Imágenes de página
PDF
ePub

et en parallèles. Bossuet (1) « n'avoit pas su mêler » à ses discours de la philosophie, de la morale » publique, et de grandes leçons pour ceux qui » gouvernent les hommes. » C'étoit un vide à combler ; on y travailla sans relâche , et, comme il arrive toujours en pareil cas, les grandes leçons ne furent pas épargnées à un gouvernement qui consentoit à les recevoir. On se croyoit courageux, parce qu'on éloit insolent. L'éloge des morts consista sur-tout dans la satire des vivans; les institutions et les hommes, tout fut attaqué par des déclamateurs arrogans; l'Académie dirigeoit les coups. C'est de cette littérature énergique que madame de Staël a dit avec vérité, qu'elle avoit fini par ébranler le trône.

Sous le rapport purement littéraire, l'institution des éloges a eu des effets qui durent encore. L'exagération appartient essentiellement à ce genre d'écrire, et toute exagération est une erreur ou un mensonge. Il faut d'abord que le personnage loué soit un grand homme, et le plus grand home me possible; il faut ensuite qu'il obscurcisse tout ce qui est autour de lui.

Primo, son bien ; et puis le mal d'autrui. Voilà les données de l'éloge académique. Il en résulte que les faits y sont altérés, les foiblesses du héros dissimulées, ses vices, s'il en eut, palliés ou ennoblis, ses côtés les plus vulgaires présentés avec ostentation. Malheur à ses rivaux ! on les dégrade sans pitié. Malheur à ses ennemis ! le mépris et l'horreur les attendent (2). C'est l'art de la flatterie employé à faire naltre

(1) Eloge de Thomas.
(2) Essai sur les Eloges.

de grands hommes (1). Je n'examinerai pas si la nouvelle direction de cet art fut une découverle utile en morale et en politique; je veux seulement remaquer que la corruption de l'éloquence en fut la suite nécessaire. Le faux enthousiasme et le mépris de la vérité, premières conditions du programme, donnèrent au style des formes nouvelles; la roideur, l'obscurité, l'emphase, les tournures ambitieuses prirent la place de cette facilité, de celte clarté, de cette simplicité noble ou élégante, qui avoient été jusque là le caractère de la langue. Avec la justesse des idées disparut la propriété des termes; on tourmenla les uns pour confondre les autres; les mots cessèrent d'exprimer les choses , ils ne furent plusqu'une méthode d'imposture , à l'aide de laquelle on apprit à se jouer de tout. On apprit aussi à parler avec autorité de ce qu'on savoit le moins. De jeunes écrivains, appelés à juger des plans de campagne, des systéines de législation ou d'économie publique , tous sujets aussi étrangers à leurs études qu’à leur expérience, rendoient leurs oracles en lieux com. muns, enflés de sentences impérieuses. L'ignorance affectoit la profondeur, et déclamoil ses leçons dans un style énigmatique. Si on veut remonter aux '. élémens de l'éloquence révolutionnaire , on les trouvera presque tous dans la rhétorique des éloges. ;

Lorsque l'Académie française se chargea de dis. tribuer sur la terre et la gloire et la honte (2), elle se flattoit sans doute d'exercer seule celle fonction di. vine ; mais elle lui fut bientót disputée par les acadés mies de province, et les particuliers même l'usurpes

(1) Eloge de Thomas. (2) Essai sur les Elogesa

rent. On s'enleva les grands liommes, on en fit, on les envahit au dehors, on en chercha parmi les femmes. L'éloge relentissoit de toutes parts ; il sembloit que la France entière fût occupée à dresser des statues, à graver des épitaphes, à pleurer sur des tombeaux allégoriques, si près, hélas ! de la tempête qui alloit renverser les vrais tombeaux et livrer aux vents leur poussière. Il s'est imprimé à cette époque des milliers de panegyriques, dont on ne lit pas un seul aujourd'hui, Dans cette profusion de la louange, il étoit plus mal-aisé d'y échapper que de l'obtenir: elle pénétroit partout, et la plus profonde obscurité ne fut pas toujours un asile sûr. L'amitié, l'amour, la reconnoissance, toutes les affections privées , se signaloient par des monuments publics. Pour avoir beaucoup estimé l'abbé Raynal,ou plutôt, comme il le dit lui même, pour n'avoir estimé personne autant que lui, Eliza Draper fut le sujet d'un chapitre de l'Histoire des deux Indes. Nous avons vu dans le même temps les Diners de madame Geoffrin payés de trois éloges, tous trois sortis de plumes académiques. Il étoit nécessaire de tirer ces faits de l'oubli pour faire comprendre à la génération actuelle comment, dans le volume d'éloges que nous annonçons, le nom de mademoiselle de Lespinasse se trouve à côté des noms de Catinat et de l'Hospital. (1) P. P.

(1) Ou plutôt Delospital; car c'est ainsi que signoit cet illustre chancelier ; et sans doute il lui eût été bien moins glorieux de pouvoir confondre son nom avec celui de la noble et ancienne famille de l'Hospital qu'à celle-ci de compier un tel magistrat parmi ses ancêtres. Quoi qu'il en soit le chancelier Delospital, rappelle souvent sa médiocrité première dans ses poésies, el ce n'est pas sa faute si ses historiens n'ont pas su écrire son nom.

[ocr errors][merged small][merged small]

Suite du même sujet. - Quelques traits du char

latanisme philosophique.

Je me propose, dans cet article, de faire voir à . quel point la philosophie du dix-huitième siècle avoit corrompu à la fois le goût, la morale et la politique. Les éloges de M. de Guibert sont une occasion favorable de saisir dans les ouvrages des disciples, l'empreinte et la doctrine des maîtres. Tout le monde connoît ceux-ci , leur fanatisme , leurs jongleries, leur impudence : ce n'est point de quoi 'il s'agit ici. M. de Guibert n'est qu'un homme du monde qui veut parcourir une grande carrière, et qui prend les sentiers battus pour arriver à son but : il n'a ni l'ardeur d'un sectaire, ni l'hypocrisie d'un conjuré ; il lui importe de réussir , et non de nuire. Loin de se cacher pour lancer ses traits , il prétend que ses écrits servent à son avancement comme à sa gloire , et il ménage la cour et les ministres, en même temps qu'il carresse l'opinion dominante. En un mot, il n'est pas philosophe. par choix , mais par bienséance, et, sous ce rapport, il sera pour nous un témoin irrécusable de la folie de son temps. (1) .. Uu des traits les plus généraux de cette folie, c'est l'ambition de la pensée, c'est-à-dire le mé

(1) Plus son caractère privé fut honnête, dit ailleurs, le même critique, plus ses écrits sont propres à marquer la profondeur de cette dépravation incroyable, dans laquelle l'insolence ne fut que de l'adresse et le ton séditieux, un lâche tribut payé aux distributeurs de la renommée.

pris du vrai , quand il est simple et clair, et la recherche du faux, quand il est extraordinaire, bizarre, inintelligible. Voulez-vous savoir quel est le motif de notre avidité pour les détails de l'enfance des grands hommes ? On croit trouver la réponse dans la question même; M. de Guibert remonte plus loin, et il découvre deux solutions inattendues de ce grand problème : l'une générale, qui est que nous voulons expliquer tous les phénomènes de la nature ; l'autre particulière, qui est que le philosophe, guidé par des vues plus utiles , travaille à réduire en système l'éducation qui a formé un grand homme. Si vous vous écriez que le philosophe est un sot, M. de Guibert est de votre avis quatre lignes plus bas : dès qu'il a payé son tribut à l'esprit philosophique, le bon sens reprend sur lui tous ses droits , et il prouve fort bien que la nature se joue des systèmes , et qu'elle a seule , dans sa marche impénétrable, le secret de produire les grands homes.

Après la journée de la Marsaille , Catinat envoie à la cour une relation où il attribue tout l'honneur de la victoire au duc de Vendôme , au comte de Tessé, à la valeur des troupes. Fénélon, son ami, lui écrit à ce sujet , qu'il ne lui trouve qu'un defaut, celui d'étre trop modeste. Il semble qu'on ne puisse pas être assez malheureux pour entendre finesse à une chose aussi simple ; mais il n'y a rien de simple pour l'esprit philosophique, qui va cherchant partout le trésor enfoui de la pensée. M. de Guibert se tourmente donc à découvrir un sens caché dans le compliment si naturel de Fénélon, il hasarde divers conjectures, et il suppose enfin que Fénélon a peut-être voulu dire que les vertus trop sublimes doivent éviter de se montrer

[ocr errors]
« AnteriorContinuar »