia, Synlagmatica, acroamatica, philosophismata, dichotoma, amphitrios (3). » Citons enfin, comme dernière preuve, la restitution grecque du nom à'Hipparque, qu'Albert, Roger Bacon et beaucoup d'autres ont constamment nommé Abraxis, d'après la version arabe qu'ils avaient sous les yeux de l'Almageste de Ptolémée.

Il faut donc en revenir à l'opinion de Gradenigo et à celle de Bernard Guyard, religieux Jacobin, quia fait pour la prouver une dissertation publiée en 1667 (l). L'auteur de cette dissertation se fonde principalement sur un texte de Thomas lui-même, où il dit qu'il a connu les livres d'Aristote, avant qu'on les eût traduits : «quos etiam libros vidimus, licet nondum translates in linguam nostram. » Tout en nous rangeant à cette opinion, nous ne pouvons pas laisser ignorer à nos lecteurs qu'Erasme, ainsi que Sixte de Sienne et^

(') < Spathesis est pulsio et Cercicis attractio. Spati enim in grweo dicitur en sis vel spatha; unde spathesis idem est quod spathatio, id est percussio per ensem, qu» fit pellendo. Et ideo alia littera quse dicit speculatio videtur esse vitio scriptoris corrupta, quia pro spathatione posuit speeulationem... Est autem Cercis in Grseco quoddam instrumentum quo utuntur textores.... »

(!) Apud Graecos intitulatus de Mundo.

(') P. 397.

(l) Bernardi Guyard. ord. Prœdic. Dissertatio utrutn S. Thomas calluerit linguam grœcam. Parisiis, Fr. Le Cointe, 1667, in-8».

d'autres bibliographes, lui refusent cette connaissance, bien qu'Erasme ait écrit que le savant docteur avait saisi le vrai sens de ces livres avec une j ustesse qui serait inexplicable, s'il n'en comprenait pas la langue (*).

Jofroi, dominicain, né à Waterford en Irlande, mort vers l'an 1300, savait le grec, l'arabe et le français. Sans doute il avait été envoyé en Orient, il avait habité assez longtemps la France et fait quelque séjour à Paris puisque c'est, d'après son témoignage, « solonc les exemplaires (latins) de Paris » qu'il avait traduit la Physiognomonie d'Aristote (2).

Il existait en grec un livre attribué à Aristote et qui était bien peu digne de ce philosophe, c'était le Secret des secrets (3). Avant le XIIIe siècle, Philippe, clerc de l'Eglise de Tripoli, en avait donné une version latine; les Arabes l'avaient également traduit dans leur langue. Pour répondre à la demande d'un protecteur qu'il n'a pas nommé, Jofroi de Waterford en fit une nouvelle translation, et, pour ce travail, il se servit des versions déjà faites, en recourant au texte original. Voici ce qu'il dit au noble baron, qui se délassait de ses prouesses guerrières par la lecture des bons livres : « Et por ce moi priastes que cel liure, ki fu translatei de Griu en Arabie, etderechief de Arabie en latin, vos translataissede latin enfranchois. Et ie, à vous priieres, al translater ai mise ma cure, et avoiques le plus grant trauail, k'en autres hautes et parfondes estudes sui embesoingniés. D'autre part, savoir devez ke les Arabiiens trop ont de paroles en corte ueritei,et les Grigois ont oscure manière de parler; et il me convient de l'un et de l'autre langage translater : et por chou le trop de l'un escourcirai, et l'oscurtei de l'autre esclarcirai,

(i) Hist. litt.de la Fr., t, XIX. p. 247.
(*) Hist. litt. de la Fr., t. XXI, p. 216.
(') Secretum secretorum ou De Regimine principum. Ibid.

solonc ce ke la matire puet soffrir; car lor entente sieurai ne mies lur paroles (*) »

Si Jofroi de Waterford possédait la clé du grec, il faut avouer qu'il manquait de critique et de science. Il estime assez Aristote pour repousser les erreurs qu'on faisait alors passer sous son nom, il en vient à cette conclusion judicieuse, « que quant qu'est bien dit et solonc raison en cest Hure, Aristotles dit ouescrit, mais quant qu'est faus ou desordeneement dit, fu la coupe des translateurs, » ce qui ne l'empêche pas d'accoler au nom du philosophe ceux de Saint Bernard, deVegèce et Salomon, d'accepter et d'inscrire dans son premier chapitre « De la louenge Aristotle » les merveilles qui devaient, selon lui, faire lire avec plus de confiance un si grand philosophe : « Et por ce le tindrent pluisor a un prophète, et est trouez es antif escris de Grigois ke Dieus son angle li tramist, ki li dist : Miex te nomerai angle ke home.... De sa mort troiue l'om escrit diuersement; car li uns dient qu'il monta en ciel en semblance d'une flambe. Et de ce ne se doit nus esmeruuilliier, tôt fuist il paiens; car toz ceus ki deuant la uenue ou la naisence de Jhesu Crist tindrent la loi de nature, comme Job et pluisors autres, furent sauei. » On voit que, si les docteurs du XIIIe siècle commencent à lire le texte d'Aristote, ils sont loin d'en avoir l'esprit scientifique et la logique rigoureuse (*).

Henri Kosbein, que certains biographes confondent avec Henri de Brabant, augmente de son nom la liste des dominicains qui, au XIIIe siècle, ont traduit Aristote. « On vit depuis ce siècle, dit l'abbé Lebeuf (3), plusieurs ouvrages d'Aristote traduits par des domi

P)Hist. litt. de la Fr., t. XXI, p. 217. — Ma. Fr., n« 7062, 7068, fonds. N.-D. fol. 240, y col. 2.

(2) Voir notre légende d'Aristote au Moyen Age.

(3) Dissert, sur l'hist. de Paris, t, II, p. 35.

nicains; ses livres de morale furent mis en latin par Henri Kosbein de Brabant à la prière de Saint Thomas. » Le témoignage du dominicain Nyder, vers le milieu du XV'siècle, celui deJeanAventin, vers le commencement du XVP, l'attestation du P. Echard, qui dit avoir vu dans un manuscrit appartenant aux frères prêcheurs de la rue Saint-Honoré la mention suivante: « Finit liber Ethicorum Aristotelis ad Nicomachum, interprète (') fratre Henrico Kosbein, ordinis fratrum praedicatorum, quem etomnes textus ejusdem philosophi traduxisse dicunt.... » ne permettent point de mettre en doute qu'Henri Kosbein ait traduit du grec en latin les œuvres d'Aristote (*).

Guillaume,néàMeerbeke,petit bourgvoisindeNinove, à l'ouest de Bruxelles, fut engagé de bonne heure dans l'ordre des frères prêcheurs. Il fit à Louvain de solides études et se signala par ses progrès dans l'étude des langues latine, grecque et arabe. On atout lieu de croire, dit Daunou, qu'il ne tarda point à être mis au nombre des jeunes religieux que le chapitre général des dominicains envoyait presque chaque année en Grèce. 11 devint bientôt chapelain et pénitencier du pape Clément IV, et il continua ces fonctions sous Grégoire X. Nous le retrouvons en 1274 au concile de Lyon, et « les actes de cette assemblée indiquent les services qu'il y rendit, en sa qualité d'helléniste, dans les discussions relatives à l'Eglise d'Orient (3). » Il est nommé comme un de ceux qui, après qu'on eut chanté le symbole en latin, le chantèrent en grec, et répétèrent

(') Ut nonnulli adstruunt.

(J) Hist. litt. de la France,t. XXI,p.l41. — Jean Nyder : «Sileo de omnibus textibas philosophi (Aristotelis) quos Henricus Krosbein de grwco transtulit>—J. Aventin:«AnnoChristil271.Henricus Brabantinus,dominicanus, rogatu D. Thorase, e grseco in linguam latinam de verbo ad verhum transfertomnes libros Aristotelis. Albertus usus est veterc translatione, quam Boethianam rocant. »

p) Hist. litt. de la France, t. XXI, p. 144.

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