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les biens des chrétiens appartient à l'ordre de Saint-Benoît, et que s'il ne l'a pas c'est qu'on la lui a volée. Il est si pauvre, ajoutet-il, pour le présent, qu'il n'a plus que cent millions d'or de revenu. Trithême ne dit point à qui appartiennent les deux autres parts; mais comme il ne comptait de son temps que quinze mille abbayes de bénédictins, outre les petits couvents du même ordre, et que dans le dix-septième siècle il y en avait déjà trente-sept mille, il est clair, par la règle de proportion, que ce saint ordre devrait posséder aujourd'hui les deux tiers et demi du bien de la chrétienté, sans les funestes progrès de l'hérésie des derniers siècles.

Pour surcroît de douleurs, depuis le concordat fait l'an 1515 entre Léon X et François Ier, le roi de France nommant à presque toutes les abbayes de son royaume, le plus grand nombre est donné en commende à des séculiers tonsurés. Cet usage, peu connu en Angleterre, fit dire plaisamment, en 1694, au docteur Grégori, qui prenait l'abbé Gallois pour un bénédictin': Le bon père s'imagine que nous sommes revenus à ces temps fabuleux où il était 1 Transactions philosophiques. VOLT.

permis à un moine de dire ce qu'il voulait.

SECTION II.

Ceux qui fuient le monde sont sages; ceux qui se consacrent à Dieu sont respectables. Peut-être le temps a-t-il corrompu une si sainte institution.

Aux thérapeutes juifs succédèrent les moines en Egypte, idiotai, monoi. Idiot ne signifiait alors que solitaire : ils firent bientôt corps; ce qui est le contraire de solitaire, et qui n'est pas idiot dans l'acception ordinaire de ce terme. Chaque société de moines élut son supérieur : car tout se fesait à la pluralité des voix dans les premiers temps de l'Eglise. On cherchait à rentrer dans la liberté primitive de la nature humaine, en échappant par piété au tumulte et à l'esclavage inséparables des grands empires. Chaque société de moines choisit son père, son abba, son abbé, quoiqu'il soit dit dans l'Evangile : « N'appelez personne votre père. »

Ni les abbés, ni les moines, ne furent prêtres dans les premiers siècles. Ils allaient par troupes entendre la messe au prochain village. Ces troupes devinrent considérables;

il y eut plus de cinquante mille moines, diton, dans l'Égypte.

Saint Basile, d'abord moine, puis évêque de Césarée en Cappadoce, fit un code pour tous les moines au quatrième siècle. Cette règle de saint Basile fut reçue en Orient et en Occident. On ne connut plus que les moines de saint Basile; ils furent partout riches; ils se mêlèrent de toutes les affaires; ils contribuèrent aux révolutions de l'empire.

On ne connaissait guère que cet ordre, lorsqu'au sixième siècle saint Benoît établit une puissance nouvelle au Mont - Cassin. Saint Grégoire-le-Grand assure dans ses dialogues' que Dieu lui accorda un privilége spécial, par lequel tous les bénédictins qui mourraient au Mont-Cassin seraient sauvés. En conséquence le pape Urbain II, par une bulle de 1092, déclara l'abbé du Mont-Cassin chef de tous les monastères du monde. Pascal II lui donna le titre d'abbé des abbés. Il s'intitule patriarche de la sainte religion, chancelier collatéral du royaume de Sicile, comte et gouverneur de la Campanie, prince de la paix, etc., etc., etc.

Tous ces titres seraient peu de chose, s'ils 1 Liv. II, ch. VIII. VOLT.

VOLTAIRE. Dict. Philos. T. I.

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n'étaient soutenus par des richesses im

menses.

Je reçus, il n'y a pas long-temps, une lettre d'un de mes correspondants d'Allemagne; la lettre commence par ces mots : Les « abbés princes de Kempten, Elwangen, Eu« dertl, Murbach, Berglesgaden, Weissem<< bourg, Prum, Stablo, Corvey, et les au« tres abbés qui ne sont pas princes, jouis<< sent ensemble d'environ neuf cent mille << florins de revenu, qui font deux millions cinquante mille livres de votre France <«< au cours de ce jour. De là je conclus « que Jésus-Christ n'était pas si à son aise. « qu'eux. >>

Je lui répondis : « Monsieur, vous m'a<< vouerez que les Français sont plus pieux << que les Allemands dans la proportion de << quatre et seize quarante-unièmes à l'unité; « car nos seuls bénéfices consistoriaux de « moines, c'est-à-dire ceux qui paient des an<< nates au pape, se montent à neuf millions « de rente, à quarante-neuf livres dix sous << le marc avec le remède; et neuf millions << sont à deux millions cinquante mille livres, «< comme un est à quatre et seize quarante« unièmes. De là je conclus qu'ils ne sont << pas assez riches, et qu'il faudrait qu'ils en

« eussent dix fois davantage. J'ai l'honneur d'être, etc. »

Il me répliqua par cette courte lettre : << Mon cher monsieur, je ne vous entends « point; vous trouvez sans doute avec moi « que neuf millions de votre monnaie sont « un peu trop pour ceux qui font vœu de « pauvreté ; et vous souhaitez qu'ils en aient « quatre-vingt-dix! je vous supplie de vou<< loir bien m'expliquer cette énigme. »

J'eus l'honneur de lui répondre sur-lechamp: « Mon cher monsieur, il y avait au« trefois un jeune homme à qui on propo<< sait d'épouser une femme de soixante ans, « qui lui donnerait tout son bien par testa«ment il répondit qu'elle n'était pas << assez vieille. » L'Allemand entendit mon énigme.

Il faut savoir qu'en 1575 'on proposa dans le conseil de Henri III, roi de France, de faire ériger en commendes séculières toutes les abbayes de moines, et de donner les commendes aux officiers de sa cour et de son armée; mais, comme il fut depuis excommunié et assassiné, ce projet n'eut pas lieu.

Le comte d'Argenson, ministre de la guerre, voulut en 1750 établir des pensions 'Chopin, De sacrá politiá, lib. VI. VOLT.

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