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le Cicéron de la France, comme Bossuet en est le Démosthènes (1): il a des rapports très-frappans. avec l'orateur romain ; c'est la même facilité, la même abondance, la même harmonie, la même sensibilité, les mêmes qualités et les mêmes défauts; car nul écrivain n'est sans défaut : Bossuet est quelquefois Heurté, trivial, subtil et de mauvais goût. Les anciens ont reproché à Démosthènes la roideur et la monotonie ; Cicéron est souvent diffus et prolixe; Massillon est quelquefois redondant; mais il semble que les discours de ces deux derniers orateurs ne leur aient rien coûté : on diroit que leurs productions sont plus spécialenient le

; (i) Il est permis, ce nous semble, d'enchérir sur la pensée du critique, qui accorde à la France des talens, partagés entre Rome et la Grèce : notre patrie , ne peut-elle pas, en effet , se vanter , d'avoir dans Massillon, Cicéron; dans Bourdaloue, Démosthène; et dans Bossuet , un homme à part, qui n'a d'égal ni chez les anciens, ni chez les modernes , et que son génie également puissant dans tous les genres d'éloquence a mis hors de

pair.

Cette supériorité de l'aigle Meaux seroit, sans doute, moins contestée que l'égalité entre Bourdaloue et Démuosthène. On pourroit dire , que ce dernier l'emporte par les mouvemens oratoires , et par les qualités d'un style presque toujours sublime. Mais si l'on fait attention que ce qui le caractérise, c'est la vigueur de sa logique et l'enchaînement de ses idées , toutà-la-fois si abondantes et si bien ordonnées, en un mot, la puissance de ses raisonnemens invincibles, qui est le résultat de ce bel ordre, dont parle Horace, du ponere totum, du lecta potenter res, on reconnoîtra que, sous ce rapport, il n'y eut jamais de tête supérieure à celle de Bourdaloue, ni d'orateur doué d'une plus grande force de conception.

a Il seroit , dit Laharpe, le premier des prédicateurs, s'il » avoit les mouvemens de Démosibène, comme il en a les a moyens de raisonnement. » Le même critique ajoute : « On » pourroit dire de lui, en risquant d'allier deux termes qui o semblent sexclurre , qu'il est sublime en profondeur comme

Bossuet en élévation. o

.

fruit d'une heureuse et douce inspiration ; tout y coule de source avec une merveilleuse abondance; nulle part le travail ne s'y fait sentir; jamais on n'y découvre la moindre trace d'effort. Tous deux sont également féconds dans le développement de leurs pensées, et dans l'exposition de leurs moyens; et cette fécondilé est telle, qu'elle feroit le désespoir de quiconque chercheroit à l'égaler, et que les esprits les plus riches , les plus cultivés et les plus abondans, paroissent auprès d'eux secs et stériles. Tous les deux ont porté au plus haut point de perfection cette qualité essentielle de l'orateur et du poète, cette ravissante mélodie du style qui touche et pénètre le coeur, en séduisant l'oreille. Sous ce rapport, Massillon est bien supérieur à Fléchier : l'harmonie de l'un est le produit d'un artifice qui paroit trop; ses périodes nombreuses et industrieusement cadencées sont d'un rhétéur; l'autre n'a pas l'air de songer aux effets que peut produire cette partie importante de l'art : il semble que ces accens si doux , dont il nous enchante, ne soient que l'expression naturelle de sa pensée. Enfin Cicéron et Massillon excellent également dans l'art de parler le langage du sentiment :l'éloquence n'a rien de plus tendre et de plus vif à-lafois que quelques endroits des discours de l'orateur roman, et la plupart des péroraisons de Massillon sont des chefs-d'oeuvre de pathétiqué. On peut appliquer à l'un et à l'autre ce qui a été dit da premier : Il sait pleurer avec grace. ; : L'éloquence a obtenu par l'organe de ces deux orateurs des triomphes également glorieux : on sait que Cicéron plaidant devant César pour Ligarius, fit tomber des mains du dictateur ému l'arrêt qui condamnoit son client. Massillon ne

produit pas un effet moins honorable pour l'éloquence, lorsqu'en prononçant son sermon sur le petit nombre des Elus, il fut tout-à-coup interrompu par le mouvement simultané de tout l'auditoire, qui se leva de terreur, frappé de la vive peinture que l'orateur lui présentoit; ou lorsque, prêchant pour la première fois devant Louis XIV, et devant la cour la plus polie de l'univers, il fut également interrompu, dès les premiers mots de son exorde par un murmure involontaire d'approbation , que ni la majesté du lieu, ni la présence du roi, ne purent arrêter. Je ne saurois résister au plaisir de rapporter ici le passage qui ravit ainsi l'admiration d'une cour accoutumée à l'éloquence de Bossuet, de Bourdaloue et de Fléchier. Louis XIV étoit au comble de la prospérité, de la puissance et de la gloire, lorsque le nouvel orateur parut devant lui. Massillon choisit un texte qui ne sembloit guère approprié aux cir.constances : Bien heureux ceux qui pleurent; et c'est de ce texte qu'il sut tirer un si grand parti: .« Sire,, dit-il, si le monde parloit ici à Votre » Majesté, il ne vous diroit point: Bien heureux » ceux qui pleurent ; il vous diroit : Heureux un » roi dont la gloire égale la puissance, qui n'a » jamais combattu que pour vaincre , qui jouit de » l'amour de ses sujets et de l'estime de ses enne» mis , etc. , etc.; mais, Sire, l'Evangile ne parle » pas comme le monde, etc. » Assurément l'art oratoire n'a rien de plus vif, de plus noble et de plus délicat que cet exorde; jamais la douceur de l'éloge, et la sévérité de l'instruction ne furent plus habilement mêlées ensemble. Mais combien l'auditoire dut se sentir disposé à écouter un orateur qui débuloit si heureusement !

J'ai vư avec peine que M. Belime ait oublié ce trait; mais ce n'est pas la seule omission qui m'ait frappé en parcourant son ouvrage : il ne me paroît pas avoir envisagé son sujet d'assez haut ; il s'est privé de quelques points de vue qui auroient pu rendre son discours plus instructif et plus agréable; j'aurois voulu y trouver des réflexions sur l'importance du ministère de la chaire , sur cette fonction d'un prédicateur qui parloit devant les rois le langage austère et pur de la vérité ; j'aurois aussi desiré qu'il ne se fût pas contenté, dans la première partie de cet éloge , de considérer Massillon comme orateur; il auroit dû faire voir qu'il est aussi un de nos plus grands moralistes : on ne peut lire la plupart de ses sermons sans ètre frappé de la profondeur de ses idées ; nul n'est descendu plus avant dans les abymes du coeur humain; nul n’a mienx connu le secret des passions, et n'a démêlé avec une adresse plus admirable les ruses dans lesquelles elles s'envėloppent. · Ce genre de mérite est plus brillant, je le sais, dans les écrits d'un philosophe que dans les ouvrages d'un orateur, parce que le philosophe laisse toujours à l'intelligence quelque chose à deviner, qu'il s'exprime d'une manière plus concise et plus rapide, et que ses pensées attachent d'autant plus, que le commentaire en est abandonné à la pénétration du lecteur, tandis que le devoir de l'ora - · teur est de tout expliquer, de tout déveloper, et plutôt de satisfaire la curiosité de l'esprit que de l'exciter; mais, pour se trouver réuni à l'éloquence, ce mérite n'en est pas moins réel. Il falloit dire aux gens du monde, qui regardent tout sermon comme un ouvrage essentiellement vide et ennuyeux, que la Rochefoucault, la Bruyère et

Pascal ne sont pas de plus habiles peintres du coeur humain que Massillon; il falloit dire à ceux qui ne regardent ses ouvrages que comme des capucinades bien écrites, qu'on y trouve un bien plus grand nombre de vues philosophiques que dans les écrits de nos prétendus philosophes ; il falloit dire aux littérateurs de notre siècle, qui croient que c'est de notre temps qu'on a découvert le secret de fondre la philosophie avec l'éloquence, que ce secret étoit bien mieux connu des orateurs du siècle de Louis XIV ; que Massillon est non-seulement plus éloquent que nos phrasiers académiques, mais bien plus profond et bien plus philosophe; enfin, il falloit dire à toute la jeunesse d'aujourd'hui, à qui l'on n'inspire que du mépris pour les orateurs de la chaire, que c'est en lisant Bossuet, Bourdaloue et Massillon, qu'elle apprendra à bien penser, et à bien écrire en français, et qu'elle pourra se form'er à la véritable éloquence.

Comment l'orateur ne s'est-il point souvenu de ce mot de Louis XIV à Massillon : Mon Père, j'ai entendu de grands orateurs ; dans ma chapelle , je suis toujours sorti fort contens d'eux ; mais lorsque je vous entends , je sors toujours mécontent de moi-même. Il me semble qu'il y a dans ce mot non-seulement un grand éloge de l'orateur à qui il étoit adressé, mais un hommage rendu au ministère de la chaire. Il pouvoit fournir à M. Belime des réflexions de plus d'un genre; il pouvoit le conduire à montrer l'orateur chrétien sous un des points de vue les plus imposans, un simple prêtre, du haut de la tribune évangélique , faisant retentir aux oreilles du monárque la voix mâle et sévère de la vérité, dans le silence de la flatterie, et réveillant la conscience des rois bercés et en

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