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vices n'avoient point corrompus; mais quand les mours pures des premiers âges commencèrent à s'altérer, quand la raison devint odieuse à l'homine asservi par les passions, il fallut orner la vérité des couleurs du mensonge, et la triste austérité des philosophes fit . place à l'imagiuation riante et fleurie des poëtes , à l'art et à la pompe des orateurs. ·

Homère embellit des images de la poësie les mystères de la théologie payenne, les leçons les plus importantes de la morale, et les préceptes de presque toutes les sciences. Mieux qu'aucun philosophe il sut faire connoître le prix de la vertu , et inspirer de l'horreur pour le vice. Lorsqnie de l'épopée se formèrent les différents genres de poësie, on vit loujours la vérité et la morale annoncées sous différentes formes. La tragédiedonnades leçons de modération et d'humanité, en nous offrant des exemples frappans des caprices de la fortune, elle s'efforça de nous rendre vertueux et sages., en nous montrant les suites funestes des passions et des crimes. La cornélie couvrit la raison du masque de la folie, et nous fit rire de nos travers pour nous en corriger.

L'apologue, pour nous instruire fit parler les animaux. La morale se maria daus les odes aux doux accens de la lyre, et jusques sous la treille, dans le

délire d'une ivresse voluptueuse, le chantre de · Théos couronné de myrthe's et de roses, rappella

aux humains la brièveté de la vie, et leur présenta

l'image de la mort. :La philosophie eut encore une influence plus marquée sur l'éloquence qui n'admettant point les fables et les fictions de la poesie, est fondée toute entière sur la nature et la vérité. C'est dans le commerce d' Anaxagore et de Socraté que Péricles et Alcibiade apprirent à gouverner les esprits de la

multitnde. Les leçons de Platon furent plus utiles à Demosthènes que les préceples d'Isée. C'est dans les académies des philosophes, plus que dans les écoles des rhéteurs, qu'il puisa celle sublimité de raison, cette noblesse et celte véhémence qui le distinguent.

Si nous passons de la Grèce en Italie nous y verrons le prince des poëtes Latins nous offrir dans la peinture d'un héros accompli l'exemple et le modèle de toutes les vertus; nous le verrons transporter dans l'églogue même les plus sublimes spéculations de la physique; nous l'entendrons s'écrier dans un transport philosophique: heureux qui a pu connoître la véritable origine du monde, et secouer le joug des préjugés vulgaires ! Le premier voeu qu'il forme est d'être initié par les Muscs aux secrets de Ja nature et aux mystères profonds de l'astronomie. Qui jamais a su mieux qu'Horace rendre la raison aimable ? Dans quel philosophe trouvera-t-on plus de bon sens et des préceptes plus utiles ? Ciceron n'a-t-il pas réuni au mérite suprême de l'éloquence les connoissances philosophiques les plus étendues ? Ne répète-t-il pas sans cesse dans ses traités oratoires , que c'est à la philoscphie qu'il doit la perfection où il a porté l'art de la parole; que c'est dans la philosophie que les orateurs doivent puiser ces grandes idées , ces vues supérieures qui les élèvent au-dessus des formes judiciaires et des usages du barreau ?

Portons nos regards sur le siècle de notre gloire, nous verrons que les grands hommes qui ont illustré le siècle de Louis XIV, ont tous été de grands philosophes. Dans Bourdaloue, dans Bossuet, les vérités de la plus sublime philosophie sont déve. loppées a vectout le feu du génie, avec toute la force

et la majesté de l'éloquence. Fénélon et Massillon n'ont fait servir les graces d'une imagiuation brillante, et l'élégance d'un style enchanteur, qu'à parer Ja porale, et à relever les charmes de la Vertu. La saine raison brille dans les épitres de Boileau revêtue des ornemens de la plus riche poësie. Quel métaphysicien a mieux connu que Racine les' replis cachés du caur humain et les mouvemens secrets de l'ame? Quel fonds de sages maximes et de solides instructions ne trouve t-on pas dans Molière et dans la Fontaine ? Tant il est vrai que les plus heureux délires du génie doivent toujours avoir la raison pour, base; que les fictiov's les plus agréables doia. vent porter sur la vérité , et que c'est l'union de la philosophie avec la poésie et l'éloquence, qui donne aux ouvrages de goût cette beauté réelle et solide , cette perfection qui leur assure l'immortalité.

Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable;

Il doit régner par-tout, et même dans la fable. . Mais quoique la philosophie soit en quelque sorte le fondement de toute la littérature, l'esprit philosophique est cependant par sa nature directement opposé au génie qui fait les poëtes et les orateurs. Lun est froid, timide et scrupuleux; il s'examine sans cesse , et compose toutes ses démarches avec une inquiétude superstitieuse : l'autre vif, ardent, impétueux, prend un essor libre et hardi, et se livre à son enthousiasme avec une noble confiance. L'un observateur stérile, nous présente des vérités sans corps , qui échappent aux sens par leur extrême subtilité ; l'autre , créateur fécond , donne du coloris et de la vie à toules ses productions, et les met, ponr-ainsi-dire sous nos yeux. L’un ,yit de réflexions, de raisonnemens et de preuves; l'autre ne se nourrit que de sentimens, de passions et d'images. L'un offre des notions abstrailes et générales : l'autre applique des idées sensibles à des objets particuliers. L'un éclaire la raison ; l'autre échaufle l'imaginatiou et remue le coeur. Il est rare qu'ils se trouvent réunis tous les deux au même dégré sans se nuire réciproquement. Platon , que la nalure avoit destiné à la poësie , et dont le désespoir de surpasser Homère fit un philosophe, rappelle sans cesse aux lecteurs l'idée de sa première vocation, lorsqu'il porle daus la philosophie des fictions et des rèves qui ne doivent éclore que du cervean des poëtes. Si de même un homme né avec l'esprit philosophique a l'ambition déplacée de vouloir briller dans les lettres, il n'apportera dans le sanctuaire des Muses, où règne la chaleur et l'enthousiasme, qu'une poësie morle et des discours glacés : ainsi la philosophie, très-utile aux lettres, quand elle se contente d'éclairer le génie, et de lui fournir des matériaux, leur devient très-funeste, quand elle prétend se substituer au génie et usurper ses fonctious; mais cela n'arrive jamais.. Ne calomnions pas la saine philosophie et les vrais philosophes. L'erreur qui nous aveugle sur nous mêmes , et nous empêche de discerner notre talent, la témérité et la présomption qui nous porte à vouloir briller dans un genre, pour lequel nous ne sommes point nés, sont deux défauts incompatibles avec le véritable esprit philosophique. Aristole se contenta de édiger les préceptes de l'éloquence et de la poësie ; il ne lutta point contre Sophocle et Démosthènes ; il ne s'exerca point dans ces mêmes arts, dont il étoit en quelque sorte le créateur, et s'il eût eu cette foiblesse , j'ose dire qu'il eûi été incapable de composer sa Rhétorique et są Puëtique. C'est l'abus qu'ont fait de la phi

losophie des hommes qui n'étoient pas véritablement philosophes , qui a causé dans la littérature les ravages affreux, dont tous les gens de goût gémissent.

L'objet principal de la philosophie est de dcouvrir des vérités inconnues, et d'offrir à l'esprit des idées nouvelles, Ainsi le mérite particulier du philosophe doit être de penser d'une manière plus subtile et plus profonde que les autres hommes, et de s'élever dans ses conceptions sublimes, audessus de la portée du vulgaire. Au contraire, • le but de la poésie et de l'éloquence est plus particulièrement de toucher et d'intéresser le coeur. Des idées claires, simples et naturelles, sont les plus propres à produire cet effet, pourvu qu'elles soient énoncées avec des tours vifs et animés, revêtues d'images sensibles, et parées du coloris de l'expression. Les meilleurs écrivains sont remplis de pensées que le sujet fournissoit de lui-même, et qu'un autre eût pu trouver comme eux. Quel lecteur s'est jamais avisé de songer que Racine et Boileau avoient de l'esprit ? Mais il n'y a que les connoisseurs délicats qui sentent l'extrême difficulté et le prodigieux mérite de cette simplicité, si facile en apparence. Tout mortel n'a pas des yeux pour découvrir l'art merveilleux caché sous cet air aisé et naturel. Le commun des hommes n'admire que ce qu'il regarde comme au-dessus de ses forces ; les spectateurs sont saisis et se récrient à la vue des sauts et des tours de force d'un voltigeur; il regarde tranquillement les mouvemens souples et faciles, les graces libres et aisées d'un danseur accompli; c'est sur ce goût naturel des ignorans pour ce qui leur paroit extraordinaire et nouveau , que se sont appuyés les modernes Tome V.

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