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et qu'elle rend presque déiste. Quand elle le voit en si bon train de faire son salut, elle avale le poison , et tombe morte, après avoir été mariée , veuve, · passionnée, amante, religieuse, fugitive et folle, sans cesser d'être vierge.

Les soldats, frappés d'un pareil miracle, ne veulent plus fusiller Léonce qui, à force de prières, obtient d'un militaire moins crédule que les autres ce que ceux-ci lui refusent, et le roman finit sans qu'on sache ce que devient une jeune fille à laquelle Delphine avoit juré de servir de mère, serment qu'elle ne s'est jamais amusée à tenir, car on jure par entraînement, et on se dégage d'un devoir sacré, parce que l'égoïsme est permis aux ames sensibles.

Telle est la marche de cet ouvrage, dans lequel la vraisemblance est toujours choquée, et qui n'est embelli ni par les épisodes, ni par le style, qui ressemble assez à une traduction d'allemand en français, Madame de Staël a cependant mieux fait qu'elle ne croyoit: elle a révélé le secret de trois caractères nés de la philosophie du dix-huitième siècle : le premier qui se compose d'égoïsme et d'exaltation; le second, de commérage et de prétentions morales et politiques ; le troisième, de niaiserie et d'instruction, Un M. de Lebensei , qui joue un rôle très subordonné, est le type de ce troisième caractère. Il est impossible de moins connoître les hommes, de faire plus de mal à ceux qu'il veut servir: il va toujours proposant le divorce, comme Crispin conseille les pillules, et il no s'apperçoit jamais qu'il exalte les passions qu'il croit calmer. Cette niaiserie , accompagnée de beaucoup d'instruction, est si repandue aujourd'hui,

qu'à tout instant on peut répéter ce vers de Molière:

Un sot savant est sot plus qu'un sot ignorant. On doit également savoir gré à madame de Staël d'avoir mis à découvert l'ame d'un déiste. Delphine est déiste, et rien n'est si plaisant que sa manière de vivre avec son Etre supréme: tantôt elle en veut, tantôt elle n'en veut plus, elle le boude, l'agace, lui demande pourquoi elle est malheureuse , tandis que des gens qui ne la valent pas goûtent le bonheur, ce qui l'amène à dire du bien d'elle et du mal des autres ; c'est le plus dròle de ménage qu'on ait jamais rencontré. On sent combien il est aisé de se faire une morale, quand on est déjà en arrangement réglé avec Dieu. Ecoutons Delphine :

« Quand j'implore le ciel, où ma raison et mon » coeur placent un Etre souverainement bon, il » me semble qu'il ne condamne pas ce que j'é» prouve; rien en moi ne m'avertit qu'aimer est » un crime, et plus je réve, et plus je prie, et plus » mon ame se pénètre de Léonce. »

On auroit grand tort de ne pas vouloir d'un Dieu avec lequel , sans trouble et sans remords, on se penêtre l'ame d'un amour adultère. Comment les athées ne se font-ils pas déistes ? il n'y a rien à perdre;au contraire,cela donne un peu plus d'assurance dans le crime. Si cet extrait n'étoit pas déjà trop long, nous citerions quelques prières de Delphine, qui, presque toutes commencent par son éloge qu'elle adresse au ciel avec ferveur. Cette pauvre file est si persuadée de la pureté de sa morale, qu'elle voit la cause de ses malheurs par-tout, excepté dans sa liaison avec un homme marié.

Je le répète ; les moralistes doivent des rernercimens à madame de Staël, pour leur avoir révélé le secret des initiés ; mais les Français ne lui auront aucune obligation de la manière dont elle les traite. Tout son amour est aujourd'hui pour les Anglais ; ce qui ne doit pas étonner. Les esprits qui planent au-dessus de ce bas monde n'ont pas de patrie, et même , à tout autre titre, il est perifiis à madame de Staë! de n’en point avoir...

Nous glisserons sur la morale de ce roman , guide parfait pour ceux qui veulent s'égarer avec méthode; anssi ne séduira-t-il que les esprits faux et les cours déjà corrompus...

F.

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But philosophique des Eloges académiques à l'occa

sion des Eloges du maréchal de Catinat, du chancelier de l'Hospital, de Thomas, et de ClaireFrançoise de Lespinasse, par Guibert.

Si l'Académie, ennuyée des discours de morale qu'elle recevoit depuis un siècle, n'avoit proposé à la place, pour sujet de ses prix, que l'éloge des écrivains originaux, des hommes célèbres dans les leltres, elle eût fait une innovation utile. L'enseignement appartient aux corps littéraires; et c'est une partie de l'enseignement que d'indiquer les modèles, d'en prescrire l’élude approfondie, et de couronner les efforts de ceux qui ont le mieux apprécié les maitres de l'art, qui ont pénétré le plus avant dans les secrels de leur composition, et qui les unl révélés avec le plus de sagacité et de talent, II eût été bon que nous eussions beaucoup d'ou vrages tels que les éloges de Racine, de Molière, de la Fontaine. Mais une carrière aussi bornée ne suffisoit pas à l'ambition des gens de lettres du dixhuitième siècle ; ils avoient une bien autre idée de leur ministère. Ils se firent, comme le dit en propres termes M. de Guibert, le tribunal de la postérité: les héros ,les hommes d’état, les magistrats, devinrent leurs justiciables. Leurs arrêts choisirent les grands hommes, les proclamèrent ; les éloges décernés par eux furent des autels élevés à des nes illustres qui erroient sans tombeau. Ce sont encore les expressions de M. de Guibert, qui ne vouloit pourtant pas dire que les phrases académiques fuissent le tombeau de ces mânes. Ainsi s'élevèrent à côté d'un gouvernement foible, et, pour ainsi dire, sous sa protection, les premiers Représentans du peuple, qui prétendirent acquitter la dette de la pátrie, et décréter la gloire comme récompense natio. nale. Ce fut le signal de celte anarchie de l'opinion, qui a précédé et préparé l'anarchie des pouvoirs. Les passions jalouses et haineuses qui avoient érigé un corps de grammairiens en sénat politique, présidèrent souvent à ses jugemens. Dans sa balance, Pascal et Bossuet furent trouvés plus légers que Fénélon ; Catinat l'emporta sur Luxembourg et Villars, uniquement parce qu'on avoit entrepris de faire de Catinat ét de Fénélon des philosophes, et ce qui étoit plus imposant encore, des philosophes persécutés.

Car l'idée de la persécution étoit chère à la philosophie; dans la naïveté de son orgueil, elle donnoit ce nom à loui ce qui n'éloit pas un hoin mage pour elle. Etre persécuté, ce n'etoit pas comme nous l'avons vu depuis, être emprisonné, dépouillé, mis à mort : c'éloit ne pas être premier ministre.

Ainsi fut persécuté Fénélon, revêtu d'une des promières et des plus riches dignités de l'Eglise , dont il jouit paisiblement jusqu'à la fin de sa vie ; mais qui ne gouverna pas son souverain dont il avoit perdu la confiance. Ainsi fut persécuté Catinat, élevé des derniers rangs de l'armée au grade de maréchal de France, comblé des honneurs militaires, et à qui il ne manqua de récompenses que celles qu'il ne voulut pas accepter; mais qui cessa de commander dans sa vieillesse , et lorsqu'il écrivoit lui-même qu'il observoit en lui de la diminution et du dépérissement. Ces hommes véritablement illustres, que n'a pu flétrir l'admiralion hypocrile dont ils étoient les objets, eussent désavoue les indignes plaintes qu’on osoit former en leur nom, pour les délourner ensuite à des applications plus directes, En effet, si Catinat et Fénélon avoient été persécutés, combien l'étoient davantage les Helvétius, les Diderot, et tant d'hommes de génie, dédaignés d'une cour ingrate qui les abandonnoit aux censures de la Sorbonne ? D'Alembert se crut en butte à une persécution affreuse; il le dit, et ses amis le répétèrent pendant trente ans , parce qu'il n'avoit que des pensions et un logement au Louvre, qu'il ne soupoit pas avec Louis XV comme avec Frédério, et qu'on ne lui proposoit pas en France, comine en Russie, l'éducation de l'héritier présomptif du trône.

L'Académie eut un autre motif, en s'emparant, au nom de la nation, des hommes qui l'avoient servie avec éclat dans la carrière publique. Elle s'emparoit par là de la politique et de l'administration, non plus par des définitions de dice tionnaire, seule chose qui fût de sa compétence , mais par d'insolențes théories fécondes en allusions

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