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même de la religion, et tiennent à ses plus hauts principes. Ils s'enveloppent, pour ainsi dire, de toute la majesté des mystères , qui communiquent à leurs compositions oratoires une vigueur et une élévation que ne comporte pas une morale toute simple. Ils entrent, comme le grand prêtre, dans le saint des samts pour en rapporter des oracles, qui, sortis de ces sacrés nuages, n'en sont que plus imposans et n'en paroissent que plus vénérables. Les prédicateurs protestans puisent presque tous leurs discours dans une raison toute nue, qui semble s'effaroucher de tout ce qui est dogme, et dédaigner tout ce qui est mystère. Les sujets qu'ils traitent ordinairement ne diffèrent guère des traités de Cicéron et de Sénèque, et paroissent plus faits pour des rhéteurs que pour des apôtres, pour des littérateurs que pour des chrétiens. Ils sont donc moins éloquens, parce qu'ils emploient moins les matières propres à allumer le feu de l'éloquence. · Les prédicateurs catholiques puisent dans la lecture et l'autorité des saints pères, où se trouve, comme dit' Bossuet, la première sève du christianisme, les plus grandes ressources de leurs talens. Disciples respectueux de ces génies si élevés et de ces ames si héroïques, qui sont nos maîtres dans l'éloquence comme dans la verlu , ils se nourrissent de leur substance, ils se pénètrent de leur esprit , 'ils s'enrichissent de tous les trésors de leurs veilles, enfin ils s'efforcent de transporter dans leurs sermons toutes les beautés que l'on trouve dans ces grands hommes ; et, par je ne sais quel heureux mélange des formes antiques et des formes nouvelles, ils donnent à leur éloquence un caractère particulier qui n'appartient qu'à elle, et qu'on voudroit en vain chercher ailleurs. Les prédicateurs protestans dédaignent de creuser celle mine féconde dans laquelle ils trouveroient la condamnation de leur nouveautés. L'autorité des saints pères, qu'ils affectent de mépriser parce qu'ils ont intérêt de les méconnoitre , n'est rien pour eux. Ils rougiroient de citer dans leur discours saint Chrysostôme et saint Augustin , et ils se privent par là de toutes les richesses qu'ils puiseroient dans la tradition des siècles et l'antiquilé ecclésiastique. .

. Les prédicateurs catholiques ont beaucoup plus d'aulorité, en chaire. Séparés du monde par leur caractère, par leurs fonctions, par leurs vertus, par leurs 'sacrifices, par leur genre de vie ; ils se présentent à leurs auditeurs avec bien plus d'avantage. C'est véritablement l'envoyé de Dieu qui parle en eux. Ainsi que leur ministère est plus auguste, leur langage est plus saint, leurs accens sont plus religieux ; et comme ils doivent se concilier de la part de leurs auditeurs un plus grand respect, ils doivent tonner avec plus de force..

Les prédicateurs protestans ne sont élevés audessus de leurs auditeurs que de la hauleur de leur chaire. Confondus dans la foule par leurs rapports profanes, mêlés dans la société à laquelle ils tiennent par leur femmes et par leurs enfans, et n'ayant, rien qui les distingue essentiellement des séculiers, ils ne sont tout au plus que des sages et de simples moralistes, expliquant à leurs concitoyens les devoirs de l'homme, et leur donnaps. des., leçons de verty. Ils conseillent plutôt qu'ils n'ordonnent, ils avertissent plutôt qu'ils. ne défepdent, el ; ils censurent plutôt qu'ils ne condainnénts Leur position est donc bien moins

favorable à l'orateur, et il est aisé de sentir, que ce n'est pas de leur côté que doit se trouver la véritable éloquence.'

Les prédicateurs catholiques puisent dans la pompe de leur culte, dans la majesté de leurs cérémonies, dans la magnificence de leurs temples, de quoi enflammer leur imagination, perfectionner leur goût, nourrir leur enthousiasme, et donner un nouvel essor à leurs talens. Chez eux la solennité des discours doit répondre à celle de la liturgie, et leur éloquence doit porter l'empreinte de toutes ces formes augustes et brillantes dont ils sont entourés. Le culte des prédicateurs protestans n'a aucun de ces avantages. Triste et nu, il ne dit rien aux sens. M. Villers lui-même, qui voit tout en beau , quand il s'agit de la réforme, nous dit, dans son discours couronné à l'Institut, que ce culte tend à dessécher l'imagination, ainsi qu'il óte aux arts un de leurs plus puissans ressorts. Or, qui ne sait que l'imagination est le premier levier dont se sert l'homme sensible, pour remuer l'homme raisonnable; que c'est elle qui anime tout, qui peint tout ; et que sans elle conséquemment il n'y a pas de grand orateur.

Les prédicateurs catholiques, par l'usage où ils sont de prêcher de mémoire , sont forcés de cultiver la partie extérieure de l'éloquence; partie bien plus nécessaire que l'on ne pense communément, et à laquelle les anciens attachoient un si grand prix , que Démosthènes en faisoit dépendre toute l'éloquence. Ils étudient l'art de régler avec bienséance leurs gestes et leur voix, et d'animer leur's discours par les graces ou le feu de l'action.' Ainsi leur genre de débit est tout en harmonie avec la véritable éloquence; qui n'est elle-même

qu'action et mouvement, et avec ce secret ressort qui unit la voix au sentiment, le geste à la pensée.

Les prédicateurs protestans font peu de cas de l'art de la déclamation. L'usage où ils sont en géntéral de lire leurs discours et de tenir leur cahier sur un pupitre, a dû nécessairement influer sur le caractère de leur éloquence, et leur composition a dû prendre l'empreinte de la froideur de leur ac.. tion. De là ce ton de dissertation qui exclut les grands mouvemens et les figures vives et animées; de là cet air de contrainte et d'embarras, incompatible avec l'éloquence forte et passionnée :; car il faut bien remarquer que la prédication de mémoire attache bien plus forlement au sujet et l'orateur et l'auditeur; qu'elle est bien plus analogue à ce ton d'inspiration et à cet abandon prophélique qui convient si bien à un ministre de la parole sacrée, et qui lui donne un si grand ascendant sur ceux qui l'écoutent ; que la lecture, en nuisant à l'action, nait nécessairement à l'effet du discours; qu'alors les yeux, où réside l'action principale, ne sont plus à leur véritable fonction ; que le commun des auditeurs regarde l'orateur encore plus qu'il ne l'écoute; que les yeux ont leur manière d'entendre; qu'ils fatiguent moins que Poreille ; et que conséquemment il importe au prédicateur de peindre la parole, et de parler aux yeux.

Telles sont à-peu-près les raisons qui ont pu influer plus ou moins immédiatement sur les talens oratoires dans l'église catholique ; on peut ajouter, que l'esprit d'innovation a dû produire, chez les protestans, cet esprit de néologisme qui corrompt à la fois et le style et la pensée ; que

eomme leur doctrine iconoclaste a nui essentiellement aux beaux arts , la dureté de leurs dogmes, si voisins de la fatalité (1), n'a pas moins nui à l'éloquence, cette fille du ciel qui ne vit que de sentiment, d'amour et d'espérance ; et qu'enfin cet esprit raisonneur, qui est celui de la réforme, et qu'il faut bien se garder de confondre avec l'esprit raisonnable , en cherchant à tout décomposer, à tout analyser , ôte la vie à la parole, et se réduit ,

(1) On sait que pour soutenir leurs erreurs touchant la prédestipation, les réformateurs du 16e siècle eurent recours à une • sorte de fatalisme : système qui entraîne des inconvéniens bien plus graves que celui d'être peu favorable à l'éloquence, ou plutôt qui n'est ennemi de l'éloquence que parce qu'il l'est encore plus de la morale. Cette remarque a été faite par quelques controversistes du 17e siècle ; elle se trouve aussi dans le passage suivant qui revient à la pensée du critique, et qui nous a paru très-propre à l'appuyer et à l'expliquer , quoiqu'il ait un but différent, et qu'il soit tiré d'un sermon sur la prédestination :.« de là, ( de ce faialisme,dit Bourdaloue) delà vient que les prédicateurs de cette réforme , ou plutôt les ininistres de cette hérésie, ne s'attachoient presque jamais à l'exhortation, quand ils étoient öbligés d'instruire les peuples. Ils parloient sans cesse à leurs auditeurs de cette profondeur et de cet abyme des jugemens de Dieu, ils leur en inspiroient de l'horreur; ils leur, faisoient adorer cette adorable inégalité, qui fait des uns des vases de colère el de perdition, et des autres des vases de miséricorde: mais à peine s'engageoient-ils ou à les presser sur les obliga. tions de leur état, nu à les confondre sur le désordre de leurs mæurs. S'ils le faisoient quelquefois, c'étoit foiblement et avec une secrète répugrance ; comme s'ils eussent bien senti, qu'ils se contredisoient eux-mémes; et qu'ils eussent reconnu que ces grands et ces énergiques mouvemens d'indigoation, de reproches, de menaces, d'invectives contre les pécheurs , qui sont si propres à la parole de Dieu , et où les prophètes ont fait paroitre toute la force et toute la grace de l'esprit saint qui les animoit ; quo tout cela , dis-je, ne leur cooyenoit pas. Pourquoi 3 parce que tout cela supposoit une liberté qu'ils avoient entrepris d'abolir, et dont ils ne retenoient que le nom. . !!

( Carême de Buurdaloue , tom. I, page 394.)

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