Imágenes de página
PDF
ePub

montre toujours l'homme au-dessus de la nature; elle exige de lui des vertus célestes, et le place ainsi dans une espèce de beau idéal, qui convient merveilleusement à l'écrivain et à l'artiste. Elle est, comme nous l'avons dit, essentiellement dramatique, car elle est elle-même une sorte de passion qui a ses transports et ses ardeurs, qui se nourrit d'espérances éternelles, qui, trop bornée au milieu des hommes et sur la terre, ne peut s'étendre que dans le désert et dans le ciel, passion d'autant plus énergique, qu'elle est en contradiction'ávec toạtes les autres.' I ' iii

Il est donc certain que lorsqu'on veut écrire avec intérêt sur la religion, il faut être catholique. L'incrédule Diderot lui-même l'a senti. C'est qu'il était né avec de l'imagination. « J'aime, disoit-il -» dans une de ses lettres qu'on n'a jamais impri» mée, j'aime une vieille cathédrale 'couverte » de mousse, pleine des tombeaux et des ombres » de nos aïeux. Ces voûtes, noircies par les siècles, » retentissent du même chant funèbre (1) qu’A» thènes entendoit sous Périclès ; l'orgue, les cloches, » la voix solennel des prêtres, les tableaux des » Raphaël, des Dominicain, des Lesueur, susa » pendus aux murailles ; les statues des Michel» Ange et de Coustou, placées à ces autels et'sous » ces portiqués ; ces fleurs, ces feux, ces parfums, » celte pourpre et cette soie, ces' vases d'argent et » d'or, ces cérémonies pompeuses et mystiques ; » ces enfans vêtus de lin , et ces hommes de la » solitude et du silence, qui me retracent les » costumes et les moeurs de l'antiquité : tout ce

[ocr errors]

· (1) NB. On croit que notre chant Grégorien n'est autre chose que la Mélopée des Grecs.

Tome V.

23

» spectacle porte à mon ame des émotions pro» fondes. »

Diderot avoit raison , du moins comme poète et comme orateur. Comparez à sa description les églises calvinistes. Irez-vous chercher l'éloquence, et votre ame sera-t-elle émue dans un temple désert, où un seul ministre psalmodie tristement un cantique, en langue vulgaire, ou paraphrase longuement quelques versets de S. Jean ou de S. Mathieu ?

Né dans une secte protestante, M, Necker n'a pu faire passer , dans son ouvrage religieux, la poésie qui manque à son culte. Avec une intention pure, des pensées remarquables, un style généralement noble et quelquefois touchant, comme dans le morceau sur la vieillesse, (Discours IV, section troisième, vol. 11, p. 103 ). Il n'a pas atteint le but qu'il se proposoit.

Ce n'est point avec de la philosophie qu'il faut défendre aujourd'hui la religion, mais avec des raişons tirées des passions mêmes, et avec tous les enchantemens des beaux-arts.

La plupart des écrivains de ce siècle ont fait , dans leur préface, des systèmes et des poétiques pour justifier leurs livres. M. Necker consacre un sermon tout entier : aux principes de l'éloquence de la chaire. On se doute bien que cos principes sont ceux qu'il a suivis ; il s'en forme la plus haute idée, et voici comme il s'exprime :

« Comment ne serait-il pas difficile, cet art, qui » doit transformer la pensée dans une puissance » active, et trouver le point de contact entre des spi» ritualités , qui doit indiquer la route éthérée de » la parole à l'entendement, de la parole aux im» pressions sensibles; qui doit exercer sur les ames

» une autorité mystérieuse, une domination in» explicable ? Enfin, comment ne serait-il pas

difficile, cet art, qui doit imiter, et, s'il se » peut, égaler l'instinct du génie ? Il n'est rien » de si fin dans nos sciences, que la métaphysique » de l'art oratoire. »

Bossuet et Massillon avoient cet instinct du génie dont parle M. Necker, et probablement ils n'avaient point songé au contact des spiritualités et à la route éthérée de la parole à l'entendement. Mais, au reste, ce langage est assez celui des églises réformées. Leur poétique ressemble à leur éloquence.

Il serait injuste de juger M. Necker sur cette production. Heureusement il est connu par des ouvrages antérieurs qui lui ont acquis une juste renommée. Son style est, en général, plus noble que naturel, et plus ferme que facile. S'il n'a pas ces mouvemens rapides qui entraînent, on y trouve quelque chose de grave et de calme qui sied à l'éloquence d'un homme d'état. S'il a quelquefois de la recherche et de l'emphase, ce défaut est racheté par une foule d'expressions fortes et ingénieuses, puisées tour à tour dans une ame fière, et dans un esprit vigoureux et perçant. Ce style peut quelquefois fatiguer l'attention, par l'abus des métaphores et des termes abstraits ; mais plus souvent il s'empare de la pensée, et la remplit toute entière. En un mot, ceux qui jugent le plus sévèrement M. Necker, refusent une place élevée à l'homme d'élat, mais ils l'accordent à l'écrivain politique (1).

(1) Peut-être , y a-t-il moins de sévérité que d'indulgence dans ce jugement qui fut prononcé du vivant, et pour ainsi dire, sous les yeux de celui qui en est l'objet : il est très-dou

X LV I I.

Şur MASSILLON, à l'occasion d'un Éloge de cet

orateur, par M. BELIME.

Jl me semble que les éloges oratoires les plus difficiles à composer, sont ceux des grands orateurs : il est plus aisé de célébrer un magistrat un ministre ou un guerrier ; on exige moins d'éloquence de celui qui fait le panegyrique d'un homme distingué dans l'art militaire ou dans les fonctions civiles, que du panegyriste d'un homme qui s'est fait un nom par le talent de la parole. Ce dernier doit lutter en quelque sorte avec son teux, en effet, que les écrits de M, Necker, ajoutent quelque chose à cette ombre d'immortalité qui lui est bien plus assurée par : le souvenir de nos troubles et de nos malheurs. Toutefois le cours de morale religieuse ne sauroit tomber dans un oubli absolu; et l'idée de monter en chaire dans l'hermitage de Copet, et de prêcher une génération si philosophe (ce qui est un peu plus aisé que de la gouverner); cette idée , dis-je, et les sermons que nous lui devons , et qui sont comme la conclusion du ministère de Necker , le digne complément du rôle qu'il a joué sur la scène politique; tout cela ne sauroit être dédaigné par la muse de l'histoire, et ne sera pas le trait le moins curieux dans la vie de ce ministre philantrope.

Peut-être remarquera-t-on aussi, entre ses dernières disposi. tions, une constitution léguée à la France : acte qui prouve que son auteur voulut, à sa manière , faire la fin d'un homme d'état comme il en avoit fait le personnage ; en effet, si la postérité, ne peut pas dire du ministre Genevois, ce qu'elle a dit de Mazarin : qu'il mourut debout, et tenant les rênes du gouverne. ment, on dira du moins que son zèle politique et sa philantropie durèrent jusqu'à la fin , et qu'il les mit dans ses écrite quand il ne pùt les prouver par ses actions.

héros ; il donne lieu à une comparaison secrète de son talent avec le talent de l'orateur qu'il entreprend de louer; on veut retrouver daņs son discours quelques traits de l'éloquence du grand homme dont il essaye de développer le mérite. Si l'orateur qu'il célèbre a excellé dans le sublime, on veut qu'il sache retracer dans son style la sublimité du modèle qu'il présente à l'admiration de ses lecteurs; s'il a brillé par la dialectique et le raisonnement, on veut que le panegyriste reproduise ces qualités dans une diction vive, serrée et nerveuse ; si l'onction , la persuasion, si la douceur d'un style étendu, harmonieux, élégant, riche et fleuri, le caractérisent, il faut que le panegyriste, par d'heureux développemens, par les ornemens et les graces de l'élocution, par l'élégance, la souplesse et la fécondité de son style, rivalise pour ainsi dire avec lui. Le premier de tous les hommages est celui de l'imitation : on n'honore jamais mieux les grands hommes qu'en cherchant à les copier; on ne prouve jamais mieux que l'on sent leur mérite qu'en essayant d'y atteindre. L'orateur qui loueroit Demosthènes d'un style lâche, ou Bossuet d'un style rampant, me paroîtroit aussi incapable d'apprécier leur génie que de célébrer leur éloquence.

L'homme de lettres qui a entrepris de faire l'éloge de Massillon, s'est donc imposé une tâche extrêmement pénible : on peut disputer des rangs dans l’éloquence comme dans la poésie ; chacun est libre de donner la première place à un poète ou à un orateur excellent, à Corneille ou à Racine, à Bossuet ou à Massillon ; mais, à mes yeux, Massillon est le premier de nos oraleurs, comme Racine est le premier de nos poèles. Massillon est

payant.

« AnteriorContinuar »