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des égoïstes exaltées, caractère né dans le siècle dernier, et que madame de Staël a parfaitement fait ressortir dans Delphine, qui dit elle-même, et de la meilleur foi du monde : « L'égoïsme est permis aux ames sensibles, » Cette phrase , si singulière par l'assemblage des mots les plus contradictoires, contient tout le secret de la philosophie de beaucoup de femmes , et nous servira à expliquer le singulier roman qui nous occupe,

Delphine, premier personnage, est une tête exaltée, à laquelle l'auteur a prodigué la beauté, la jeunesse, l'esprit, la grace, et même le génie, ce qui est assez extraordinaire, car on ne dit d'aucune personne qu'elle a du génie, à moins qu'elle n'en ait fourni des preuves , et ces preuves-là, un personnage fictif ne peut les donner. Delphine est philosophe et déiste, et, ce qui est pis, elle est si bavarde qu'elle parle toujours la première et la dernière. Parler est pour elle le bonheur suprême , aussi répète-t-elle souvent qu'elle est brillante, qu'elle a été brillante , qu'elle sera brillante, ce qui signifie qu'elle parle bien, qu'elle a bien parlé, et qu'elle parlera bien. Autrefois on appelait des commères, ces femmes insupportables qui veulent toujours dominer la conversation ; mais depuis que nos mours se sont perfectionnées, on trouve bien qu'une femme se fasse orateur dans un salon, et plus elle manque aux bienséances, aux devoirs de son sexe, plus on lui

applaudit; telle est Delphine. ·'. Ce caractère existe, et madame de Staël a pu le

peindre, mais elle a eu tort de croire qu'une femme pareille inspireroit de l'intérêt. Une femme passionnée n'est pas contre nature; mais elle est contre la nalure des femmes bien élevées ; aussi, dans tous les bons romans, ne trouve-t-on que des femmes tendres : la princesse de Clèves , Clarisse, Pamela, Virginie, l'Héloïse même de Rousseau, ne sont pas des femmes passionnées. Il est remarquable que les grands romanciers n'ont donné que de la tendresse à leurs héroïnes, parce qu'ils savaient qu'une femme tendre n'aura jamais qu'un amant, tandis que les femmes passionnées sont sujettes à recommencer; chez les premières, l'amour est un sentiment : chez les secondes, c'est un besoin. J'en suis désespéré pour la plupart des dames qui font aujourd'hui des romans, mais elles ont moins de pudeur que les hommes qui en ont fait : aussi ne trouvent-elles point d'autres ressources pour sauver l'avenir de leurs héroïnes, que de les tuer; c'est qu'une femme passionnée ne pouvant jamais rester à sa place dans le monde, il y a nécessité de la faire mourir, tandis qu'une femme tendre survit aux espérances de l'amour, et n'en devient souvent que plus intéressante.

Delphine est passionnée, c'est un défaut, elle a la tête faible et l'esprit fort, défaut bien plus choquant encore. On a beau dire qu'elle est jeune, vainement elle le répète elle-même jusqu'à l'ennui : on n'en croit rien parce qu'on ne le sent pas. Ici je ferai encore observer aux dames qui font des romans, que si les pensées n'ont pas précisément d'âge, il y a

cependant des nuances dans la manière de les rendre. · Un homme et une femme expriment la même pensée d'une manière toute différente : une femme jeune et une vieille femme diffèrent peut-ètre encore davantage, lorsqu'elles veulent présenter les mêmes idées; jamais ces nuances ne sont observées par Delphine; elle parle de l'amour comme une bacchante, de Dieu comme un quaker, de la mort comme un grenadier, et de la morale comme un sophiste ; point de fraîcheur dans ses pensées , point de jeunesse dans ses sentimens, point de naturel dans ses paroles, tout est exaltation ou dissertation : l'ame reste froide, car l'imagination du lectenr ne retrouve jamais l'héroïne printannière dont on lui. avait fait le portrait.

Leonce, le héros du roman, est, dans toute la force du terme, ce qu'on appeloit autrefois un capitan:il veut toujours tuer ou se tuer. Il n'y a qu'une femme dégradée qui puisse supporter l'insolence et les violences d'un tel homme, qui peut bien dire aussi que l'égoïsme est permis aux ames sensibles, car, dans loule sa vie, il ne fait le bonheur de personne; il ne voit que lui au monde, et sacrifie tout à à lui. Madame de Staël exalte continuellement ce personnage, et elle a totalement oublié de lui faire faire une seule action bonne ou seulement raisonnable; tout ce qu'on peut dire de plus positif en sa faveur, c'est qu'il est beau. Aussi , lorsqu'il est condamné à mort, et qu'un quart d'heure avant d'être fusillé, il dort, la tête appuyée sur les genoux de Delphine.... « Elle le regarde dans toute sa beauté : » ses cheveux noirs tomboient sur son front , et son » visage conservoit encore une expression d'atten» drissement dont le sommeil n'altéroit point le » charme. Les yeux de Delphine se portoient alter» nativement du visage enchanteur de son amant, » à ce ciel dont les premiers rayons devoient le » lui ravir.

Quelles pensées et quelle description ! La beauté, le charme et le visage enchanteur d'un homme qui va être fusillé, remarqués dans un pareil moment, par une femme pour laquelle cet homme est tout.... Si la décence n'arrêtoit notre plume, nous couvririons d'un mépris ineffaçable ces êtres dégradés dont les passions ne peuvent être amorties par l'image de

la mort. Quelle dégradation ! et des femmes croient faire honneur à leur sensibilité, en vanlant un pareil ouvrage ! Qu'elles y prennent garde ! trop souvent, en jugeant une fiction, on révèle son propre secret. Je ne connais pas un seul roman fait par un homme, dans lequel une femme parle positivement de la beauté de celui qu'elle aime, et Delphine fait continuellement les descriptions les plus détaillées des beautés de son amant.

Voyons comment une folle et un être vain et insoient marcheront ensemble.

Delphine a épousé M. d'Abhémard, qui lui avoit servi de père, et qui, en mourant, lui laisse une fortune considérable. M. d'Abhémard avoit une sour, madame de Vernon, à laquelle il n'a donné aucune part dans son héritage, parce qu'il ne l'aimoit pas, pour des raisons connues de lui seul, Delphine, veuve et riche, respectant beaucoup la mémoire de son mari, qu'elle regarde en tout comme un oracle, ne s'en passionne pas moins pour madame de Vernon, et en fait sa meilleure amie. Première inconséquence, car il est assez niais de compter sur l'amitié d'une femme prodigue, à laquelle on a enlevé, 60,000 1. de rente, mais madame de Vernon a un charme qui subjugue, et Delphine a beaucoup d'entrainement; elle est donc entraînée par le charme d'une femme qu'elle devoit craindre, ne fût-ce que par respect pour la mémoire de son mari. Ici nous observerons que Delphine peint l'amitié comme une passion, ce qui la conduit naturellement à peindre l'amour comme une fureur.

Madame de Vernon , athée, a une fille, Matilde, qu'elle fait élever dans les principes les plus rigoureux du catholicisme. Matilde est le personnage sacrifié du roman, et, malgré loutes les calomnies

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inventées pour arrêter l'intérêt qu'inspire sa position, elle est la seule qui, dans toutes les circonstances, se conduise toujours bien : c'est la femme que tout homme qui connoît les devoirs du mariage, desireroit pour la sienne.

Il est question de marier Matilde , avec un Léonce de Mondoville, d'une famille francaise établie en Espagne. Madame de Vernon, qui fait servir l'amour propre de Delphine à tous ses desseins, l'engage à assurer un mariage aussi avantageux, en cédant à sa cousine une partie de l'héritage que celle-ci avoit naturellement droit d'attendre de M. d'Abhémard. Delphine cède 20,000l, de rente : toutes les difficultés s'aplanissent, et le contrat se · dresse, que Léonce est encore en Espagne.

Delphine , très-causeuse par habitude, parle tant de Léonce avec son précepteur qui l'a devancé à Paris, qu'elle devient amoureuse du futur de sa cousine, sans l'avoir jamais vu, mais qu'importe, elle le connoît par oui-dire, elle a lu plusieurs de ses lettres, en faut-il davanlage pour les passions qui naissent dans un cerveau exalté ? Léonce est blessé en route; il arrive malade, ne peut se rendre chez madame de Vernon, et l'engage à venir le voir. Madame de Vernon propose à sa fille de l'accompagner; Matilde refuse, parce qu'elle n'ignore pas qu'elle ne peut décemment rendre visite à un homme qui ne s'est point encore expliqué sur un mariage traité jusqu'alors par les parens seuls. La conduite de Matilde est forcée par les bienséances, et il n'y a d'étonnant que la proposition que lui fait sa mère; mais, dans ce roman, il faut s'accoutumer à voir sans cesse toutes les convenances oubliées; et si le nom de l'auteur n'étoit pas connu, on ne l'auroit certainement pas attribué à une femme qui ,

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