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XXVIII.

Le XIII" siècle ne fut pas plus que le XIIe privé, en Italie, de la connaissance du grec. En tète de ces hellénisants il faut placer le célèbre jurisconsulte de Florence, Accurse (1229). On lui a longtemps attribué, et on lui attribue encore ce dicton : Grœcum est non legitur. S'il était vrai qu'il fût de lui, ou qu'il vint d'une ignorance absolue du grec, Accurse ne pourrait prétendre à l'honneur que lui fait Gradenigo de l'inscrire au rang des hellénistes. Alberico Gentili n'hésite pas au contraire à lui accorder cette science. Il remarque en effet que dans sa traduction des Pandectes il a expliqué avec beaucoup de justesse un grand nombre de mots grecs qui se rencontrent dans le texte. Il en tire le jugement que voici : «Si graecamlinguamnoncalluissetAccursius, nulla verba grœca procul dubio esset interpretatus, et tamen interpretatus est recte multa. » Il déclare en outre que dans toutes les gloses d'Accurse qu'il a lues, il n'a jamais trouvé la mention grœcum est non legitur. « Ego, Accursii glossemata omnia non legi, at ea verba, grœcum est ullibi sint, ignoro; credo tamen non esse uspiam. » Dans sa Vie de Papinien ('), Evrard Ottone confirme l'opinion de Gentilli en s'appuyant sur la justesse heureuse avec laquelle Accurse a traduit tous les mots grecs de son texte. Gradenigo ne veut pas accepter l'opinion de Burton(2) qui attribue au jurisconsulte Accurse le dictongrœciim est, non, dit celui-ci, qu'il ignorât le grec, mais parce qu'il redoutait les mauvaises interprétations de l'Eglise de Romeoù la langue grecqueétait suspecte et la science de l'hébreu passait presque pour héré

(i) Brème 1743, p. 67.

(J) Histoire de la langue grecque.

tique. Burton dit en effet : « Notum est illud Francisci Accursii quoties ad Homeri versus a Justiniano citatos pervenit :grœcum est, inquit, nonjootestlegi.J)e iisdem temporibus intelligendus Claudius Espencseus.... cum ait Graeeum aliquid nosse fuisse suspectum, Ebraice autem propeHaereticum. «Voilà donc encore un de ces mots historiques qu'il faut se résigner à oublier (').

Pendant que le jurisconsulte Accurse de Florence enseignait à Bologne, cette cité avait l'honneur de posséder parmi ses enfants le dominicain Bonaccurse. Il s'était de bonne heure appliqué a l'étude et surtout à celle du grec. Il fut donc, vers l'année 1230, envoyé en Orient afin d'y éteindre le schisme de Photius. En prêchant la parole de Dieu soit à Candie, soit à Négrepont, ou même dans Constantinople, il se rendit la langue grecque si familière qu'il composa en grec et en latin plusieurs ouvrages utiles aux missionnaires. Entre ces ouvrages, il faut citer le Thésaurus veritatis fidei.

L'an 1320 un dominicain du nom d'André Dotto trouva ce traité dans les manuscrits du couvent de l'île de Négrepont. C'est probablement le même ouvrage qui est cité par Lequien dans la préface de son édition de Saint Jean-Damascène. Il dit qu'en feuilletant les manuscrits de la Bibliothèque de Colbert, il mit la main sur un ou deux qui contenaient une collection de morceaux extraits des écrivains ecclésiastiques et surtout des ouvrages des Pères grecs que Bonaccurse avait traduits du latin en grec (2).

Crémone revendique la gloire d'avoir eu dans ce siècle quatre hellénistes. Ferdinand Bresciani qui vivait en

(') P. 98.

(') P. 100. « Qui collectionera latino-grœcam continet variarum Laciniarum et Patrum Scriptorum, et Ecclesiasticorum, ac praesertim Grsecorum operibus congestarum, quos Bon-Accursius ord. prted. aluranus sœculo XIII, medio ex idiomate latino in graspum translitérât ut nostris usui essent adversus schismaticos. »

l'an 1226, Girolamo Salinerto, médecin fort célèbre vers l'an 1230, Valère Stradiverto à peu près à la même époque, et Rodolfino Cavalliero à la fin du XIIIe siècle. Le savant Arisi, dans sa Cremona Letteraria ('), cite deux volumes de lettres rédigées en grec qui appartiennent au premier; il dit du second qu'il fut au courant du grec « litterarum et vocum graecarum non expers ; » du troisième qu'il se distingua non-seulement par la finesse de ses pensées et la force de ses raisonnements, mais encore par la connaissance des langues latine, grecque et hébraïque; sur le quatrième enfin il rapporte cette inscription qui se lit, dit-il, dans l'Église du SaintSépulcre : « Rudolfinus Cavallerius Phys. clariss. Philos, et astronomus eruditissimus, Graecae et hebraicae linguse doctissimus in hoc tumulo jacet, qui obiit IX. Kal. octobris anno ab incarnatione Domini MCCLXXXXVII (2). »

Jean Babbi vers l'an 1286 a illustré Gênes, sa patrie, et l'Ordre des Frères Prêcheurs par son profond savoir. On peut lire dans Bayle les éloges qu'il lui donne. Il n'était pas étranger à la langue grecque, on peut le conclure de ce qu'il dit au début de son Theologicon, qui se conserve en manuscrit à la bibliothèque du Vatican : « hoc difficile est scire et maxime mihi non bene scienti linguam graecam(3).» Son Catholicon ou Lexicon prouve qu'il savait plus de grec qu'il ne le dit par un sentiment de modestie. On a prétendu qu'il n'avait fait que copier les lexiques de Papia et d'IIuguccione; quoi qu'il en soit de cette allégation, on ne peut pas croire qu'il ait été totalement étranger a la connaissance du grec. Ce lexique a mérité de Fabricius (*) l'éloge que

(') T. I. p. 106 etc. — Parme 1702.

(*) P. 103.

(») Echard, T. I, Scriptor. Ord. Prcedic. p. 462.

(') T. 1, p. 162. Bibl. Media: et infimas latinit. edit. Patarina.

voici : u Catholicon vel Lexicon, minime est pro illa aetate contemnendum. » La première édition est de 1450 (Mayence). Il a été très-souvent réimprimé, et traduit en français; il servait encore en 1759 dans les écoles de Paris (*).

Pierre Appone ou d'Abano, nommé encore Petrus Paduanus, avait étudié la philosophie, la médecine et l'astrologie(1298).On peut croire que,suivantle dicton populaire en France, il s'était persuadé que « médecin sans grec estprestre sans latin. » La médecine, en effet, tirait un si grand profit des livres grecs, ou des livres arabes traduits en grec qu'il semble probable que Pierre d'Abano ne dut point ignorer cette langue. Ces conjectures sont confirmées par le témoignage de Jacques Philippe de Bergame, contemporain et presque compatriote du savant qui nous occupe. Il dit de lui qu'il ajouta beaucoup aux problèmes d'Aristote et qu'il traduisit plusieurs ouvrages de Galien (2). On a dit que Pierre d'Abano avait été ou à Constantinople ou à Athènes ou dans quelque île grecque. Il est difficile de le prouver; mais on ne saurait lui refuser l'honneur de terminer cette liste des neuf italiens hellénistes au XIIIe siècle (3).

(')P. 105.

('-') Bibliothecœ Latinœ, D. Marci, p. 213. «Patria Patavinus... eruditissiraus vir imprimis ad Aristotelis probleraata multa addidit... lihrum quoque Galeni de Collera nigra de regiminesanitatis... cumaliis mnltis ipse transtulit > A la bibliothèque Saint-Marc de Venise parmi les restes des manuscrits que Pétrarque avait donnés à l'Eglise du même nom on lit : « explicit liber G. Galeni Terapeutice methodi, et per consequens explicit, quam deflciebat hic prius de translatione Ugotionis VIII. Libri Terapeutice facultatis complète translatas per Magistrum Petrum Paduanum. » P. 107.

(S) P. 108

XXIX.

En 1311, au début du XIVe siècle, un concile général était assemblé à Vienne, en France; le principal objet de ses délibérations était la réunion des deux Eglises de l'Orient et de l'Occident. Il parut aux évêques qui composaient cette assemblée qu'on ne pouvait espérer d'obtenir la réunion des deux Eglises, et de la maintenir, si une fois elle était opérée, qu'à la condition d'une connaissance suffisante de la langue grecque de la part des théologiens de l'Occident. Il fut donc décrété qu'on ouvrirait des écoles publiques destinées à l'enseignement des langues orientales dans un grand nombre de cités importantes de l'Italie, comme à Bologne, à Rome et partout où la Curie romaine pourrait résider. Il devait y avoir dans chacune de ces villes deux maîtres chargés d'enseigner la langue grecque, et de travailler à traduire en latin les livres écrits dans la langue de Constantinople. S'il est vrai de dire que le texte imprimé des décrétales ne fait mention que des langues hébraïque, chaldaïque et arabe, il faut savoir que la langue grecque est désignée dans le texte manuscrit du décret (Rome 1751). C'est ce qu'affirme Joseph Caraffa, dans un ouvrage intitulé de Professoribus Gymnam Romani (*). Au Concile général de Lyon, rassemblé pour le même objet que celui de Vienne, Humbert de Romans, cin—

(') P. 117. c In antiquioribus codicibus Oraca lingua additur Hebraieio. Chaldaicœque, et quidem congruenter ad optimum pontillcis consilium dé hisce studiis instituendis. Duo enim Clementem (V) patresque Viennenses ad hanc orientalium linguarum notitiam commendandam potissimum irnpulere. Quorum uiiuia est, ut divin» litterse, quse Hebrteo, Grsecove scripta? fuerunt sermone, et in Arabicum, Syriacum, Chaldaicum translata;, melius faciliusque intelligerentur, ac explanarentur; alterum ut Orientales a Catholicis dissidentes facilius commodiusque ad unitatem porducerentur. »

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