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qu'en vous parlant de cette riante époque de ma vie, 'où sans appui, sans pain assuré, sans instruction, je me rêvais un avenir sans négliger les plaisirs du présent, mes yeux se mouillent de larmes involontaires. Oh! que la jeunesse est une belle chose, puisqu'elle peut répandre du charme jusque sur la vieillesse, cet âge si déshérité et si pauvre! Employez bien ce qui vous en reste, ma chère amie. »Aimez, et laissez-vous aimer. J'ai bien connu ce >bonheur : c'est le plus grand de la vie. »

Cette époque de lutte continue contre la pauvreté et contre ses obstacles pour l'avenir, plus grands que ses atteintes au temps présent, fut néanmoins suivie d'une espèce de découragement, dont un bienfait, digne et inespéré, vint heureusement tirer le poète. Le frère du premier consul, M. Lucien Bonaparte, l'accueillit avec intérêt et lui accorda une généreuse protection: Béranger, dans la dédicace de ses der. nières chansons, nous racontera lui même ce grand événement de sa jeunesse.

Dans cet âge si plein de vie, que le présent, quelque rempli qu'il soit, ne suffit pas à l'ardeur de l'imagination, à la satisfaction de la pensée; dans cet âge où l'avenir est un besoin, ce qui, après l'amour, préoccupait le plus Béranger, c'était la gloire littéraire. Le patriotisme de son adolescence ne l'avait pas abandonné; mais ses sentimens ne se tournaient qu'avec réserve vers l'homme de génie qui touchait déjà à l'empire. C'est un rapprochement curieux à faire, parmi tant d'autres, entre PaulLouis Courrier et Béranger, que ce peu de goût pour les jeux désastreux du conquérant.

L'influence des ouvrages de M. de Châteaubriand sur le jeune Béranger fut prompte et vive. Son admiration est restée fidèle à ce beau génie, dont les inspirations religieuses tirent revivre en lui quelques uns des germes que sa bonne tante de Péronne y avait semés: l'auteur du Génie du Christianisme fit connaître à Béranger les grandeurs simples et sévères du goût antique, les beautés de la Bible et d'Homère, lorsque dans l'àge de rêves épiques, attendant l'heure d'aborder son Clovis, le chantre futur des Clés du Paradis et du Concordat de 1817 traitait en dithyrambe le Déluge, le Jugement dernier, le Rétablissement du culte. Quarante vers alexandrins, intitulés Meditation, qu'il composa en 1802, sont empreints d'une haute gravité religieuse: Béranger cherchait alors à faire contraste avec la manière factice de Delille dans son poème de la Pitié. Nous allons citer ces vers qui sont imprimés dans quelques anciens almanachs.

Nos grandeurs, nos revers ne sont point notre ou

vrage,

Dieu seul mène à son gré notre aveugle courage.
Sans honte succombez, triomphez sans orgueil,
Vous, mortels qu'il plaça sur un pompeux écueil.
Des hommes étaient nés pour le trône du monde,
Huit siècles l'assuraient à leur race féconde :
Dieu dit; soudain aux yeux de cent peuples surpris
Et ce trône et ces rois confondent leurs débris;
Les uns sont égorgés, les autres en partage
Portent au lieu de sceptre un bâton de voyage,
Exiles, et contraints, sous le poids des rebuts,

D'errer dans l'univers qui ne les connaît plus.
Spectateur ignoré de ce désastre immense,

Un homme enfin, sortant de l'ombre et de l'enfance,
Paraît. Toute la terre, à ses coups éclatans,
Croit dès le premier jour l'avoir connu long-temps.
Il combat, il subjugue, il renverse, il élève ;
Tout ce qu'il veut de grand, sa fortune l'achève.
Nous voyons, lorsqu'à peine on connaît ses desseins,
Les peuples étounés tomber entre ses mains.
Alors son bras puissant, apaisant la victoire,
Soutient le monde entier qu'ébranlait tant de gloire.
Le Très-Haut l'ordonnait. Où sont les vains mortels
Qui s'opposaient au cours des arrêts éternels?
Faibles enfans qu'un char écrasa sur la pierre,
Voilà leurs corps sanglans restés dans la poussière.
Au milieu des tombeaux, qu'environnait la nuit,
Ainsi je méditais par leur silence instruit.

Les fils viennent ici se réunir aux pères

[res,

Qu'ils n'y retrouvent plus, qu'ils y portaient naguè

Disais-je, quand l'éclat des premiers feux du jour
Vint du chant des oiseaux ranimer ce séjour.
Le soleil voit du haut des voûtes éternelles
Passer dans les palais des familles nouvelles ;
Familles et palais, il verra tout périr!

Il a vu mourir tout, tout renaître et mourir,
Vu des hommes, produits de la cendre des hommes;
Et, lugubre flambeau du sépulcre où nous sommes,
Lui-même à ce long deuil, fatigué d'avoir lui,
S'éteindra devant Dieu, comme nous devant lui.

Ce goût de Béranger pour le simple et le réel se développa dans un poème idyllique en quatre chants,

intitulé le Pèlerinage, où il s'attacha à reproduire les mœurs pastorales, modernes et chrétiennes ; l'époque choisie était le seizième siècle, et toute locution mythologique en était soigneusement bannie. Sans affirmer que l'auteur ait réussi à faire un tout suffisamment intéressant et neuf, on ne peut s'empêcher de rendre justice à l'intention générale et parfois au bonheur avec lequel les détails sont en. châssés.

Voici quelques vers de son épilogue. On ne peut, certes, refuser l'expression juste et poétique. La pensée de regret que Béranger y laisse percer est naive et touchante. Un poète qui, à vingt-deux ans, éprouve une telle défiance de soi-même et qui l'exprime avec autant de bonheur, ne doit pas désespérer de l'avenir.

Pourquoi faut-il, dans un siècle de gloire,
Mes vers et moi, que nous mourious obseurs!
Jamais, hélas! d'une noble harmonie,
L'antiquité ne m'apprit les secrets.
L'instruction, nourrice du génie,
De son lait pur ne m'abreuva jamais.
Que demander à qui n'eut point de maître?
Du malheur seul les leçons m'ont formé,
Et ces épis que mon printemps vit naître
Sont ceux d'un champ où ne fut rien semé.

Plus loin, s'adressant à M. Lucien Bonaparte, qui était alors en exil à Rome, l'auteur terminait ainsi:

Vous qui vivez dans le séjour antique
Où triomphaient les rois de l'univers;

Que reste-t-il de leur pompe héroïque ?
De vains débris et des tombeaux déserts.
Là, pour les grands quelle leçon profonde !
Ah! puissiez-vous, attentif à ma voix,
Plein des vertus que le calme féconde,
Aimer les champs, la retraite et les bois !
Oui, fier du sort dont vous avez fait choix,
Restez, restez, malgré les vœux du monde,
Libre de l'or qui pèse au front des rois.

Un académicien-poète, à qui Béranger, encore inconnu, parlait un jour de ses idylles et du soin qu'il y prenait de nommer chaque objet par son nom et sans le secours de la fable, lui objectait: a Mais ala mer, par exemple, la mer; comment direz vous? »-Je dirai tout simplement la mer. - Eh quoi! »Neptune, Tethys, Amphitrite, Nérée, de gaîté de cœur vous retranchez tout cela? Tout cela. » L'académicien n'y pouvait croire. Comment admettre, en effet, qu'il fût possible de composer un poème moderne sans le secours des dieux de l'antiquité!

Vers cette époque, recommandé à Landon, éditeur des Annales du Musée, Béranger fut employé un ou deux ans (1805-1806) à la rédaction du texte de cet ouvrage. Voulant connaître tout ce qu'il a pu écrire, nous avons lu avec attention les cinq volumes qui forment ces deux années, et dont la rédaction générale est très supérieure à celle des autres volumes de la collection. Quoique ses articles ne soient pas signés, nous avons cru les reconnaître sûrement à une certaine précision pittoresque dans

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