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» Nous comptons trop sur les hommes ; c'est aussi » la source de nos injustices. Nous leur faisons des » querelles , non sur ce qu'ils nous doivent', ni » sur ce qu'ils nous ont promis; mais sur ce que » nous avons espéré d'eux ; nous nous faisons un >> droit de nos espérances , qui nous fournissent >> bien des mécomptes. » Il me semble que toutes ces réflexions conviennent aux hommes autant qu'aux femmes, et que la dernière sur-tout pourroit recevoir de bien fréquentes applications dans ce siècle.

X X X V. Réflexions diverses sur l'éducation des filles i

l'occasion de l'ouvrage de Fénélon sur ce Sujet.

En lisant le livre de Fénélon sur l'éducation des filles, on est surpris de n'y trouver qu'un seul passage qui soit goûté et mis en pratique de nos jours ; c'est celui-ci:

« Je voudrois , dit l'auteur, faire voir aux jeunes ♡ filles la noble simplicité qui paroît dans les » statues et dans les autres figures qui nous restent » des femmes grecques et romaines, Elles y ver» roient combien des cheveux noués négligem» ment par derrière, et des draperies pleines et » flottantes à longs plis, sont agréables et majes» tueuses. Il seroit bon même qu'elles entendissent » parler les peintres et les autres gens qui ont ce » goût exquis de l'antiquité. Si peu que leur esprit » s'élevât au-dessus de la préoccupation des modes, » elles auroient bientôt un grand mépris pour » leurs frisures, si éloignées du naturel, et pour les jy habits d'une figure trop façonnée. »

Tome V.

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Il est aisé de voir , par ce passage, quel étoit le but de Fénélon. Il cherchoit à faire la guerre à cette ridicule toilette qui ne finissoit pas, et qui faisoit perdre aux femmes un temps qu'il croyoit pouvoir être plus utilement employé. Mais si on lui avoit dit qu'elles ne renonceroient à l'échafaudage énorme de leur chevelure, à lleurs quatre jupons et à leurs paniers, que pour adopter des vêtemens presque tout à fait transparens qui, non-seulement, ne préserveroient pas leur personne des injures de l'air , mais laisseroient leurs formes exposées aux regards les moins pénétrans; si on lui avoit dit qu'elles n'emploieroient le temps qu'il vouloit leur ménager, qu’à apprendre à chanter et à danser comme des filles de théâtre, il est probable qu'il se seroit bien gardé de rien dire des modes de son temps. Horace, toutefois, l'avoit averti qu'il y a des gens qui ne sauroient éviter un excès sans tomber dans l'excès contraire,

Dum vitant stulti vitia in contraria currunt.

- Fénélon prouve fort bien que les enfans qu'on admet trop souvent à partager les dissipations de la vie et les plaisirs de la société, prennent facilement en dégoût et leurs devoirs et leurs occupations ordinaires , et qu'ils deviennent incapables d'aucune application sérieuse. Si on s'arrête ici à celte remarque plutôt qu'à toute autre, c'est que, dans l'éducation actuelle, on ne paroît pas faire grande attention aux conséquences du même abus et de la même fauté. Dans la plupart des Lycées, et des pensions particulières, les études des jeunes gens de l'un et l'autre sexe, sont continuellement interrompnes par des distractions et une dissipation dont on ne calcule pas assez les effets. L'in

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térieur de ces maisons ressemble beaucoup plus à
une école du monde qu'à une école de mour's
et d'éducation. On y connoît avec le plus grand
détail tout ce qui se passe à la comédié, au bal,
à la cour et à la ville. On y discule, avec autant
d'intérêt que d'ardeur, sur les pièces de théâtre,
sur le talent des acteurs, sur le mérite des déesses
de l'Opéra. Tel n’est là, en apparence, que pour
apprendre la grammaire ou expliquer Cicéron,
et qui seroit en état de rédiger une chronique
scandaleuse. Les anecdotes des coulisses, les rap.
ports journaliers de ce qui concerne les spectacles,
y sont lus avec plus d'attention encore que dans
les boudoirs et dans les cafés. Toutes les frivolités
qui occupent ailleurs l'oisiveté, s'entassent là,
pêle-mêle, avec l'histoire 'ancienne et la géogra-
phie, avec les lecons de inorale et de littérature,
dans de jeunes têtes ardentes, beaucoup plus
disposées à recevoir les impressions qui les dissi-
pent agréablement, que celles qui les occuperoient
utilement. Ce qu'il y a de plus malheureux, c'est
qu'on ne voit pas quels moyens il faudroit employer
pour faire cesser ce genre d'inconvénient, car il
vient, en grande partie, de ce que ceux qui sont au-
jourd'hui chargés de l'éducation, hommes comme
femmes, sont presque tous des gens du monde,
qui passent leur vie dans le tourbillon du monde,
et dont les goûts ne sont pas moins que ceux de
leurs élèves, tournés vers tous les genres de frl-
volité qu'offre le monde. Ici, c'est un petit maître
qui entre dans sa classe sur la pointe du pied,
et dont la tête grecque n'est souvent 'iheublée que
des remarques qu'il a lues sur les spectacles et les
modes. Là, c'est une maîtresse de pension qui
passe tous són temps à faire et à recevoir des

visites , à lire des rapsodies et des romans, à suivre les spectacles et les bals avec quelques-unes de ses pensionnaires qu'elle y conduit tour à tour. Par-tout ce sont des chefs de maison qui ne voient dans l'instruction qu'ils vendent, qu’un objet de spéculation et de commerce, et des professeurs impatiens de voir finir les corvées qui les font vivre, pour aller reprendre une partie de plaisir qu'ils ont quittée à regret, ou chercher à la comédie, un sujet de conversation pour le lendemain.

Le livre de Fénélon a été réimprimé d'autant plus à propos, que l'étude de la morale et de la religion est plus négligée que jamais , depuis quelques années, et qu'il s'est formé, par conséquent, dans l'éducation, un vide immense qu'on ne sauroit trop se hâter de remplir , autant que la chose est possible, par tous les autres moyens qui peuvent s'offrir. C'est sur-tout dans l'éducation des filles de la moyenne bourgeoisie et du peuple, que ce vide est sensible et paroît difficile à combler; car les autres du moins ramassant, tant bien que mal, dans leurs pensions et au sein de leurs familles , quelques-uns de ces principes qui aident au maintien de l'ordre, et au moyen desquels on parvient à distinguer ce qui est juste de ce qui est injuste; ce qui est décent de ce qui est scandaleux; ce qui est conforme aux idées coutantes, de ce que l'usage et le respect humain n'autorisent pas encore; mais ces pauvres filles que leur situation jette, dès leur enfance, au milieu des périls et de la corruption, sans guides , «sans surveillance, sans conseils et sans principes , que deviennent-elles depuis qu'on les a dispensées de la seule étude qui se prêtât à leur position et à

leurs facultés; depuis que l'église n'est plus pour elles une école d'éducation ; depuis que la religion ne leur dicte plus leurs devoirs avec ses préceptes, et ne vient plus au secours de leurs moeurs ?

Les philosophes d'un certain ordre, qui affectent de n'avoir pas besoin de religion, donnent du moins une raison de la confiance qu'ils mettent dans la force de leur esprit; ils disent que les prin. cipes d'une éducation solide équivalent, en eux, aux préceptes de la religion, et que celle-ci ne leur dicte pas mieux leurs devoirs que ne le faite leur propre raison. Comme la morale de la religion est fondée sur la pratique du bien; comme elle est parfaitement d'accord avec la raison, pour ne prescrire que des actions louables et honnètes, des sentimens vertueux, en un mot, des choses conformes à l'idée que la conscience nous donne du bien et du mal, il s'ensuit que cette classe d'hommes, si elle dit vrai, pratique presque la religion comme le bourgeois gentilhomme fait de la. prose. En vérité, quand on se conduit aussi bien qu'ils prétendent se conduire ; quand on a', comme eux, une idée nette de ses devoirs, et qu'on les remplit, ce n'est plus guère la peine d'afficher l'irréligion ; l'on n'a plus guère d'intérêt à se déclarer l'ennemi des principes qui sont la garantie des moeurs du peuple et du repos des sociétés.; car la religion n'est pas beaucoup plus exigeante que la raison des philosophes; mais, du reste, ce n'est point ici le cas de disputer avec eux : ce seroit précisément en admettant que leur raison les sert si bien, et qu'une éducation solide les dispense d'avoir recours à la religion, qu'on. seroit le plus fondé à leur demander ce qui en

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