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Paris. - Imprimerie de Firmin Didot Frères, rue Jacob, 56.

THOMAS BASIN,

SA VIE ET SES ÉCRITS.

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Les fastes littéraires de la Belgique s'honorent du nom d'Amelgard, écrivain latin du quinzième siècle, qui passe pour l'auteur d'une histoire, fréquemment citée , des règnes de Charles VII et de Louis XI. Malgré son importance et son usage presque journalier, cette histoire est restée manuscrite, à cela près toutefois , que le P. Labbe, André Duchesne, Dom Martène en ont imprimé des extraits plus ou moins étendus (1). Quant à l'auteur, il est de ceux dont la vie est le plus ignorée. Homme modeste s'il en fut , il n'est connu que sous le titre de prêtre liégeois que lui donnent les manuscrits ; et du petit nombre d'allégations à lui personnelles qu'il intercale dans son récit, il résulte qu'il eut avec Charles VII plusieurs entretiens familiers ; qu'il composa , sur l'invitation de ce prince, un mémoire justificatif de Jeanne d'Arc; enfin , qu'il demeurait à Trèves en 1473 , à Utrecht en 1481 (2). Les critiques, à qui n'ont point échappé ces diverses circonstances, auraient pu ajouter que, pour un Liégeois, l'historien se montre bien injurieux envers ses concitoyens, ne les nommant presque jamais sans les taxer de sottise et de perfidie (3);

(1) Labbe, Meslanges curieux, p. 710, in-4, Paris, 1650.-Duchesne, Hist. de la maison de Montmorency, p.173.-Martène, Amplissima Collectio, t. IV, p. 742.

(2) « Carolus VII, illustris Francorum rex quem ipsi et sæpe vidimus, et cum quo plures collocutiones familiariter habuimus, etc. » Amelgardi, presbyteri Leodiensis, Caroli VII historiarum lib. I, c. 1. - « Poterat processus hujusmodi ex multis capitibus argui vitiosus..... denegato sibi omni consilio quæ simplex puella erat..... quemadmodum ex libello quem desuper, ab eodem Carolo expetito a nobis consilio, edidimus, si ei ad cujus venerit manus eum legere vacaverit, latius poterit apparere. » Id. ibid. I. II, cap. 16. - « Eramus tunc in civitate Treverensi. » Id. Hist. Lud. XI, lib. IV, cap. 9. - « Non arbitramur silentio prætereundum tristem et infaustum eventum tumultuosæ seditionis quæ ea tempestate contigit in civitate Trajectensi quam tunc ipsi incolebamus. » Id. ibid., lib. VI, cap. 20.

(3) « Stulti quidem et temerarii valde. .. qui olim Eburones appellati sunt. »

que vraisemblablement, il habita la Normandie , à en juger par l'abondance et par l'autorité de son discours , lorsqu'il parle de cette province; que même il dut y prendre part au gouvernement, pour être si bien instruit de l'état des affaires. Or, ces remarques n'eussent pas été sans faire naître quelques doutes sur la compatibilité des faits recueillis; car comment concilier l'origine wallone de l'écrivain avec son mépris universel pour les Wallons? ses occupations en Belgique, avec son séjour en France? son humble qualification, avec l'éminence présumable de ses emplois? Ajoutez à cela, que le nom de ce familier de Charles VII ne se rencontre nulle part, ni dans les chroniques, ni sur les registres des comptes , ni au bas d'aucune ordonnance ; que cette improbation du jugement de Jeanne d'Arc , dont il se dit l'auteur , a été vainement cherchée jusqu'ici (1), quoique les mémoires rédigés par ordre de Charles VII aient été insérés parmi les pièces d'une procédure dont nous possédons les grosses authentiques. D'autres observations de la même nature pourraient ici trouver leur place. Je les épargne au lecteur, pour en venir plus tôt au but que je me propose.

Amelgard est l'objet d'un problème qui fut résolu avant d'être soulevé. Lorsque les bibliographes flamands, Foppens, entre autres (2), s'avisèrent de consacrer les droits du prêtre liégeois à l'histoire latine de Charles VII et de Louis XI, Antoine Meyer avait déjà rendu cette prétention impossible , en nommant l'auteur véritable du même ouvrage. Que Foppens n'ait pas été saisi de ce trait de lumière, cela se conçoit; sans doute il n'avait pas lu les manuscrits sur la foi desquels il mit Amelgard au nombre des historiens. Mais, chose extraordinaire, les effets de l'inadvertance se sont perpétués jusqu'à nos jours, non-seulement en dépit du témoignage de Meyer, mais malgré les preuves les plus formelles, survenues depuis pour le triomphe de l'évidence: de tellesorte que, pendant deux cent cinquante ans, les uns partagèrent l'illusion de Foppens, les autres confirmèrent l'assertion d'Antoine Meyer,

« Igitur cum dicti stolidissimi Eburones, etc., etc. » Hist. Lud. X1, lib. II, cap. 8 et 9.

(1) « Charles VII fit rédiger un mémoire à consulter par Amelgard; il ne s'est trouvé ni à Rome ni dans la bibliothèque du Roi. » Notice du procès de Jeanne , par M. de L'Averdy; voy. Notice des mss. de la Bibl. du Roi, t. III, p. 513.

(2) Foppens, Bibliotheca Belgica, t. I, p. 48.

sans que, ni ceux qui se trompaient, ni ceux qui tenaient la vérité, se rencontrassent une seule fois, et missent par leur accord un terme à l'erreur. Ces faits méritent d'être rapportés avec plus de détail.

Antoine Meyer a écrit les derniers chapitres des Annales de Flandres , commencées par son oncle Jacques Meyer, et parmi les auteurs qu'il consulta pour ce travail, nul ne lui servit plus souvent de guide que le prétendu Amelgard. La prédilection de Meyer pour l'histoire latine de Charles VII et de Louis XI est si marquée, qu'à tout propos il en rapporte des passages, même des chapitres entiers, et toujours en accompagnant ses emprunts des plus grands éloges. A la vérité, il fut longtemps sans savoir à qui attribuer cet ouvrage. La première fois qu'il le cite , c'est à l'occasion du siége de Soissons par les Armagnacs, en 1414., et, dans son incertitude, voici comment il procède : « Sur la prise de cette ville, » dit-il d'abord, « je rapporterai textuellement les paroles d'un historien latin qui vivait sons Charles VII ; » puis il copie le chapitre cinq du premier livre d’Amelgard , et après cette lougue citation, il ajoute : « Tel est le récit de cet écrivain qui pour moi est anonyme, attendu que le manuscrit que j'ai vu de son ouvrage ne portait pas de nom. Tout ce que j'en sais, c'est qu'il dit avoir été dans la familiarité de Charles VII (1). » Tant que Meyer en est à ces époques, il ne se montre pas mieux informé : notre historien est toujours pour lui l'inconnu , l'anonyme, le contemporain de Charles VII, celui dont on n'a pu encore découvrir le nom. Mais arrivé à l'an 1467 , comme s'il avait pénétré le mystère, il attribue tout à coup à son auteur favori la qualité d'évêque de Louvain (2). Puis , un peu plus loin, l'évêque de Louvain devient l'évêque de Lisieux : puis Meyer hasarda un nom propre : « Voici, dit-il à l'année 1471, en quels termes parle de la trève d'Amiens, mon évêque, qui s'appelait Antoine, si je ne me trompe. » Enfin, par une dernière variation, il se corrige encore et prononce un nom dont il est sûr désormais, puisqu'il ne s'en départ plus jusqu'à la fin de son livre. Ce nom est celui de l'évêque de Lisieux THOMAS BASIN (3).

(1) Commentarii, sive Annales Flandriæ, Anvers, 1561, lib. XV. (2) « Sed loquatur episcopus Lovaniensis. » Id., lib. XVII.

(3) « Hic noster Thomas Lexoviorum episcopus qui tunc vixit.... Hæc Thomas Basinus. » Id. ibid. , ad calcem.

mus. Hic noster Thomas Is Lovaniensis. ". Han ere, 1561, lib. XV.

Tel est le témoignage porté par Antoine Meyer en 1561. En 1642, Arnold Buchelius , avocat hollandais, se servit encore de l'ouvrage de Thomas Basin pour annoter l'histoire des évêques d'Utrecht de Guillaume Heda. Gisbert Lappius de Waveren, dit-il, lui avait communiqué un fragment manuscrit de l'histoire composée par Thomas Basin (1). A la rigueur, il suffirait de comparer les notes de Buchelius avec le texte d'Amelgard pour reconnaître une ressemblance prodigieuse entre les derniers chapitres de cet historien et le fragment dont le critique hollandais fit usage. Mais il semble que le hasard se soit plu à multiplier les circonstances qui devaient conduire un jour, non pas au pressentiment, mais à la démonstration de la vérité. Le manuscrit cité dans la seconde édition de Guillaume Heda passa par testament à un certain Albert Van Ridder, qui le prêta à Antoine Matthæus, et, en 1738, celui-ci l'imprima tout au long dans ses Analecta veteris ævi. Qu'on ouvre donc le tome premier des Analecta , page 501 , et dans ce fameux fragment de l'Histoire perdue de Thomas Basin , signalé par les biographes et les bibliographes (2), on trouvera, littéralement reproduits, les treize derniers chapitres du livre VI et les huit premiers du livre VII de notre histoire latine de Louis XI : chapitres qui n'étaient pas inédits lorsque Matthæus les publia; car ils font partie des extraits d'Amelgard que Dom Martène avait donnés , dix ans auparavant, dans le quatrième volume de lAmplissima collectio. Mais l'intitulé reproduit par l'éditeur flamand n'avait été vu nulle part, et il suffit de cette nouveauté pour qu'on acceptât , sans y regarder de plus près, deux auteurs, dont cependant l’un ne pouvait exister qu'à l'exclusion de l'autre.

Amenée à ce point, la question est résolue. Il suffisait que le nom de Basin se montrât, pour qu'Amelgard fût dépossédé à tout jamais de l'œuvre qu'on lui attribue. En effet, autant les indications fournies par l'histoire de Charles VII et de Louis XI s'appliquent mal au prêtre liégeois , autant elles conviennent toutes à l'évêque de Lisieux. Né en Normandie , attaché par sa

(1) Wilhelmi Hedæ, Histor. Episcop. Trajectensium , editio illustrata accurante Arnoldo Buchelio. Ultrajecti , 1642, in-fol. p. 310, not. 1. « Et Basinus olim Lexoviensis in Gallia episcopus cujus fragmentum historicum mss... mihi a M. Gisberto Lappio a Waveren Ic. communicatum fuit. »

(2) Voy. Moreri, Fabricius, la Biographie universelle, art. Basin.

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