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EN VERS,

E T

DE M. DORAT,
Ci-devant Mousquetaire;

Recueillies par lui - même;

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LETTRE

DE V AU TEUR.

3Lá différence des occupations, des sociétés & des plaisirs, nous éloigne pour un tems l'un de l'autre : mais nos ames s'entendent, se répondent; & cette délicieuse correspondance est un des charmes de ma solitude. Les vrais amis ne font jamais séparés. Malheur aux êtres froids,& bornés, dont l'union dépendroit des tems & des lieux t

Tu te rappelles que, dans un de ces momens oix nos esprits s'épanchoient avec nos cœurs , je te fis part de mes réflexions fur le Marchand de Londres, je venois de le lire; j'étois encore tout brûlant de l'impreífion qu'il m'avoit faite. J'éprou vois le besoin d'écrire : besoin impérieux, .lorsqu'il naît de la sensibilité.Tu me conseillas de traiter ce sujet, qui manque à notre théatre. Echauffé par tes avis, je m'enfonçai dans le chaos de la p'iece angloise; car c'est ainsi que j'appelle un ouvrage où rien n'est préparé, motivé, justifié', & dont les grands traits ressemblent à ces

.

étincelles qui paroissent dans des tourbillons de fumée.

Je fus effrayé à chaque pas de la difficulté de mon projet. En effet , íbuffriroit-on fur notrs scene un enchaînement de crimes aussi révoltans, une fuite de tableaux où l'intérèt doit toujours naître de la terreur? Souffriroit-on un monstre tel que Milvoud , ne méditant que basfesses , qu'assassinats, conduisant le poignard dans le sein d'un homme vertueux, & faisant traîner sur l'échafaud Pinfortuné qu'elle a rendu cour pable ?J'entends d'ici le cri de Findignation publique repousser cette furie, & interrompre cet horrible spectacle. Voilà pourtant le fond du drame anglois. Voilà ce qui a intéressé, pendant quarante représentations de fuite, une nation respectable. C'est qu'elle est sensible aux beautés , & ne calcule point les défauts j c'est que les seuls adieux de Trumant & de son ami ont dû justifier Pisrresse de tout un peuple, & ce délire des coeurs qui ne se rétractent jamais.

Le génie anglois ressemble à la nature; il est sublime & inégal comme elle. Le peuple qui voit avec plaisir des fossoyeurs remuer des "ossemeiw & plaisanter syr des tombeaux, après avoir ad? miré les nobles & étonnantes scenes de Hantlet, de la Mort de César, de Juliette, &c. ce peuple définit lui-même son goût & son caractere. II lui faut des tableaux énergiques, à quelque prix que ce soit. II faut émouvoir puissamment cette ame sombre & mélancolique, répandue, pour ainsi dire, fur toute la nation. Ainsi disposé, il excuse tous les moyens qui produisent de grands effets. Rien ne lui paroît absurde, lorsqu'il pleure ou qu'il frémit; & c'est toujours par dédain qu'U critique.,

Le génie des François est d'une complexion, íî j'ose le dire, plus foibl*, plus délicate, plus susceptible : ils veulent fur la scene une nature choisie , & par conséquent altérée. Je ne sais quel fantôme de perfection a privé notre théatre de mille beautés que n'a point manqué de saisir l'audace sublime de nos voisins. Notre ame, qui s'ouvre volontiers à une sensibilité douce, se refuse au charme aifreux de la terreur. Et qu'espérer, pour les progrès de la tragédie, d'une nation qui applaudit tous les jours aux éclairs .du beUesprk, & ne peut se familiariser avec la coupe d'Atrée? 4

J» jn'avouejcas qu'avec de pareils juges, qui

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