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tapissoit dans sa caverne, et n'en sortoit, pour ainsi dire, que la nuit, pour sonder le terrain et aller à la découverte. Et voici qu'aujourd'hui il se réveille, et se montre au grand jour. Il est vrai qu'il n'est plus aussi altier, et qu'il ne le prend plus sur un si · haut ton. Il ne s'habille plus en Brutus, ainsi qu'on le voyoit aux beaux jours de sa gloire, ni en arlequin comme Voltaire, ni en arménien comme Rousseau , ni en sycophante comme Diderot : il prend un costume plus simple et une couleur moins tranchante, et il est mis à peu près comme tout le monde. Mais, ne pouvant plus faire des décrets, il veut au moins faire des thèmes et des amplifications: ne pouvant plus vociférer dans les clubs , il veut au moins professer dans les athénées, et en serpent habile, n'osant pas encore silfler trop haut, se glisser doucement sous les fleurs de sa rhétorique.

Nous n'appliquons pas sans doute à M. Chénier, ce portrait dans sa généralité; mais on ne peut disconvenir qu'il n'y ressemble en bien des endroits, et son discours d'introduction en est la preuve irréfragable. Il n'y dit pas tout ce qu'il voudroit dire; mais il nous y fait entrevoir tout ce qu'il dira, si on le laisse dire. Ce n'est point un manifeste en règle et une vraie déclaration de guerre: mais il est impossible de n'y pas reconnoître ses intentions hostiles, et le dessein formé de prouver à ses auditeurs que les événemens ne l'ont point corrigé; qu'il est toujours à la hauteur, en dépit de l'expérience; qu'il est tout prêt encore à donner un démenti formel à la nature, en démontrant , à qui voudra l'entendre, que la philosophie est un véritable trésor, la religion un véritable abus , l'art social un mystère toujours sujet à révision, et le genre humain un ouvrage man. . qué qui a besoin encore d'être refait par l'analyse.

Nous ne relèverons point ici toutes les opinions hasardées, tous les faux jugemens, toutes les bévues, littéraires dont ce discours est rempli. Nous nous contenterons d'en extraire quelques passages qui nous ont paru les plus propres à faire naître des réflexions utiles. Car notre but est bien plus d'instruire nos lecteurs que de critiquer M. Chénier.

« Le quatrième siècle est une époque mémorable « dans l'histoire du monde. L'étonnante révolution » commencée par Constantin et consommée par » Théodose, donna une nouvelle direction à l'es» prit humain.... En quittant Rome pour Bysance, » Constantin prépara la division de l'empire et la » chûte de Rome. L'empereur Julien régna trop » peu de temps pour combler l'abîme dont il avoit » mesuré la profondeur; mais il ranima l'amour des » lettres... Les successeurs du grand Julien suivirent » une route toute différente. On sait avec combien » de zèle, ils adoptèrent ces nouvelles croyances...... » Soit par piété, soit par prudence , Théodose or» donna de penser comme lui, et la philosophie resta, » muette devant la dialectique des inquisiteurs : je » dis des inquisiteurs, car c'est à lui que cette institu» tion commence..... Des querelles presque toujours » sanglantes sur des hérésies déjà nombreuses, suc» cédèrent aux paisibles discussion de l'académie et » du portique. L'autel de la Victoire, abattu par » Constantin, avoit été relevé par Julien. Théodose » le renversa pour toujours. On répondit au signal » du prince. Dans une foule de cités, la pieuse adu» lation brisa les statues des dieux de l'empire, et » des esclaves démolirent les temples qu'avaient » consacrés des héros ».

Des esclaves ! On voit bien que c'est ici un fier républicain qui parle. Mais par quels prodiges ces

Romains étoient-ils devenus les esclaves de celle religion nouvelle, si ennemie des passions et des sens, et dont la sublimité n'avoit pas même été soupconnée par leurs sages les plus vantés ? Comment avoient-ils pu changer ainsi leur culte, leurs mæurs, leurs habitudes, leurs préjugés les plus enracinés, au point de briser ces statues qu'ils adoroient, et de renverser ces mêmes temples où tous leurs vices étoient divinisés ? Un tel changement est-il dans la nature ? N'y a-t-il pas là quelque chose de plus qu'humain ? et peut-on s'empêcher d’admirer, dans cette inouie révolution, la force de la vérité à laquelle tout a cédé, et le pouvoir de cet Evangile divin qui a vaincu jusqu'aux Césars, et ne doit qu'à lui seul sa miraculense existence ?

M. Chénier se moque visiblement de ses lecteurs, quand il nous parle de ces pieux adulateurs qui obéissent aveuglément aux ordres du souverain, qui pensent suivant que Théodose leur ordonne de penser, et détruisent leurs temples et conspuent leurs dieux au signal du prince. Il ne s'en moque pas moins quand il nous dit que c'est de Théodose que commence l'institution des inquisiteurs , et que la philosophie resta mulette devant la dialectique des inquisiteurs. Comme si les vrais et les premiers inquisiteurs n'étoient pas nés sous les empereurs philosophes et persécuteurs des chrétiens : comme si les premiers inquisiteurs n'éloient pas les tyrans qui faisoient les martyrs et les bourreaux qui étoient à leurs ordres : comme si Théodose avoit fait quelques martyrs parmi les philosophes : comme s'il avoit rendu quelque décret contre la liberté de la presse , ainsi qu'un certain Dramaturge, devenu souverain et inquisiteur, en a fait rendre, dans les années de la raison : comme s'il n'éloit pas tout simple que la

philosophie restât muette, alors que les imposteurs ne parloient plus, que le règne des fables étoit passé; et qu'elle prît le parti de se taire, lorsque personne ne vouloit plus l'écouter. Certes, nous ne savons pas quelle étoit la dialectique des inquisiteurs , mais nous savons que si M. le professeur n'a pas d'autre dialectique à apprendre à ceux qui paient ses leçons, il vole à coup sûr leur argent.

M. Chénier peut regretier tant qu'il voudra l'alltel de la Victoire , et s'attendrir sur la destruction des temples consacrés par des héros : il peut aussi pleurer, s'il le juge à propos, sur les débris de l'autel de la Peur, de l'autel de la Fièvre, de l'autel de Vénus, et autres autels ou ridicules ou infâmes dont étoit surchargé l'univers, alors que la philosophie ne restoit pas muette. Ces regrets sont dignes en effet du sacristain et du portier-du Panthéon françois , qui en faisoit les honneurs avec tant de grace', et dans lequel il eût sans doute figuré un jour parmi les dieux ou les démons enfantés par la liberté, si ce temple n'eût été abattu , ou plutôt relevé et consacré par un héros qui l'a rendu à sa sainte et auguste destination. Mais nous n'en dirons pas moins : Gloire et honneur à Constantin, qui le premier abattit l'autel de la Victoire, et avec lui tous les autres temples consacrés aux superstitions les plus monstrueuses et aux mystères les pins impurs ! et honte et opprobre à Julien l'apostat qui ic releva , avec tous les autres, et par là redonna l'a vie à tous ces dieux brigands, assassins ou incestueux, déshonneur éteruel de la raison humaine! Nous n'en dirons pas moins : Gloire et honneur à Théodose qui le renversa pour toujours , et qui par là mérita d'être regardé pour toujours comme un des plus grands bienfaiteurs de l'humanité, ainsi qu'il est un des princes les plus illustres qui aient honoré le trône ! et mépris et risée au professeur de littérature, qui tandis qu'il appelle grand cet ignoble et petit Julien, dont l'esprit étoit de travers comme le corps ; philosophe et magicien, philosophe et persécuteur, et qui d’acolythe dans l'Eglise chrétienne, voulut devenir grand pontife des augures et des devins, ne craint pas de déprécier ce Constantin véritablement grand, et par ses conquêtes, et par ses qualités personnelles, et par sa législation, et par l'empire qu'il prit sur son siècle, et par la douceur de ses institutions, et de la bouche duquel est sortie cette belle parole qui devroit lui concilier l'amour de tous les philantropes, que sous la loi de grace, il ne doit point y avoir d'esclaves.

Des querelles presque toujours sanglantes sur des hérésies, succédèrent aux paisibles discussions de l'académie et du portique. On reconnoît ici l'esprit et le langage du patriarche de Ferney. C'est encore là un rabachage que M. Chénier a emprunté de son maitre, qui ne révoit que massacres, assassinats, et guerres sanglantes, le tout sur des hérésies : rabachage qui corrompoit jusqu'à son goût, en rembrunissant tous ses pinceaux, et ramenant sans cesse les mêmes tournures et les mêmes déclamations, et en donnant à ses tableaux une monotonie fatigante. Quel est en effet le lecteur qui , s'il n'est possédé du même fanatisme, n'éprouve un vrai dégoût, en n'entendant jamais parler que des bûchers de l'inquisition, des horreurs de la S. Barthelemi, et autres tragédies vraies ou fausses, rappelées par lui à tout propos et hors de propos ? Si vous l'écoutez, il vous dira que la théologie a procuré à l'Europe cinquante millions de massacres, Dans un autre endroit, il rabattra un peu de son calcul, et mêlant, suivant

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