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propres ennemis, et complice de tout ce qui se machinoit contre elle-même; mais si le roi , ni son fils, n'aimoient Voltaire et n'approuvoient ses excès.

A l'exemple du chef, tous les intéressés se préci. pitèrent en foule contre Pompignan; le mot d'ordre étoit : Mort au Pompigran. Il pleuvoit des libelles, des satires , des caricatures, des critiques bien véritablement amères, s'il en fut jamais; et lorsque l'Académie de Montauban , dont M. de Pompignan fut le fondateur et le chef, publia sa question sur la critique amère, elle se proposoit sans doute moins de défendre les auteurs actuels contre les critiques du jour, que de venger les écrits et la mémoire de son patron, des insultes qui lui furent liltérairement prodiguées par Voltaire et ses disciples. En effet,

fut-il jamais un auteur qui pût faire entendre avec • plus de raison cette plainte, aujourd'hui si banale,

et généralement si injuste, que profèrent l'amour propre inconsolable et l'implacable dépit de quelques auteurs irrités ? Qui fut jamais plus en droit que M. de Pompignan, de dire' : On étouffe mon talent ! Et quand on songe qu'il a fait quelques vers qui ont arraché des cris d'admiration à ses ennemis eux-mêmes , qui pourroit le blâmer si le gémissement du talent opprimé étoit sorti de son coeur ? Mais aussi qui ne se moqueroit de ces écrivains sans moyens littéraires, sans talent, sans goût comme sans génie, qui crient à la barbarie lorsqu'on attaque leurs ouvrages barbares , et qui prétendent que la littérature est perdue, quand on leur prouve qu'ils ne savent pas écrire ?

Si M. de Pompignan essuya des critiques plus qu'amères , il fut exposé aussi à des louanges plus qu'imprudentes , et le zèle de l'amitié ne lui fut guère moins funeste que l'acharnement de la haine : un journaliste célèbre ne craignit pas d'imprimer dans ses feuilles, que M. le Franc étoit peut-être aussi bon poète, aussi bon versificateur que Virgite. L'éloge étoit violent; mais cet éloge n'est rien en comparaison du panegyrique composé par le marquis de Mirabeau , père du comte de Mirabeau, qui s'est rendu si fameux dans nos troubles et par nos troubles. Malheureusement, M. de Pompignan eut l'inconcevable foiblesse de faire imprimer ce ridicule morceau en tête de la grande édition des Poésies Sacrées , où il est resté comme un monument de la démence la plus insensée , et de la vanité la plus aveugle : « J. B. Rousseau , dit le marquis de » Mirabeau, n'avoit osé toucher aux cantiques et » aux prophéties; c'est ce qu'a fait M. le l'ranc » avec un succès qui ne sauroit trop étonner, et qui » me fait sentir un frisson comparable aux appro» ches du néant : le tout ensemble est éblouissant '» de beautés, continue-t-il, et le détail, au milieu » de ce tapage de couleurs, est aussi fini que la plus » parfaite miniature. » *

Lorsque le panegyriste parle des observations que quelques critiques du temps s'étoient permises sur · les Poésies Sacrées, son zèle ne trouve pas d'expres

sions assez fortes pour les flétrir : « Nous devons, » s'écrie-t-il, nous défier de la légèreté de ces dé- » cisions, comme d'un penchant au parricide. »

On voit que l'éloquence méridionale du marquis de Mirabeau enchérit encore sur les reproches que les auteurs critiques font tous les jours à la critique Enfin , après avoir cité quelques vers de son auteur: il fulmine ce terrible anathème : « Quiconque » ne pleurera pas de ces vers..... » On s'imagine qu'il va dire, sera dépourvu de toute sensibilité,

Tome V.

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point du tout : « Quiconque ne pleurera pas de ces
» vers, ne pleurera jamais.... que d'un coup de
>> poing ! » Ce frisson comparable aux approches
du néant, ce tapage de couleurs, ce penchant au
parricide , et ce coup de poing ; tout cela forme un
panegyrique cent fois plus cruel, et, pour parler
la langue du marquis de Mirabeau, plus meurtrier
que tous les sarcasmes de Voltaire. M. de Pompignan
n'eut donc pas moins à souffrir de ses amis que de
ses ennemis.

Y

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Sur les novateurs littéraires, à l'occasion du

GLORIEUX (comédie de DESTOUCHES ).

Le chef-d'oeuvre de Destouches ne méritoit pas l'oubli où il étoit tombé ; mais la prédiction de Vol

taire s'est accomplie. Voltaire écrivoit en 1732, - à son ami Cideville : « On me jouera immédia

*» tement après le Glorieux ; c'est une pièce de *» M. Destouches, de laquelle on vous aura sans » doute rendu compte : elle a beaucoup de succès, ») et peut-être en aura-t-elle moins à la lecture » qu'aux représentations. Ce n'est pas qu'elle ne - » soit en général bien écrite, mais elle est froide » par le fonds et par la forme; et je suis persuadé » qu'elle n'est soutenue que par le jeu des acteurs » pour lesquels l'auteur a travaillé. »

Comparé aux comédies de Voltaire, le Glorieux de Destouches est un excellent ouvrage; mais à côté des chefs-d'oeuvre de Molière, le Glorieux est en effet une pièce froide. Destouches étoit un auteur de

bon sens, un esprit sage, visant à l'instruction et à la morale. Quand il a essayé d'être comique , il a donné dans la farce : il a peu de gaieté, de saillies et de verve. La scène dégénère quelquefois chez lui en conversations languissantes. Șes ouvrages sont plus estimables qu'amusans; et ce qu'il importe surtout d'observer, c'est un des premiers qui à gâté la comédie, en y introduisant le pathétique: il a voulu suppléer à la force comique qui lui manquoit , par un intérêt romanesque., .

Il y a dans l'intrigue du Glorieux des aventures, des reconnoissances. Le père du Glorieux, injuste ment condamné à mort et dépouillé de ses biens, est réduit à se cacher pour échapper à l'échafaud; sa fille est femme de chambre; son fils yit en quelque sorte d'industrie, puisque les profits du jeu forment son plus clair revenu. La squr du Glorieux, quoique femme de chambre , inspire une passion violente et respectueuse au fils d'un gros financier : tout cela est rare, extraordinaire; ce n'est point là le monde et la société; par conséquent ce n'est point là le domaine de la comédie ; et cependant ce qui n'est point comique dans le Glorieux, est précisément ce qui a le mieux réussi.

Les auteurs qui ont attaqué le cour, parce qu'ils étoient foibles d'esprit, ont obtenu des succès mortels pour la comédie : pour un homme qui saisit les beautés et les finesses de l'art, il y en a mille qui n'ont que des sensations, qui ne demandent que des émotions, et ne comprennent que ce qui les touche. Le roman a tué chez nous la comédie, et même la tragédie ; ce que nous appelons l'intérêt est devenu un prestige employé pour faire valoir la médiocrité; à mesure que le public est devenu moins connoisseyr dans les différens genres de la poésie drama. tique, il a donné plus aisément dans ce piége de l'intérêt, que tous les novateurs lui ont tendu. A Dieu ne plaise que je blâme le véritable intérêt dramatique, c'est le plus puissant ressort de la tragédie et même de la comédie; mais cet intérêt doit étre toujours proportionné à la nature du sujet, subordonné à la raison et à la vraisemblance. C'est l'intérêt romanesque que je condamne, l'intérêt qui résulte des outrages fails au bon sens; l'intérêt deplacé qui bouleverse les principes de l'art, et fait pleurer quand on doit rire.

Comment un homme, doué d'un assez grand talent pour composer un ouvrage tel que le Glorieux, avoit-il assez peu d'esprit pour faire une préface aussi plate, aussi' misérable, je dirois presqu'aussi bête que celle qui se trouve à la tête de cette comédie ? Cela prouve, ou que les gens d'esprit sont capables de dire les plus grandes sotlises , ou que le talent qui sert à faire une bonne pièce, est autre chose que l'esprit qui sert à éviter le ridicule.

Enivré de son succès , qui réellement fut prodigieux, le bon Deslouches'se met à genoux, se prosterne dans son humble préface, se confond en remercimens; en témoignages de reconnoissance, en protestations de sa foiblesse et de sa médiocrité, en promesses de travailler et de mieux faire. On diroit que le pauvre homme est convaincu qu'il ne méritoit pas son succès, et qu'il doit tout à la pure bonté du public. Cette modestie est basse , et même trèssuspecte; elle cache beaucoup d'orgueil : rien n'est plus fade, plus équivoque et plus faux que tous ces complimens adressés à des gens qu'on ne connoit pas, qui vous ont applaudi parce que vous les amusiez; qui vous auroient sifflé de même et d'aussi ,, bon coeur, si vous les aviez ennuyés. Destouches

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