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quoique née dans la finance, doit savoir ce qui se passoit dans la haute société.

Delphine, qui a plus d'entraînement que sa cousine, se propose d'elle-même et accompagne madame de Vernon chez Léonce. Le beau jeune homme se trouve mal, la sensible veuve lui prête l'épaule , afin qu'il appuie sa tête intéressante; de grands yeux s'ouvrent, et Delphine , qui n'a point oublié de pleurer, revient amoureuse en toute connoissance de cause. Après un bal et deux ou trois assemblées, où l'on trouve des scènes mélangées de coquetterie théâtrale et d'extravagances sentimentales, Léonce jure à Delphine qu'il l'aime avec fureur, et quelques jours après, il épouse Matilde.

Léonce est cependant très-amoureux de Delphine, il lui trouve toutes les qualités possibles, et ne lui refuse aucune vertu , mais elle seroit la dernière de toutes les courtisanes, qu'il ne se conduiroit pas plus mal avec elle, ainsi que nous le verrons. Delphine, qui a le tort de se mêler de tout quand l'amour est de la partie, prêle sa chambre à une femme mariée qui veut dire adieu à son amant; le mari, qui est instruit, paroît, au milieu d'une scène très-sensible, et fait tapage; il en résulle un duel, dans lequel il est tué par l'amant de sa femme. Le monde s'occupe de cette affaire, Léonce en entend parler; il soupçonne Delphine de tout ce dont une femme peut être soupçonnée, et, sans autre explication, il unit son sort à Matilde. Delphine, qui apprend ce mariage par hasard, veut se procurer un plaisir unique : elle se déguise en griselte, met un voile, et va se placer derrière une colonne de l'église où se fait la cérémonie: là, elle s'exalte la tête jusqu'à ce qu’une crise nerveuse la fasse tomber sans connaiss sance. Personne n'y prend garde, ce qui l'oblige de reprendre ses sens toute seule. .

Voilà nos amans séparés jusqu'au moment où madame de Vernon, prête à mourir, fait une confession générale à Delphine, qui a la manie d’exhorter les gens à la mort; aussi, trouve-t-elle très-mauvais que Matilde amène un confesseur à sa mère, quoiqu'elle en ait véritablement besoin. Le prêtre est renvoyé, et Delphine, se guinde sur le sublime, pour conduire au ciel l'ame un peu noire de madame de Vernon. Tout alloit bien : cette femme, en écoutant son confesseur femelle , se laissoit mourir d'assez bonne grace, quand Léonce paroît.

Léonce étoit allé faire un tour en Espagne, et madame de Vernon lui avoit écrit aussi un petit mot de confession, bien persuadée qu'elle seroit morle avant le retour de son gendre; mais elle avoit mal calculé. Léonce, furieux d'apprendre que Dela phine n'est pas aussi vile qu'il le pensoit, vient de Madrid à Paris, toujours courant, toujours en colère, et, sans rencontrer personne dans la maison de sa belle-mère, il tombe droit dans sa chambre, où il lui fait une scène digne de son rôle de capitan, avant de vouloir apprendre qu'elle se meurt. Jamais brutalité n'a été poussée si loin. Nous répèterons encore que l'auteur a entièrement oublié dans quelle classe elle avoit pris ses personnages, et dans quelle société elle les faisoit agir. Delphine, qui a trouvé très-indécent qu'un inari s'emportât en voyant sa moitié dans les bras d'un tiers, pardonne à Léonce un emportement bien autrement ridicule. Il est vrai que Léonce est și beau quand il est furieux !

Madame de Vernon meurt. Delphine, qui sent que tout brûle autour de son coeur, veut fuir Léonce , qui court sur les grandes routes après elle, la com

promet devant ses gens, la ramène à Paris, et, loujours en menaçant de se tuer et de la barbouiller de sang, la fait consentir à vivre avec lui, et l'envoie à la campagne au milieu de l'hiver. Pour que leur liaison soit moins remarquée, il va régulièrement passer les soirées et une partie des nuits chez elle; ils s'entrelacent dans les bras l'un de l'autre, soupirent, parlent de vertu et du bonheur de mourir, sans que la pudeur puisse en murmurer. Oh! que les femmes passionnées doivent aimer un roman aussi commode!

Delphine est obligée de recevoir chez elle un. M. de Valorbe ; la première fois que Léonce le rencontre chez sa vertueuse amie, il le regarde avec des yeux ! M. de Valorbe, qui sait la politesse , le salae; Léonce le regarde encore ; nouveau salut, nouveau regard; et Delphine est réduite à user d'adresse pour éviter une scène dans sa maison et en sa présence . Certainement il est sans exemple qu'un amant , tel fougueux qu'on le suppose , se permette de refuser le salut à un homme qu'il voit pour la première fois chez une femine respectée ; mais le premier malheur des femmes passionnées, c'est qu'on ne les respecte jamais.

Dans une Église, se passe une scène plus extraordinaire; il ne s'agit de rien moins que de prononcer un serment d'adultère sur l'autel du mariage, tant les coeurs corrompus sont difficiles en crimes ; il leur faut du piquant. Léonce, qui est trop passionné pour être sensible, mène cette pauvre Delphine si durement, qu'il devient indispensable qu'elle perde encore connoissance pour éviter un sacrilège, et qu'elle tombe malade pour sauver le matériel de sa vertu.

A quelque tems de là, M. de Valorbe court le

danger d'être arrêté; Delphine consent à lui donner asile pendant une nuit. Léonce , qui par hasard se trouve à une heure suspecte à la porte de la femme qu'il adore, saisit M. de Valorbe &u collet, et voilà une nouvelle scène qui compromet cette femme à Jaquelle son bel amant n'épargne rien de ce qui peut la déshonorer. Pour faire taire les propos, Delphine forme le projet de reparoître avec éclat dans le monde. Après s'être bien préparée, elle entre dans un salon brillant, y est assez mal accueillie, perd la tête, se sauve, oublie ses gens et sa voiture et ne retrouve sa raison que pour se voir, toute parée , seule au milieu de la place Louis XV, où son amant la rattrape. Bras dessus, bras dessous, ils vont sur le pont Louis XVI, dans la louable intention de se noyer. Léonce soulève Delphine pour la jeter à l'eau, elle trouve cela bien doux ; mais il la remet à terre, et comme il faut toujours qu'il tue quelqu'un, il jure qu'il tuera ceux qui ne croient pas à la vertu de sa belle : c'est beaucoup s'engager. Les gens de Delphine, qui couroient après leur folle maitresse, arrivent, et on remonte en voiture.

Quand on se vante d'avoir de l'imagination , comment ne sait-on pas que rien ne l'arrête com, me la précision géographique, et que la place Louis XV et le pont Louis XVI suffiraient pour glacer le lecteur , s'il n'étoit pas plus amusé qu'attendri de la conduite du bel homme et de l'héroïne passionnée.

Enfin Delphine en fait tant, que Matilde vient la prier de vouloir bien lui laisser son mari , et Delphine, chassée du monde, part pour la Suisse, où après s'être compromise, encore une fois, elle se fait religieuse, en protestant bien qu'elle ne croit pas à la religion qu'elle jure. Toutes les fois que madame de Staël parle de couvent, on s'apperçoit ai

sément qu'elle n'y a jamais élé : il y a beaucoup d'hommes qui n'ont jamais été non plus dans des couvens de blles, et qui cependant en ont très-bien parlé. Que madame de Staël calomnie la religion, c'est son métier, il n'y a rien à dire, car cela peut entrer dans ce qui compose l'égoïsme des ames sensibles: mais, lorsqu'elle peint une cérémonie religieuse, une prise d'habit, qu'elle peigne du moins avec vérité le matériel de la cérémonie : c'est ce qu'elle ne fait jamais. Son ignorance à cet égard surpasse tout ce que l'on peut dire.

Matilde meurt en arrachant des larmes à son mari, qui ne se voit pas plutôt veuf d’une de ses femmes, qu'il court après l'autre. Qu'on juge de son désespoir de la trouver sous la grille ! Il veut encore mourir. Delphine viole son serment, quitle le cloître, pour confier à jamais sa destinée à son aimable ami...... qui ne veut plus d'elle aussitôt qu'il peut la posséder sans obstacle. Il la laisse là, seule dans un pays étranger, à la merci de tous les événemens; mais elle ne perd pas la tele, et se met à courir après lui; elle court tant qu'elle arrive assez tôt pour apprendre qu'il yient d'être arrêté comme émigré armé. Ici Delphine se dé ploie avec énergie; armée d'une bague qui contient un poison subtil, elle prodigue par-tout son éloquence pour sauver son ingrat : les paroles n'y pouvant rien, elle s'enferme dans la prison avec lui et lui propose de manger la bague ensemble. Léonce, qui a toujours voulu se tuer, dit qu'il aime mieux être fusillé tout seul que de mourir avec son amante. En conséquence on le mène à la mort. Delphine, qui ne veut pas perdre une si belle occasion de confesser , marche auprès de la charrette , pour convertir son amant qui étoil athée, Tome V.

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