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tinus, et si habilement enclavés les uns dans les autres, que le premier amene celui qui suit. Ses principaux personnages ne disparoissent point, et les transitions qu'il fait de l'épisode à l'action principale font toujours sentir l'unité du dessein. Dans les six premiers livres, où Télémaque parle et fait le récit de ses aventures à Calypso, ce long épisode, à l'imitation de celui de Didon , est raconté avec tant d'art, que l'unité de l'action principale est demeurée parfaite. Le lecteur y est en suspens, et sent,

dès le commencement, que le séjour de ce héros dans cette isle, et ce qui s'y passe,

n'est qu’un obstacle qu'il faut surmonter. Dans le XIII et XIV° livre, où Mentor instruit. Idoménée, Télémaque n'est pas présent, il est à l'armée ; mais c'est Mentor, un des principaux personnages du poëme, qui fait tout en vue de Télémaque, et pour son instruction; de sorte que cet épisode est parfaitement lié avec le dessein principal. C'est encore un grand art dans notre auteur, de faire entrer dans son poëme., des épisodes qui ne sont pas des suites.de sa fable principale , sans rompre ni l'unité ni la continuité de l'action. Ces épisodes y trouvent place, non seulement comme des instructions importantes pour un jeune prince, ce qui est le grand dessein du poëte, mais parcequ'il les fait raconter à son héros dans le temps d'une inaction pour en remplir le vuide. C'est ainsi qu'Adoam instruit Télémaque des mæurs et des loix de la Bétique , pendant le calme d'une navigation ; et Philoctete lui raconte ses malheurs, tandis que ce jeune prince est au camp des alliés, en attendant le jour du combat.

L'action épique doit être entiere. Cette intégrité suppose trois choses : la cause , le nœud et le dénouement. La cause de l'action doit être digne du héros , et conforme à son caractere. Tel est le

dessein du Télémaque. Nous l'avons déja vu. Du nosud. Le næud doit être naturel., et tiré du fond de l'action. Dans

l'Odyssée ,c'est Neptune qui le forme ; dans l'Énéide, c'est la colere de Junon ; dans le Télémaque, c'est la haine de Vénus. .Le næud de l'Odyssée est naturel, parceque naturellement il n'y a point d'obstacle qui soit plus à craindre pour ceux qui vont sur mer, que

L'action doit Aure entiere.

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meni.

de ses

la mer même. L'opposition de Junon dans l'Énéide, comme enne-
mie des Troyens, est une belle fiction : mais la haine de Vénus
contre un jeune prince qui méprise la volupté par amour de la vertu,
et domte ses passions par le-secours de la sagesse, est une fable
tirée de la nature , qui renferme en même tempsune morale sublime.

Le dénouement doit être aussi naturel que le nœud. Dans l'Odys- Du dénou 3-
sée, Ulysse arrive parmi les Phéaciens , leur raconte ses aventures ;
et ces insulaires , amateurs des fables, charmés de ses récits, lui
fournissent un vaisseau pour retourner chez lui : le dénouement
est simple et naturel. Dans l'Énéide, Turnus est le seul obstacle à
l'établissement d'Énée ; ce héros , pour épargner le sang
Troyens et celui des Latins, dont il sera bientôt roi, vuide la que-
relle

par un combat singulier : ce dénouement est noble. Celui de Télémaque est tout ensemble naturel et grand. Ce jeune héros., pour obéir aux ordres du ciel, surmonte son amour pour Antiope, et son amitié pour Idoménée, qui lui offroit sa couronne et sa fille. Il sacrifie les passions les plus vives , et les plaisirs même les plus innocents., au pur ainour de la vertu. Il s'embarque pour Ithaque sur des vaisseaux que, lui fournit Idoménée, à qui il avoit rendu tant de services.

Quand il est près de sa patrie, Minerve le fait relâcher dans une petite isle déserte, où elle se découvre à lui. Après l'avoir accompagné à son insu au travers des mers orageuses,

de terres inconnues,
de

guerres sanglantes , et de tous les maux qui peuvent éprouver le
cæur de l'homme, la Sagesse le conduit enfin dans un lieu solitaire:
c'est là qu'elle lui parle., qu'elle lui annonce la fin de ses travaux,
sa destinée heureuse; puis elle le quitte. Sitôt qu'il va rentrer dans le
boriheur et le repos, la divinité s'éloigne, le merveilleux cesse, l'ac-
tion héroïque finit. C'est dans la souffrance que l'homme se montre
héros, et qu'il a besoin d'un appui tout divin. Ce n'est qu'après
avoir souffert, qu'il est capable de marcher seul, de se conduire lui-
même, et de gouverner les autres. Dans le poëme de Télémaque,
Hobservation des plus petites regles de l'art est accompagnée d'une
profonde morale.

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et

et du dénoue

L'action doit être merveilleuse.

Qualités génė.

Outre le naud et le dénouement général de l'action principale , rales du neud chaque épisode a son noud et son dénouement propre. Ils doivent ment du poë. avoir tous les mêmes conditions. Dans l'épopée, on ne cherche me épique. point les intrigues surprenantes des romans modernes. La surprise

seule ne produit qu'une passion très imparfaite et passagere. Le sublime est d'imiter la simple nature, préparer les événements d'une maniere si délicate qu'on ne les prévoie pas, les conduire avec tant d'art que tout paroisse naturel. On n'est point inquiet, suspendu, détourné du but principal de la poésie héroïque, qui est l'instruction, pour s'occuper d'un dénouement fabuleux et d'une intrigue imaginaire. Cela est bon, quand le seul dessein est d'amuser ; mais dans un poëme épique, qui est une espece de philosophie morale, ces intrigues sont des jeux d'esprit au-dessous de sa gravité et de sa noblesse,

Si l'auteur du Télémaque a évité les intrigues des romans modernes, il n'est pas tombé non plus dans le merveilleux outré que quelques uns reprochent aux anciens. Il ne fait ni parler des che: vaux, ni marcher des trépieds, ni travailler des statues. L'action épique doit être merveilleuse, mais vraisemblable: nous n'admirons point ce qui nous paroît impossible. Le poëte ne doit jamais choquer la raison, quoiqu'il puisse aller quelquefois au-delà de la nature. Les anciens ont introduit les dieux dans leurs poëmes , non seulement pour exécuter, par leur entremise, de grands événements, et unir la vraisemblance et le merveilleux , mais pour apprendre aux hommes

que

les plus vaillants et les plus sages ne peuvent rien sans le secours des dieux. Dans notre poëme, Minerve conduit sans cesse Télémaque. Par-là, le poëte rend tout possible à son héros, et fait sentir

la sagesse divine, l'homme ne peut rien. Mais ce n'est

pas

là tout son art. Le sublime est d'avoir caché la déesse sous une forme humaine. C'est non seulement le vraisemblable, mais le naturel qui s'unit ici au merveilleux. Tout est divin , et tout paroît humain. Ce n'est pas encore tout. Si Télémaque avoit su qu'il étoit conduit par une divinité, son mérite n’auroit pas été si grand; il en auroit été trop soutenu. Les héros d'Homere savent presque

que, sans

que.

toujours ce que les immortels font pour eux. Notre poëte, en dérobant à son héros le merveilleux de la fiction, a fait admirer sa vertu et son courage. La durée du poëme épique est plus longue que celle de la tragédie. De la durée

du poëme épi Dans celle-ci, les passions regnent. Rien de violent ne peut être de longue durée. Mais les vertus et les habitudes, qui ne s'acquierent pas tout d'un coup, sont propres au poëme épique, et par conséquent son action doit avoir une plus grande étendue. L'épopée peut renfermer les actions de plusieurs années ; mais, selon les critiques, le temps de l'action principale, depuis l'endroit où le poëte commence sa narration, ne peut être plus long qu'une année, comme le temps d'une action tragique doit être au plus d'un jour. Aristote et Horace n'en disent pourtant rien. Homere et Virgile n'ont observé aucune regle fixe là-dessus. L'action de l'Iliade toute entiere se passe en cinquante jours ; celle de l'Odyssée, depuis l'endroit où le poëte commence sa narration, n'est

que

d'environ deux mois ; celle de l'Énéide est d'un an. Une seule campagne suffit à Télémaque, depuis qu'il sort de l'isle de Calypso jusqu'à son retour en Ithaque. Notre poëte a choisi le milieu entre l'impétuosité et la véhémence avec laquelle le poëte grec court vers sa fin , et la démarche majestueuse et mesurée du poëte latin, qui paroît quelquefois lent, et semble trop alonger sa narration. Quand l'action du poëme épique est longue et n'est pas

conti- De la narra

tion épique. nue, le poëte divise sa fable en deux parties : l’une où le héros parle et raconte ses aventures passées ; l'autre où le poëte seul fait le récit de ce qui arrive ensuite à son héros. C'est ainsi

qu'Homere ne commence sa narration qu'après qu'Ulysse est parti de l'isle d'Ogygie ; et Virgile, la sienne , qu'après qu’Énée est arrivé à Carthage. L'auteur du Télémaque a parfaitement imité ces deux grands modeles : il divise son action, comme eux, en deux parties. La principale contient ce qu'il raconte , et elle commence où Télémaque finit le récit de ses aventures à Calypso. Il prend peu de matiere ; mais. il la traite amplement. Dix-huit livres y sont employés. L'autre partie est beaucoup plus ample pour le nombre des incidents

ܪ

et pour le temps ; mais elle est beaucoup plus resserrée par les circonstances. Elle ne contient

que les six premiers livres. Par cette division de ce que notre poële raconte, et de ce qu'il fait raconter à Télémaque , il retranche les temps d'inaction, comme sa captivité en Égypte, son emprisonnement à Tyr, etc. Il n'étend

pas trop

la durée. de sa narration; il joint ensemble la variété et la continuité des aventures ; tout est mouvement, tout est action dans son poëme. On, ne voit jamais ses personnages oisifs, ni son héros disparoître..

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Des mæurs.

Caracteres des

re.

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On peut recommander la vertu par les exemples et par les insatructions, par les moeurs et par les préceptes.. C'est ici où notre auteur surpasse

de beaucoup tous les autres poëtes. On doit à Homere la riche invention d'avoir personnalisé les atdieuvd'Home tributs divins , les passions humaines, et les causes physiques ;

source féconde de belles. fictions, qui animent et vivifient tout dans. la poésie. Mais sa religion n'est qu'un tissu de fables qui n'ont rien de

propre ni à faire respecter ni à faire aimer la divinité. Les caracteres de ses dieux sont même au-dessous de ceux de ses héros, Pythagore, Platon, Philostrate , païens comme lui, ne l'ont pas justifié d'avoir ainsi ravalé la nature divine, sous prétexte que ce qu'il en dit est allégorie, tantôt physique, tantôt morale. Car, outre qu'il est contre la nature de la fable de se servir des actions morales pour figurer des effets physiques , il leur parut très dangereux de représenter les chocs des éléments et les phénomenes communs de la nature par des actions vicieuses attribuées aux puissances célestes, et d'enseigner la morale par des allégories dont la lettre ne montre que

le vice. On pourroit peut-être diminuer la faute d'Homere par les ténebres et les moeurs de son siecle,

et le

peu de progrès qu'on avoit fait de son temps dans la philosophie. Sans entrer dans cette discussion, on se contentera de remarquer que l'auteur du Télémaque, en imitant ce qu'il y a de beau dans les fables du poëte grec, a évité deux grands défauts, qu'on lui impute. Il personnalise comme lui.

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