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est le véritable : c'est celui qui caractérise l'ouvrage, qui indique l'intention de l'auteur. La Veuve du Malabar n'est qu'un nom vague, qui désigne la tragédie par la qualité du principal personnage; mais lEmpire des Coutumes est le titre précis et formel qui ne laisse aucun doute sur le genre et la nature de l'ouvrage , et sur la caste de l'auteur.

Jamais dans un autre siècle, à une autre époque un écrivain sensé, connoissant son art, se seroitil avisé de faire une tragédie sur lEmpire des Coutumes ? Lorsque Racine composa son Iphigénie , lui vint-il dans l'esprit de faire de sa pièce un recueil de thèses contre les sacrifices humains, contre la superstition, contre la fourberie et le fanatisme des prêtres ? Ce n'étoit point encore l'usage dans ce temps-là de bâtir une tragédie avec des lieux communs et des conversations pédantesques. La Veuve du Malabar est pleine de controverses du jeune Bramine avec son chef; du chef avec l'officier français : on vous prouve pendant cinq actes , que l'usage où sont les veuves indiennes de se brûler avec leurs maris défunts , est un usage contraire à l'humanité et à la philosophie. Est-il un pays dans le monde, quelque civilisé qu'on le suppose, où l'on ne trouve pas des usages contraires à la raison et à l'humanité, mais fondés sur un préjugé ancien et accrédité, plus fort qu'aucune loi ? Et même les pays devenus barbares par un exces de civilisation, sont ordinairement ceux où l'humanité reçoit le plus d'outrages , parce que la barbarie de la civilisation détruit tout sentiment moral.

Ce n'est jamais dans le pays où la coutume existe, qu'on peut faire une tragédie pour l'attaquer; ni le souverain , ni le peuple ne le souffriroit : jamais on n'a écrit à la côle de Malabar contre les veuves. qui se brûlent, c'est à Paris , et pour ainsi dire dans un autre univers, que M. Lemierre fait éclater son zèle philosophique contre une coutume de l'Inde. Avoit-il peur qu'il ne prit fantaisie aux veuves françaises d'accompagner au tombeau leurs époux? pourquoi donc tout ce galimatias, toutes ces dé. • clamations contre une coutume que personne assurément n'approuve ? Si M. Lemierre vouloit faire une tragédie, il devoit imaginer une action capable de nous attacher pendant cinq actes ; il devoit tâcher d'inspirer un grand intérêt pour sa veuve, et ne pas remplir ses scènes d'amplifications de rhétorique, sur un sujet que personne ne conteste. Mais faire une tragédie étoit la chose du monde dont M. Lemierre s'embarrassoit le moins : il vouloit faire une bonne satire des prêtres catholiques sous le couvert d'un prêtre indien ; il vouloit invectiver contre les bûchers de l'inquisition, à l'occasion du bâcher de la veuve de Malabar; il vouloit étonner le peuple par des grands mots et par un grand spectacle. · Le bon Lemierre a calomnié, sans le savoir, les Bramines naturellement doux et pacifiques. L'Inde est un des pays du monde où il y a le plus d'humanité: les habitans de celle vaste contrée sont aujourd'hui les victimes de la cruauté, de l'avarice et de l'ambition , de cette partie de l'Europe , que nos philosophes regardoient comme la Terre-Sainte, comme la patrie de la liberté, de la sagesse et des lumières ; mais les Indiens sont par eux-mêmes le peuple le plus tranquille, le plus patient et le plus humain. .

L'auteur a voulu présenter le caractère français sous les couleurs les plus intéressantes , et son intention est louable : mais il n'a pas pris garde que

la générosité et l'humanité de Montalban sont accompagnées d'indiscrétion , de hauteưr , d'emportemens : cet officier prodigue le mépris , les injures. et les menaces , son zèle est inconsidéré : ce n'est point en heurtant de front les opinions et les passions des hommes qu'on parvient à les persuader; on ne fait au contraire que les aigrir par cette violence, et les fortifier dans leurs erreurs.

Lemierre semble avoir confirmé le préjugé qui accuse les Français de manquer de prudence chez l'étranger , et de ne point assez respecter le caractère, les moeurs et les usages des peuples, Mais la fougue et les invectives de Montalban sont d'un effet très-théâtral : si l'officier français étoit circonspect et raisonnable, ce seroit un bien mauvais personnage de tragédie. Le vulgaire aime les bravades , les gasconades, les fanfaronnades ; on se plaît à voir le grand-prêtre de Brama , bafoué, insulté par un jeune officier toujours prêt à lui couper la barbe, dans le premier mouvement de son enthousiasme pour l'humanité.

G.

L I.

Sur une Epitre à M. PALISSOT, sur la Satire ;

par un habitant du Jura.

LORSQUE M. Chénier adressa , il y a quelque temps, une épître à Voltaire, il se contenta de suivre de point en point, et avec la plus scrupu.

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leuse exactitude de chronologie, la vie littéraire
de ce grand poète ; ce qui fit dire que ce n'étoit pas
la peine de lui écrire pour ne lui rien apprendre
de nouveau, et pour lui raconter ce qu'il devoit
savoir beaucoup mieux que M. Chénier. L'auteur
de cette épître à M. Palissot suit à peu-près la même
méthode; il raconte à l'écrivain auquel il s'adresse,
tout ce que cet écrivain a fait ; il lui apprend qu'il
a d'abord composé la comédie des Philosophes,
ensuite celle des Courtisannes, puis celle de l'Home
me dangereux , puis la Dunciade, puis les Mé-
moires littéraires. Ce n'étoit point ainsi que Boi-
leau procédoit, lorsqu'il adressoit une építre à Mo-
lière, à Racine, au grand Arnauld: il traitoit une
question générale dans ces sortes d'ouvrages, et
ne s'amusoit pas à faire cathégoriquement l'inven-
taire des productions et l'histoire de la vie de Mo-
lière, du grand Arnauld, ou de Racine. L'épître
à ce dernier est un vrai modèle en ce genre : Boi-
leau se propose de consoler Racine des chagrins que
lui causoient ses ennemis, et particulièrement de
l'injustice qu'il venoit d'essuyer à l'occasion de la
tragédie de Phédre. Un auteur de notre temps n'au-
roit voulu perdre aucun des avantages de son sujet;
il eût énuméré longuement tous les succès que Ra-
cine avoit obtenus au théâtre, et lui eût présenté la
liste fidelle de ses tragédies. Boileau n'en nomme
que trois, Iphigénie , Britannicus et Phèdre ; il
aime mieux lui montrer par des raisonnemens et
par des exemples, quel a toujours élé, quel a
dù toujours 'être le sort de grands talens, et quelle
utilité l'homme de génie peut lirer de ses ennemis
même. Son épitre, s'il l'avoit composée à la manière
actuelle, n'eût été qu'un fade panegyrique de Ra-
cine; telle qu'il l'a conçue et exécutée, cette con

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solation adressée à son ami devient une lecon pour tous les âges.

Il me semble que dans ce genre , comme dans beaucoup d'autres, c'est l'exemple séduisant de Voltaire qui a égaré les écrivains, en leur présentant l'appât d'une facilité perfide. Ses épîtres à Horace et à Boileau ne sont guéres que des narrations sans but, sans objet et sans plạn, quoique très agréablement versifiées : il y a plus d'idées , plus de sens et plus de profondeur dans la seule épitre de Boileau à son Jardinier , que dans ces deux épîtres réunies de Voltaire à deux des plus grands poètes qui aient jamais existé. Eloit-il bien nécessaire, que Voltaire écrivît à Boilean, pour lui apprendre que lui, Voltaire, étoit son voisin dans la cour du Palais ; qu'il avoit passé son enfance chez son neveu Dongois, et vu le directeur de son jardin d'Auteuil , et d'autres fadaises de même espèce, dont les graces d'une versification naturelle, facile et brillante, ne sauroient déguiser l'insipidité ? Falloit-il écrire à Horace pour lui parler de l'abbé de Mably, de l'abbé Nonotte, et lui raconter l'histoire d’Auguste avec celle de Saint Ignace et de Calvin ? Du moins Boileau, dans son épître à son Jardinier, s'appnie sur un fonds d'idées intéressantes et instructives ; il compare le travail d’esprit avec le travail des mains, parallèle très-piquant, d'où il résulte, contre l'opinion populaire, que les occupations du cabinet sont des travaux très-réels ; et l'auteur, s'élevant ensuite à de plus hautes considérations, montre que le travail est nécessaire au bonheur de l'homme. Qu'on parcoure ainsi toutes les épîtres de cet écrivain, accusé par nos penseurs de manquer d'idées, et de n'être qu'un habile enfileur de mots, on verra qu'elles renferment

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