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dans un des faubourgs cette respectable femme maintenant octogénaire, est pour quelque chose dans une gloire qu'elle a préparée et dont elle apprécie la grandeur. C'est chez elle et sous ses yeux que l'enfant sortit de son ignorance, en lisant le Télémaque et quelques volumes de Racine et de Voltaire qu'elle avait parmi ses livres. Aux vers du plus religieux de nos poètes et à ceux du plus moqueur de nos philosophes, sa tante, bonne et pieuse, joignait d'excellens avertissemens de morale, des conseils d'une fervente dévotion. Néanmoins, déjà à cette époque son génie libre, sceptique et malin, se trahissait par des saillies involontaires. Ainsi, à l'âge de douze ans, ayant été atteint d'un coup de tonnerre au seuil même de sa maison, ses premières paroles à sa tante en sortant de la complète paralysie dont la foudre l'avait frappé, furent celles-ci: « Eh »>bien à quoi sert donc ton eau bénite?» Malicieux reproche à cette excellente femme, qu'il avait vue, au commencement de l'orage, asperger d'eau bénite toute la maison.

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Dans ce même temps, les ardentes strophes de la Marseillaise, le canon des remparts célébrant la dé. livrance de Toulon, arrachaient des larmes au jeune Béranger. A quatorze ans, il entra en apprentissage dans l'imprimerie de M. Laisné, où il commença à apprendre les premières règles de l'orthographe et de la langue. Mais sa véritable école, celle qui contribua le plus aux développemens de son intelligence et de ses sentimens moraux, ce fut l'école primaire fondée à Péronne par M. Balluc de Bellanglise, ancien député à l'assemblée législative. Dans son en.

thousiasme pour Jean-Jacques, ce représentant avait imaginé un institut d'enfans d'après les maximes du citoyen-philosophe : l'institut de Péronne offrait à la fois l'image d'un club et celle d'un camp; les enfans y portaient le costume militaire; à chaque événement public, ils nommaient des députations, prononçaient des discours, votaient des adresses; on écrivait au citoyen Robespierre ou au citoyen Tallien. Le jeune Béranger était l'orateur, le rédacteur habituel et le plus induent. Ces exercices, en éveillant son goût, en formant son style, en étendant ses notions d'histoire et de géographie, avaient en outre l'avantage d'appliquer de bonne heure ses facultés à l'étude de la chose publique, et fiançaient en quelque sorte son jeune cœur à la patrie. Mais, dans cette éducation toute citoyenne, on n'enseignait pas le latin; Béranger ne l'apprit donc pas.

Cette omission dans l'instruction du futur poète ne fut pas aussi importante que les préjugés que nous rapportons des colléges pourraient nous le faire croire. Un des hommes qui ont le plus cultivé la littérature latine, un professeur qui s'est occupé avec amour des études classiques, rend, sous ce rapport, une complète justice à Béranger. C'est le fond et non la forme qu'il faut étudier la liqueur seule donne du parfum au vase; la pensée est une, immuable, éternelle : la forme varie de peuple à peuple et sou. vent d'homme à bomme.

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Béranger, dit M. Tissot, a toujours affirmé qu'il ne savait pas les langues classiques: on ne peut guère douter de ce que dit un homme de ce caractère; cependant, après avoir lu un certain nombre

de ses belles chansons, qui respirent tout le parfum de la poésie antique, on éprouve bien de la peine à se défendre de l'incrédulité. Mais si Béranger n'a lu ni Homère, ni Virgile, ni Horace et leurs pareils, dans leur propre idiome, il n'en a pas moins fait de ces auteurs une étude approfondie, qui éclate par ses jugemens sur eux, et surtout par sa manière de composer et d'écrire: on dirait qu'en se pénétrant de leur substance il a deviné le caractère et les formes de leur style, réfléchi par celui de nos grands écrivains, qu'il a tant étudiés dans un travail continuel de sa tête méditative. Béranger, qui ne les copie jamais, doit beaucoup à Montaigne, à Molière, et à notre fabuliste. »

A dix-sept ans, muni d'un premier fonds de connaissances et des bonnes instructions morales de sa tante, Béranger revint à Paris auprès de son père. Vers dix-huit ans, pour la première fois l'idée de faire des vers se glissa dans sa tête, sans doute à l'occasion de quelques représentations théâtrales auxquelles il assistait. La comédie fut son premier rêve il en ébaucha une, intitulée les Hermaphrodites, où il raillait les hommes fats et efféminés, les femmes ambitieuses et intrigantes. Mais, ayant lu avec soin Molière, il renonça, par respect pour ce grand maître, à un genre d'une si accablante difficulté. Molière et La Fontaine étaient alors ses au. teurs favoris; il étudiait leurs moindres détails d'ob. servation, de vers, de style, et arrivait par eux à deviner, à sentir, à apprécier son propre talent.

Ses premiers essais dramatiques ne lui furent pas inutiles; il leur doit peut-être d'avoir introduit dans

ses chansons quelque chose de la forme du drame. Renonçant au théâtre, le genre satirique occupa un moment son esprit; mais il lui répugna, comme âcre et odieux. Alors, pour satisfaire à son besoin de travail et de poésie, il prit la grande et solen. nelle détermination de composer un poème épique: Cloris fut le héros qu'il choisit. Le soin de préparer ses matériaux, d'approfondir les caractères de ses personnages, de mûrir ses combinaisons principales, devait l'occuper plusieurs années; quant à l'exécution, proprement dite, il l'ajournait jusqu'à l'époque où il aurait trente ans.

Cependant sa position malheureuse contrastait amèrement avec ses grandioses perspectives. Après dix-huit mois d'aisance et de prospérité, il connaissait le dénûment et la misère; de rudes années d'épreuves commençaient pour le jeune homme. Alors, voulant transporter la poésie, de sa pensée dans sa vie, il songea un moment à l'existence active, aux Voyages, ‚à l'expatriation sur cette terre d'Égypte, qui était encore au pouvoir de nos soldats: un membre de la grande expédition, revenu en France désenchanté de l'Orient, le détourna de ce projet.

La jeunesse, avec toute sa puissance d'illusion et de tendresse, avec cette gaîté naturelle qui en forme le plus bel apanage et dont notre poète avait reçu du ciel une si heureuse mesure, l'espoir, la confianla bonne opinion de soi-même, toutes ces ressources intérieures qui ne manquent jamais aux jeunes gens, triomphèrent de l'adversité, et la période nécessiteuse que Béranger était forcé de traverser, brilla bientôt à ses yeux de mille grâces : ce fut le

ce,

temps où il se mêla de plus près à toutes les classes et à toutes les conditions populaires, où, dépouillant sans retour le factice et le convenu de la société, il imposa à ses besoins des limites étroites qu'ils n'ont plus franchies, trouvant moyen d'y laisser place pour les naïves jouissances. Ce fut le temps enfin du Gre. nier, des amis joyeux, de la reprise au revers du vieil habit; l'aurore du règue de Lisette, de cette Lisette, infidèle et tendre comme Manon et aimée comme elle, et dont il a dit plus tard, en écrivant à une amie : « Si vous m'aviez donné à deviner quel vers vous avait choquée dans le Grenier,

»>J'ai su depuis qui payait sa toilette,

»je vous l'aurais dit. Ah! ma chère amie, que nous entendons l'amour différemment à vingt ans, j'é»tais à cet égard comme je suis aujourd'hui. Vous »avez donc une bien mauvaise idée de cette pauvre >>> Lisette? Elle était cependant si bonne fille ! si folle, »si jolie je dois même dire si tendre! Eh quoi! » parce qu'elle avait une espèce de mari qui prenait »soin de sa garde-robe, vous vous fàchez contre elle! »Vous n'en auriez pas eu le courage si vous l'aviez »vue alors. Elle se mettait avec tant de goût, et tout >> lui allait si bien ! D'ailleurs elle n'eût pas mieux » demandé que de tenir de moi ce qu'elle était obli»gée d'acheter d'un autre. Mais comment faire ? » moi, j'étais si pauvre! la plus petite partie de plai»sir me forçait à vivre de panade pendant huit jours, que je faisais moi-même tout en entassant rime sur »rime, et plein de l'espoir d'une gloire future. Rien

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