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tout entières. Ce seroit le cas de répondre par ce mot connu : Eh ! mon ami, reste de toute la hauteur ; tu seras toujours assez près de terre. Il ne s'agit ici ni de Fénélon, ni de Catinat, mais de l'imprudent panegyriste qui les travestit en charlatans ridicules, en voulant les élever au-dessus de l'humanité. Ils savoient l'un et l'autre que la plus parfaite vertu est la moins imparfaite; la plus pure, celle qui a le moins de taches; qu'elle s'acquiert par de longs combats, et se conserve par une vigilarice sévère: ils craignoient de faillir, et non d’être trop sublimes ; et cette défiance d'eux-mêmes étoit leur véritable force, et l'appui le plus solide de leur conduite.

Bossuet veut louer la bonté dans les héros; il dit: « Loin de nous les héros sans humanité ! Ils pour» ront bien forcer les respects et ravir l'admiration, » mais ils n'auront pas les cours. Lorsque Dieu » forma, le cæur et les entrailles de l'homme, il y » mit premièrement la bonté comme le propre ca-. » ractère de la nature divine...... La grandeur , qui », vient par-dessus, n'est faite que pour l'aider à se » communiquer davantage, comme une fontaine » publique qu’on élève pour la répandre. Les cours » sont à ce prix; et les grands , dont la bonté n'est » pas le partage, par une juste punition de leur » dédaigneuse insensibilité, demeureront éternel»lement privés du plus grand bien de la vie' hu» maine, c'est-à-dire, des douceurs de la société. »

M. de Guibert rencontre aussi dans l'éloge de Catinat celui de la bonté: voici les idées que lui fournit l'analyse philosophique : « Pourquoi aimons-nous » tant à trouver dans les grands hommes.ces traits » de naturel et de simplicité ? c'est sans doute » parce que ces traits les rapprochent de nous, et

y qu'ils nous soulagent un moment de l'effort d'ad» mirer, en y substituant un sentiment plus facile » et plus doux. Le héros qui ne se communique » pas, qni ne descend jamais de son piedestal, finit » bientôt par nous importuner, nous blesser, peut» être mène par se faire hair; et cette haine est » fondée : car, si l'on admire sans regret, les prodi» ges de la nature, on n'admire un grand homme » que par la différence qu'on sent entre lui et soi, » et ce sentiment ne peut durer long-temps, du » moins dans les ames vulgaires, sans qu'on réclame » contre l'injustice du sort, et que bientôt, de la » haine du sort, on ne passe à la haine de celui » qu'elle a favorisé. »

Je ne m'arrête point à la prodigieuse différence des styles (personne n'est tenu d'écrire comme Bossuet), je veux seulement remarquer la manière dont chaque orateur est entré dans son sujet. Dès qu'il s'agit de l'homme, Bossuet remonte à Dieu, son auteur; M. de Guibert ne voit que le sort et ses injustices : Bossuet élève l'homme en lui montrant, dans la bonté qui lui a été donnée, le propre caractère de la nature divine ; M. de Guibert le rabaisse, en confondant sa 'propre nature avec les passions qui la dégradent : Bossuet fait de la bonté le lien de la charité universelle ; M. de Guibert regarde la société comme rompue par l'inégalité même naturelle des hommes, si la bonté des uns ne vient soulager l'envie légitime des autres. Bossuet menace l'orgueil des grands ; M. de Guibert révolte celui des petits contre toute supériorité qui ne saura pas se dissimuler à leurs yeux. C'est d'un côté la morale religieuse, pure, touchante, ennoblie par le rapport de l'homme à Dieu ; c'est de l'autre côté la morale philosophique, dure , hai. neuse, resserrée dans les calculs d'un lâche égoïsme et prête à donner l'essor aux passions cachées dans les plus honteux replis du coeur humain. · Dans les exemples que j'ai cités, et que j'aurois pu multiplier à l'infini, on a dû être frappé de l'emphase particulière avec laquelle M. de Guibert prononce le mot de grand homme; c'est que l'adoration religieuse des grands hommes est encore un des traits caractéristiques de l'école à laquelle il appar. tenoit. Elle fut instituée par les philosophes dans des vues qui sont assez expliquées par leur conduite. Qui ne connoît la philosophie que parce qu'elle a dit, ne la connoît qu'imparfaitement : elle n'a pas osé tout dire; mais ses secrets sont tous dans son orgueil. Quand on a lu Voltaire, d'Alembert, Raynal, Condorcet , on sait qu'un homme de lettres du dix-huitième siècle, un philosophe, est ce qu'il y a au monde de plus respectable, de plus digne des honmages de l'univers; qu'il n'y a point assez de marbre et d'airain , de vers et de prose , de richesses el d'honneurs, pour acquitter la reconnoissance du genre humain que la philosophie éclaire et console, tandis que les rois, les grands , les prêtres conspi. rent à l'écraser. Cependant, pou voir et fortune, tout étoit dans la main des oppresseurs ; et les philosophes, jetés au hasard dans les classes obscures de la société, n'avoient aucune part à l'autorité et aux distinctions. On régnoit, on gouvernoit sans eux; on avoit même l'insolence de protéger quelquefois ces bienfaiteurs de l'humanité, ces distributeurs de la gloire et de la honte sur la terre. Ce fut pour se venger des affronts du sort, qu'ils créèrent en opposition aux rangs établis, la dignité de grand homme, à laquelle ils attachèrent des priviléges qui devoient bientôt effacer tous les autres. Les vivans se mirent à l'abri des morts; et, pour qu'on

ne s'y méprit pas, ils ne s'arrêtèrent ni aux talens, ni aux vertus ; l'impiété présumée, ou au moins l'indifférence en' matière de religion, fut la condition de leur choix : Contradiction manifeste, qui reposoit sur le mensonge ; car il n'y a point eu de grand homme véritablement irréligieux. Mais quand le mensonge tourne à son profit, la philosophie s'en honore comme d'une habileté. Son dessein fut mis entièrement à découvert dans les honneurs, ou plutôt dans le culte qu'elle affecta de rendre aux grands hommes qu'elle avoit ainsi adoptés, et parmi lesquels elle eut l'impudence insigne de placer un Fénélon , un Catinat, un l’Hospital. Selon les lois de ce culte fanatique, le philosophe grand homme est un demi-dieu , un astre dans le quel l'ail humain n'aperçoit aucune tache. L'éloge lui est exclusivement consacré , et les larmes y sont indispensables ; le pied de sa stalue en est toujours arrosé. Ses amis, ses lecteurs même , ont part aux hommages de la postérité, qui inscrit leur noms audessous du sien. Il est de son essence d'avoir été persécuté par l'envie et par la superstition : quiconque a raisonné sur le grand homine vivant ou mort, est atteint de l'un ou de l'autre crime, quiconque ose soumettre ses écrits aux règles de la critique, sa conduite à celles de la morale, est son ennemi ; et ses ennemis sont des monstres qui n'ont rien d'humain. Deux boules noires dans l'élection académique de Fénélon, font sur d'Alembert l'effet d'un tremblement de terre: heureusement, les coupables ont échappé dans la foule , et leurs noms sont ignorés ; mais s'ils étoient connus, le coeur de d’Alenbert se flétriroit, et il auroit à pei-, Ņe la force de tracer sur chacun d'eux ces lugu

bres paroles : Il donna une boule noire à Fém nélon (1).

Le principe établi, on arrivoit aux conséquences par un chemin fort court. Les chefs de la philosophie étoient incontestablement grands hommes ; ils se saluoient par ce titre, en public et dans leurs relations privées. Voltaire écrit à d'Alembert: mon cher grand homme ; un autre littérateur appeloit Voltaire: papa grand homme. Ils étoient donc destinés à recueillir le magnifique héritage de leurs prédécesseurs. En dépit des rebelles, les couronnes et les slalues les attendoient dans un avenir peu éloigné; on pleureroit aussi d'attendrissement dans leurs panégyriques ; les boules noires y sel'oient vouées à l'exécration. C'étoit aux puissans et aux riches à donner l'exemple de louer les grands hommes , et sur-tout à les combler de pensions et de dîners ; à ce prix, le plus stupide penseroit, et la postérité seroit avertie d'accueillir son nom avec respect. L'agriculture et la chimie étoient une mine inépuisable pour ce genre de réputations obscures , qui ne compromettent ni ceux qui les

(1) Eloge de Fénélon. D'Alembert avoit sûrement en vue cet éloquent morceau des boules noires, quand il a dit de lui-même, tome. premier des Euvres posthumes , pag. 33, qu'il étoit assez propre à écrire des choses tristes et pathétiques ; mais il étoit trop fin pour choisir pour sujets de ses élégies sa réception de l'Académie. Tout le monde sait qu'il y eut plus de boules noires pour l'exclure quc de boules blanches pour l'admettre, et que Duclos les mêla. Ainsi d'Alembert fut de l'Académie française, et finit par :y faire entrer à volonté ses associés', 'quo;que dans la vérité il n'eût jamais dû y être admis lui-même. On peut sur ce sujet , consulter le quatrièmc volume de la Correspondance de M. de La Harpe ; on concevra alors comment on succédoit à Bossuet à Corueille , Boileav, Racine et Fénélon, pour avoir fait des brochures sur le commerce des grains , et imprimé sur les toiles peintes.

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