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par sa propre pente aux idées métaphysiques, aux vérités abstraites et générales , ou à celles qui exigent le plus de preuves : ignorant ainsi cette grande règle de l'éloquence parlée, qu'elle est bien moins faite pour prouver que pour entraîner, et que rien dans un discours ne doit faire penser, mais que tout doit y faire agir. .

Ainsi la haute et la véritable éloquence semble s'être fixée exclusivement dans l'église romaine; et ce n'est pas à elle une petite gloire, que rien n'égale dans aucune communion chrétienne les orateurs sublimes qu'elle possède dans son sein, et qu'elle soit la seule dépositaire du goût, et des véritables talens, comme elle est seule dépositaire des véritables promesses.

Mais venons au docteur Blair , dont les sermons ont donné lieu à ces réflexions ; il est sans contredit, l'orateur le plus éloquent de la chaire anglaise moderne ( 1 ), et on ne peut nier qu'il ne mérite à bien des égards la grande réputation qu'il s'est acquise dans sa patrie. Depuis les sermons français de M. Erman, les protestans n'avoient rien eu dans ce genre qu'on pût comparer à ceux de M. Blair. Son éloquence n'est ni forle ni entraînanle; mais elle est douce et insinuante : ses raisonnemens sont plus solides, que ses figures ne sont vives et hardies. On n'y trouve jamais cette fausse chaleur qui produit la déclamation, ni cet étalage d'érudition et cet appareil scientifique qui fait les pédans, ni même aucune trace de cette dureté et de cet air empesé et presque sauvage, qui caractérise particulièrement la secte presbyLérienne dont il étoit ministre. Son style se res

(1) Il esi né à Elimbourg en 1718, et est mort en 1800

sent de cette modération qui étoit dans ses goûts comme dans ses moeurs; mais il manque de ce courage des passions ardentes qui crée les fortes compositions, comme il enfante les projets vastes et les grandes résolutions. Il indique les vérités plutôt qu'il ne les développe; il se sert trop souvent de métaphores outrées et de compositions un peu trop orientales; il montre bien ce qu'il faut faire, mais il n'en inspire que foiblement le desir. Ses plans sont étroits, et ses sujets trop recherchés. Ses pensées, subtiles et quelquefois alambiquées, manquent de nerf et d'embonpoint. Enfin, il sait assez bien peindre les inouvemens du coeur humain, mais il ne sait point y enfoncer le trait.

Nous pourrons par un seul exemple faire remarquer ce dernier défaut, en comparant un passage de son sermon sur les devoirs de la vieillesse, avec un autre du sermon' de Bossuet, sur la mort, et faire l'essortir par là. la différence qui sépare les deux orateurs rendant le même fond d'idées et la même morale :

« Quel bomrine sage, dit Blair, déjà courbé » sous le poids des ans, sollicitera le ciel d'ajou» ter au nombre de nos jours', s'il ne doit les ob» tenir que pour les voir s'écouler dans les infir» mités les plus cruelles ? Le verra-t-on desirer » de continuer à languir sur le bord de la tombe, » après avoir vu briser tous les liens qui l'atta» choient à la vie ? Se plaira-t-il à virre solitaire, » au milieu d'une génération nouvelle , à laquelle » il semble entièrement étranger ? La providence » et la nature nous commandent de nous réunir » à nos pères. La raison, en nous rappelant ceux » qui nous ont précédés, nous avertit que nous » devons céder la place à ceux qui doivent nous

» suivre : elle nous dit que leur tour est venu de » remplir la scène du monde de leurs peines, de » leurs plaisirs, de leurs vertus, de leurs crimes : » elle nous assure qu'ils en seront arrachés comme » nous, et qu'à leur' tour ils augmenteront le » nombre de tant de générations oubliées, que la » terre a vu s'agiter à sa surface, et dont il ne » reste plus qu'une légère poussière qui se confond » avec celle des champs.'»

Ecoutons Bossuet : « Qu'est-ce que ma substance, » ô grand Dieu ? J'entre dans la vie pour en sortir » bientôt : je viens me montrer comme les autres ; » après il faudra disparoitre. Tout nous appelle à » la mort. La nature, comme si elle étoit presque » envieuse du bien qu'elle nous a fait, nous déclare

souvent et nous fait signifier qu'elle ve peut pas » nous laisser long-temps ce peu de matière qu'elle » nous prête. .... Les enfans qui naissent, à me» sure qu'ils croissent et qu'ils s'avançent, sem» blent nous pousser de l'épaule, et nous, dire : » Retirez-vous, c'est maintenant notre tour. Ainsi, » comme nous en voyons passer d'autres devant » nous, d'autres nous verront passer, qui doivent » à leurs successeurs le même spectacle. () Dieu ! »» encore une fois, qu'est-ce que de nous ? Si je jelle » la vue devant moi, quel espace infini où je ne » suis pas ! si je la retourne en arrière, quelle suile » effroyable où je ne suis plus ! Et que j'occupe » peu de place dans cet abyme immense du tenips ! » Je ne suis rien ; un si petit intervalle n'est pas », capable de me distinguer du néant. On ne m'a » envoyé que pour faire nombre; encore n'avoit» on que faire de moi, et la pièce n'en auroit » pas été moins jouée, quand je serois demeuré >> derrière le théâtre. ....Il n'y a qu'un moment » qui nous sépare du néant. Maintenant nous en » tenons un; maintenant il périt , et avec lui nous » péririons tous, si promptement et sans perdre >> de temps, nous n'en saisissions un autre sembla» ble , jusqu'à ce qu'enfin il en viendra un auquel » nous ne pourrons arriver, quelque effort que » nous fassions pour nous y étendre; et alors » nous tomberons tout-à-coup manque de soutien. » O fragile appui de notre être ! O fondement » ruineux de notre substance ! »

Nous n'avons pu résister au plaisir de mettre un si beau morceau sous les yeux de nos lecteurs. Quelle vie ! Quel coloris ! Quelle énergie ! Et où se montre-t-elle davantage, est-ce dans le style, est-ce dans la pensée ? Quel árt profond d'élèndre sa pensée, sans la délayer! Quelle originalité d'expressions ! Il n'y a pas jusqu'à celles qui paroissent dures ou négligées qui ne soient là pour faire effet , précisément par leur dureté et leur négligence mêmé. Ce sont les noeuds de la massie de Bossuet, et il se garde bien de les polir. C'est ainsi qu'il s'est fait une langue à part, qui n'appartient qu'à lui, et hors de toute comparaison. Ce n'est pas ainsi que parle Blair ; il a voulu dire tout ce que Bossuet a dit, mais qu'il est loin de sa manière grande et fière : ce n'est pas la pensée qui lui manque, c'est l'art de la rendre et de l'exprimer ; ce n'est pas le génie, c'est le génie oratoire. ' * ;;. - On a dit que les sermons de Blair avoient excité en France de l'enthousiasme et même du fanatisme, et que dans l'espace de quelques mois on en avoit fait onze éditions en France, après que l'on en avoit fait vingt-deux en Angleterre; et sur cela on a reproché aux Français de négliger leurs chefs. d'auvres pour les ouvrages souvent médiocres de leurs rivaux. Nous ne trouvons pas que ces reproches soient fondés : nous ne voyons pas que les sermons de Blair, quoique très-estimables d'ailleurs, aient excité parmi nous ni enthousiasme ni fanatisme ; et ils ne sont pas de nature à produire cette explosion. Nous ne croyons pas aux vingtdeux éditions anglaises ; et nous croyons encore moins aux onze éditions françaises. Mais nous pensons que la traduction de M. l'abbé de Tressan, est bien supérieure à celle de M. Frossard, qui d'ailleurs n'a traduit que les premiers volumes des sermons de Blair. Outre que le nouveau traducteur nous les donne dans leur totalité, il l'emporte encore sur son concurrent par l'élégance, le naturel et la rapidité. Peut-être n'a-t-il pas toujours conservé à son original la physionomie qui lui est propre ; peut-être, d'après le plan qu'il nous apprend sêtre formé, de ne pas - faire une simple version, a-t-il souvent plus imité que traduit; mais quels que soient les inconvéniens altachés à une pareille entreprise, nous ne lui savons pas moins gré d'avoir cherché à 'naturaliser parmi nous cette production étrangère. i. . X.; }

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COURS de Morale religieuse, par M. Necker.

M. NECKER est un des hommes qui a le mieux connu l'inconstance de l'opinion, et la vanité de

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