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plus profonds qui jamais aient été faits à l'athénée.

Par des délais ainsi savamment combinés, on peut gagner du temps, on peut me faire perdre des leçons. M. Vigée (1) apprendra à lire à tout

l'athénée, samedi prochain, et je ne pourrai pas - dimanche écrire un peu pour prouver au public que j'ai profité de cette instruction. M. Ginguené fera une notice sur la Vie de Pétrarque, une idylle sur la fontaine de Vaucluse, des madrigaux sur la belle Laure et je n'entendrai ni ces madrigaux, ni cette idylle, ni cette notice. Je sais bien qu'on trouve tout cela par-tout; mais enfin , je voulois le trouver encore à l'athénée, et j'en avois le droit; j'avois payé cette fantaisie assez cher. Or, je demande si je dois être ainsi la victime du Caprice de MM. les administrateurs, ou de la médiocrité d'un professeur. Je le serois cependant, s'il ne m'étoit pas rendu une justice pleine et entière, c'est-à-dire, si je n'avois la faculté d'entendre tout ce qui s'est dit à l'athénée pendant toute la durée du cours. Il faudra donc que MM. les professeur's soient condamnés à répéter les belles choses qu'ils auront débitées pendant mon absence. Une belle dame vouloit qu’on recommençât une éclipse pour elle, mais moi je me plains au contraire d'une éclipse, et je demande que le corps des administrateurs ne se mette plus entre les professeurs et moi pour nous éclipser, et je ne veux rien perdre de la lumière que ce corps opaque m'a dérobée..

Je finirai par une observation qui s'est présentée plusieurs fois à mon esprit depuis le commencement de mon procès. C'est un plus grand malheur qu'on

(1) La leçon de M. Vigée doit être sur l’Att de lire.

ne pense qu'un mauvais professeur ; indépendamment des inconvéniens naturels qu'il entraîne né cessairement, il en est de plus éloignés auxquels on n'a peut-être jamais réfléchi. Par exemple, qui se seroit jamais imaginé que, parce qu’uu homme feroit un mauvais cours de littérature, il en naitroit un procès ? Quel rapport y a-t-il entre un cours de littérature et un procès ? Telle est cepen dant l'origine du mien. Cette chaire de littérature fut long-temps remplie par un professeur distingué (Laharpe): un critique très-distingué aussi (Dus. sault), rendoit alors compte des séances du lycée; ses articles pleins d'esprit et de goût, écrits avec élégance et d'après les principes de la plus saine littérature, étoient sans doute meilleurs que les miens; mais ils n'étoient ni moins sévères, ni moins pi-. quans pour le professeur (1). Laharpe demandat-il l'exclusion de Dussault ? lui intenta-t-il un procès ? Non ; il avoit trop de mérite réel pour n'être pas à l'épreuve d'une critique. Ce sont donc les mauvais professeurs qui font les procès : ce qui justifieroit en quelque sorte le maître de musique de M. Jourdain, lorsqu'il prétend qu’un bon professeur dans cet art peut entretenir la paix et l'harmonie dans les familles.

L X I V. Sur le goût et sur BALZAC, à l'occasion des

PENSÉES de cet écrivain : recueil publié par M. MERSAN.

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BALZAC fut appelé, de son temps, le grand Epistolier. Je ne sais si jamais ce mot a été fran

(1) Quoique le Citoyen Français prétende que nous ne ori.. tiquions les hommes que d'après leurs opinions.

çais ; mais il ressemble assez à un titre de charge, et, en cela, il convenoit parfaitement à cet auteur, qui avoit fait de l'art d'écrire des lettres une fonction, et même une dignité. Il y avoit alors, graces au mauvais goût de Balzac, qui étoit aussi celui de son siècle, un grand Epistolier , comme il y avoit un grand veneur et un grand louvetier. Quand on songe que Balzac et Voiture mettoient souvent quinze jours à composer leurs lettres les plus courtes, on est étonné qu'elles ne soient pas encore plus mauvaises, plus contournées, plus apprêlées, plus ridiculement ingénieuses. Ces deux hommes avoient bien de l'esprit, mais ils en faisoient un bien détestable usage. L'esprit est de tous les siècles ; l'art de s'en servir n'appartient qu'à de certaines époques ; et il en est de l'esprit comme de l'or, dont Horace a dit, qu’un usage réglé en fait le prix ; Nullus argento color est, nisi temperato splendeat usu. Voiture et Balzac 'étoient des prodigues ; ils usoient de leurs richesses sans consulter les convenances, et mettoient des diamans sur leurs robes de chambre. J'ai toujours été persuadé que les âges les plus grossiers et les plus barbares avoient compté autant de gens d'esprit que les siècles les plus polis et les plus brillans: la nature n'est pas plus avare dans un temps que dans un autre : sa main libérale s'ouvre également sur les hommes de toutes les époques : ce n'est point elle qui change, c'est la société ; le même soleil luit sur des campagnes jadis couvertes de fruits, et maintenant hérissées de ronces; les mêmes rosées les humectent, les mêmes vents les rafraîchissent : la culture est l'oeuvre de la société; Jes convenances et le goût sont aussi son ouvrage. Il n'a manqué à Balzac et à Voiture; comme à to beaucoup d'autres, que, de venir plus tard : ils

avoient un fonds de génie qui ne demandoit que
dêtre mieux cultivé.
- Mais que dire de ces auteurs qui semblent n'avoir
point suivi le progrès de la société ; qui, avec de
l'esprit et du talent, reproduisent aujourd'hui tous
les défauts de l'enfance de l'art, se perdent dans
une métaphysique digne du quinzième siècle, ou
s'égarent dans un style rétrograde , dont les tours
ét les figures, semblables à ces images gothiques,
ornemens de nos anciens édifices, nous retracent
les temps de barbarie ? Le bon goût n'a qu'un
moment, parce qu'il n'est qu'un des rapports de
la société, qui sans cesse varie ; dont les chan
gemens, pour être insensibles, n'en sont pas
moins réels, et qu'un cours rapide entraîne dú
défaut à la perfection, et de la perfection dans
tous les excès. .
· La postérité ne connoit guère que les Lettres
de Balzac; cependantil a composé beaucoup d'au-
tres ouvrages : son Prince, son Socrate Chrétien,
son Aristipe, ses Dissertations , sont restés dans
l'oubli le plus profond , ignorés de tout le monde,
excepté des gens de lettres, qui seuls ont le cou-
rage d'échanger beaucoup l'ennui contre un peu
d'instruction. Ce n'est pas, toutefois, que ces ou-
vrages soient plus mauvais que ses Lettres; ils
sont seulement plus étendus ; et dans ses disser
tations, dans ses traités, comme dans ses lettres,
Balzac court toujours après la phrase et l'hyper-
bole; c'est, en d'autres termes , courir après l'en-
nui: it pense 'souvent très-bien ; mais le desir d'é-
taler son beau style, de tout orner, de tout ampli-
fier, de tout exagérer , de mettre par-tout des
pensées saillantes ; de léloquerice; de l'harmonie,

l'entraîne invinciblement, lui fait perdre de vuel la justesse , lui donne, pour ainsi dire, des dis. tractions , et l'écartant de la ligne du vrai, le précipite dans le vide, dans le faux et dans le galimatias. Il pourroit même passer quelquefois pour un penseur très-fin et très-profond , s'il n'étoit pas toujours un écrivain très-recherché et très-ampoulé:son style fait tort à son esprit ; c'est une physionomie noble, spirituelle et intéressante, gâtée par un costume ridicule ; et c'est en lisant cet auteur qu'on peut sentir tout le prix du' goût : n'a pas de mauvais goût qui veut, a dit un homme qui n'en manquoit pas; cela est vrai , car le mauvais goût n'est qu'un mauvais usage du talent ou de l'esprit, et l'abus suppose la chose dont on abuse; mais aussi le mau.vais goût déguise souvent, et fait méconnoître les qualités heureuses, qu'il altère et corrompt; et tandis qu'il calomnie, en quelque sorte , le plus beau naturel, les moindres dispositions, les talens les plus médiocres reçoivent du bon goût un éclat et un prix qu'ils ne pourroient tirer d'eux-mêmes. # Balzac étoit fort savant: de son temps, l'érudition étoit de mode a-peu-près comme l'ignorance l'est du nôtre : un homme de lettres devoit alors tout savoir, à-peu-près comme un écrivain d'aujourd'hui doit tout ignorer; avant l'époque où il parut, il suffisoit d'être érudit. Sous François Ier, sous Henri II, sous Charles IX, sous Henri III, et même sous Henri IV, l'érudition étoit tout; mais lorsque Balzac, né sous ce prince, écrivoit sous Louis XIII, on commençoit à ne plus se contenter de l'érudition; il falloit y joindre autre chose; bientôt on apprit à parler le langage , à prendre les parures de l'esprit et du goût, jusqu'à ce que cédant tout-à-fait l'empire au bel esprit,

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