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distribuent, ni ceux qui les reçoivent, parce qu'elles ne se réalisent point dans le commerce de la société.

Ce qu'il y a de déplorable, c'est qu'on écouta ces charlatans ; on les crut; leur camp se grossit chaque jour de transfuges; les flatteurs passèrent de leur côté, et une génération presque entière se précipita au-devant du joug. Les magistrats et les pontifes qui élevèrent une voix courageuse en faveur de la religion et de la patrie, furent bafoués publiquement pendant quarante ans ; on épuisa sur eux le ridicule et l'opprobre. Armée de ses promesses et de ses menaces, la philosophie vint siéger dans le conseil du prince; elle s'assit dans le sanctuaire. Des ministres factieux ébranlèrent de toutes leurs forces le trône qu'ils devoient défendre, eta des prêtres trahirent bassement le Dieu

qui, d'un soin paternel, Les nourissoit des dons offerts sur son autel. M. de Guibert, qui s'étoit fait une habitude du faux enthousiasme, étoit plus propre qu'un autre à l'oeuvre de l'apothéose philosophique. En effet, il ne loue pas, il adore. Si ce n'est pas le style, c'est l'esprit et la superstition naïve des légendes du douzième siècle. Les saints de la philosophie ne font pas de miracles, mais ils sont le plus étonnant de tous; car y a-t-il rien de plus merveilleux que des hommes en qui tout fut vertu, raison, génie, sagesse infaillible, et qui auroient recréé le mionde sur un meilleur plan, si on les avoit laissé faire ? Les larmes ne manquent pas non plus à M. de Guibert; il en est pourvu pour le commencement, pour le milieu , pour la fin. Il abonde en sermens, en inscriptions et en épitaphes. Je regrette de ne pou- : voir citer la peroraison entière de l'éloge de l'Hose

Tome V.

pital; en voici seulement les dernières lignes , qui ne sont pas les plus remarquables , mais qui se déo tachent plus facilement que le reste:

« Manes d'un grand homme! vous aurez du ý moins obtenu cette fois le tribut d'hommages d'un » citoyen libre et courageux.... J'aurai fait connoiÝ tre ce que fut l'Hospital; et en allant visiter sa » statue, je devrai peut-être à cet ouvrage le plaisir » de trouver devant elle quelque citoyen à genoux, » et les yeux mouillés de larmes. »

Il esť probable que M. de Guibert a emporté au tombeau, avec beaucoup d'autres chagrins, celui de n'avoir point recueilli ce fruit de son travail.

P. P.

VII I.

Fin du même sujet. Principes anti-religieux et

anti-monarchiques qu'on trouve dans les éloges de Catinat et de l'Hospital.

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... DÈ s les premières pages de l'éloge de l'Hospital on lit que « l'Hospital, supérieur à tous les pré» jugés de son siècle, voyoit du haut de son » génie toutes les querelles de religion, comme » l'Eternel les voit du haut de son trône...; qu'il » jugea toujours la religion en homme d'Etat, c'est» à-dire, comme une partie de législation néces- : » saire à maintenir, mais que le gouvernement » doit accommoder au plus grand bonheur des » hommes ; que de là, il pencha toujours secrè» tement vers le calvinisme, parce qu'il le trou

voit plus ami de la liberté, de l'industrie et de » l'humanité. »

Je ne m'arrête point à relever l'impertinence du rhéteur philosophe , qui vient , après deux siècles, calomnier la mémoire d'un grand magistrat , et mettre dans le secret de son cœur les maximes qu'il n'a pu mettre dans sa bouche : ce sont les maximes elles-mêmes qu'il importe de réduire à leurs véritables conséquences. Il me semble qu'on abuse étrangement des termes, quand on prend le mot religion dans le sens que lui donne ici M. de Guibert. Une religiou peut-elle être autre chose que la parole de Dieu ? Et si Dieu a parlé, quel est ce devoir des gouvernemens d'accommoder sa parole au plus grand bonheur des hommes ! Hommes d'Etat , daigne znous répondre : s'agit-il d'une religion véritablement descendue du Ciel ? Elle est donc inaltérable dans ses dogmes, inflexible dans sa morale, invariable dans son culte; ricni n'y périt, rien ne s'y introduit; seule immobile dans le mouvement de toutes les choses humaines, elle a précédé les gouvernemens qu'elle consacre, parce qu'ils sont accommodes eux-mêmes aux desseins de son auteur. Philosophes, une telle religion brave également votre protection et vos insultes; vous pourriez être ses instrumens aveugles, mais elle ne sauroit être le vôtre : soit autorité l'emporte sur vos vaines législations ; car vous n'avez ni espérances, ni craintes à opposer à celles qu'elle inspire.

S'agit-il d'une religion née sur la terre, et fabriquée de la main des hommes ? dans celle-là, je l'avoue, le principe de la perfectibilité est inépuisable ; il vous sera permis d'y ajouter, d'en retrancher , pour le plus grand bonheur du ge = re humain. Les vérités surannées feront place aux vérités contraires ; et dans la balance des devoirs, les mesures et les poids s'accommoderont aux circonstances. A l'aide du temps , rien ne manquera à votre religion : si ce n'est d'être une religion, ce sera , si vous voulez, une constitution religieuse de la même nature que ces constitutions politiques dont les perfectionnemens rapides ont fatigué nos hommages; elle aura la même solidité, placera les gouvernemens sur la même base, et liera les peuples du même lien. On peut tromper les hommes sans doute; on peut même en les trompant, y négliger beaucoup de précautions ; mais il ne faut cependant pas les mépriser au point de les avertir qu'on les tronipe. Ý Plus on réfléchit sur la doctrine philosophique appliquée aux grands intérêts de l'humanité, plus on s'assure qu'elle contient tous les genres d'anarchie, et plus on est frappé aussi de ce qu'elle renferme de sottise et d'inconséquence. Quoi de plus absurde en effet que de confondre deux choses aussi prodigieusement différentes que le sont la religion et la législation ? Si la première n'est rien de plus qu'une partie de la seconde, pourquoi l'en distinguer par le mensonge d'un vain nom? Ou M. de Guibert emploie des mots vides de sens, ou il veut que les gouvernemens se servent de ce nom sacré pour donner à leurs actes le caractère de l'autorité divine. Cela est très-philosophique, j'en conviens ; mais il s'élève une difficulté, qui est de choisir dans le corps des vérités religieuses, c'est-àdire révélées, celles qu'il sera nécessaire de maintenir, , et celles qui seront accommodées au plus grand bonheur des hommes. Et quand le législateur philantrope a sanctionné les unes et modifié les autres, une difficulté plus grande se présente: sur quel fondement reposent les vérités conservées, après que Dieu a été convaincu de négligence ou d'erreur? Certes, il étoit réservé à des philosophes d'appuyer l'édifice de leur religion perfectionnée, sur l'hypothèse que la parole de Dieu est soumise à la censure de leur sagesse. Ils ignorent donc que c'est la foi qui est le ressort religieux tout entier, et qu'il est brisé, si la religion est abaissées au niveau de l'orgueil humain. Dégradée de son origine céleste, elle ne subsiste pas même comme instrument d'hypocrisie politique, puisque l'hypocrisio suppose la croyance.

M. de Guibert traité plus sévèrement la monarchie. Dans l'Eloge de Catinat, il observe encore autant de mesure que l'Académie vouloit elle-même en garder : les attaques sont détournées ou enveloppées de termes généraux, ou dissimulées sous la forme oratoire du doute. C'est avec quelque précaution, par exemple, qu'il se demande « si la » chose publique peut être admise dans la langue » d'un pays qui n'est pas républicain » : c'est à l'aide d'un peut-être, qu'il présente l'autorité paternelle « comme la seule qui soit commandée par » la nature, et sur laquelle la pensée puisse s'ar» rêter avec douceur. » Il étoit difficile d'ailleurs, de mettre dans la bouche d'un homme si simple et si modeste les leçons arrogantes de la philosophie; et quand il arrive à M. de Guibert de les déclamer avec son emphase accoutumée, il avoue qu'il s'écarte de son sujet. Intimidé par son héros, il n'ose faire parler que sa cendre (1). L'Eloge de l'Hospital est entièrement exempt de cette pusillanimité, quoique sans cesse l'ame de lorateur retombe sur elle

(1) J'ai interrogé ta cendre, et ta cendre m'a répondu. Pag. 93.

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