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c'est une pépinière d'historiens , de savans et d'orateurs, qui apprennent dans leurs dortuirs à composer un discours, et qui jettent pêle-mêle sur une toilette les chiffons de la niarchande de modes et les ceuvres de Rollin et de Cicéron.

Si quelqu'incrédule doute de l'amélioration de cette branche de l'instruction publique, qu'il se procure le programme de la distribution des prix, faite chez Mlle. L**, à la fin de l'année scolastique , comme cela se pratiquoit jadis à l'Université de Paris, et comme cela se fait aujourd'hui dans tous les lycées de l'Empire. A l'aspect de ce programme, on est d'abord frappé de l'énorme quantité de prix qui ont été décernés. Jamais on ne fit une plus ample moisson de lauriers : il y a eu, dans ce jour solennel, deux cents trentehuit têtes couronnées. Mais toutes les élèves, dira. t-on , ont donc obtenu des prix ? Pourquoi pas ? Cela prouve l'excellence de l'institution. Tous les parens sont satisfaits ; cela prouve l'esprit de l'institutrice.

Dix prix ont été décernés pour l'histoire de France, quinze pour l'histoire romaine , huit pour l'histoire grecque, dix-huit pour l'histoire sacrée, neuf pour la rhétorique, neuf pour le discours , et douze pour la narration. Quelques ennemis de la science pourroient dire que l'art du discours et de la narration ne doit point s'apprendre aux semmes; qu'il est inutile et peut-être dangereux d'ajouter à leurs dispositions ; qu'il faut tout au plus , à cet égard, laisser agir la nature.

A la suite des arts utiles viennent le piano , le solfége, la langue anglaise et le dessin d'après na. ture. J'ignore ce qu'on veut dire par cette dernière expression; il est probable que ces demoiselles ne

dessinent que des fleurs; mais on auroit dû le dire dans le programme : car beaucoup de parens , qui n'aiment le dessin d'après nature, pourroient, par une délicatesse mal entendue, être scandalisés d'an mol fort innocent. Cela prouve qu'il est certains cas où il ne faut pas généraliser les choses. · Mais il me semble entendre encore les maudits censeurs dont j'ai parlé, éclater en murmures; les sciences et l'histoire n'ont pas à leurs yeux plus de prix que la musiqne et la danse. Une femme légère les effraie moins encore qu'une femme savante. Ils pensent qu'on ne rend point un époux heureux avec des figures de rhétorique, et qu'on peut fort bien connoitre tous les peuples anciens et modernes, et ignorer les détails les plus simples du ménage et de la vie domestique. Eh quoi! disent-ils , n'existe-t-il donc pas un milieu entre une éducation si grave et une instruction si frivole ? Est-il impossible de substituer à ces études trop profondes ou trop snperficielles des connoissances vraiment utiles ? Ne pouvons-nous avoir que des pédantes ou des coquettes, et ne formera-t-on jamais de bonnes mères de famille ? :

Nous nous hâtons de repousser une accusation si peu méritée ; qu'on prenne la peine de consulter le programme, on y verra un prix de broderie entre quatorze prix de dessin et quarante-neuf de musique : il est vrai que ce prix est tont seul, qu'il n'a pas le moindre petit accessit, et qu'il semble s'être glissé là un peu honteusement; mais une remarque vraiment curieuse, c'est que le nom de l'infortunée qui l'a obtenu ne figure pas une seule fois dans la liste des soixante-sept qui ont été couronnées , soit pour l'histoire grecque ou romaine, soit pour la rhétorique, le discours et la narration : tant il est vrai que les mains profanes qui manient l'aiguille ne sont pas faites pour cueillir les nobles lauriers de l’éloquence! Et on pense bien qu'on n'a pas fait la moindre mention de la couture et du tricot. Ce sont de petits talens bourgeois trop indignes des palmes réservées à la science et au génie.

Au reste, il est vrai de dire que dans cette ime mense distribution de couronnes, la faveur n'en a pas décerné une seule. Des comités d'hommes de lettres célèbres ont prononcé avec la plus grande impartialité, sur les productions de ces demoiselles ; il y avoit des comités pour l'histoire, pour les langues, pour la rhétorique, pour le dessin; mais nous n'avons point remarqué de comité de broderie.

La distribution a été précédée d'un petit drame, composé par le professeur de littérature, et que l'on regrette de ne pas trouver dans le pr gramme. La comédie française, dit-on , donnera incessamment une représentation à laquelle assisteront toutes les jeunes personnes couronnées. On assure qu'on doit jouer les Femmes Savantes ; Molière pourroit encore fournir la petite pièce. E...e

X X X I.

Défense de l'article précédent contre un écrit de

M. G..., avocat.

G. trouve que l'immense distribution de prix faite dernièrement dans un pensionat célèbre, est la plus belle chose du monde. Je n'ai puint'été de son avis , et il s'élève avec chaleur i contre mon audace sacrilége. J'ai ri, je l'avoue,

de l'importance ridicule et funeste qu'on attache à ces sortes de cérémonies ; je me suis moqué de ces écoles où l'on apprend tout, exceplé ce qu'on a besoin de savoir. Je me suis peut-être même un peu amusé aux dépens de certains hommes de lettres , qni , dans un examen public , demandent gravement à de jeunes filles : « Mademoiselle, » quoique de toutes les figures de réthorique la » vôtre soit la plus jolie, et qu'elle ôte tout de>> sir de connoitre les autres, faites-moi le plaisir » de me dire ce que c'est que la calhachrèse ? »

La réthorique , le discours et la narration m'ont paru des choses superflues dans l'éducation des femmes, et j'ai proposé d'y substituer le tricot, la couture et la connoissance de tous les détails du ménage. A ce mot de ménage, M. G. s'anime d'ane sainte indignation ; il ne conçoit pas qu'une femme qui a de la fortune , un rang , des dignités (ce sont ses expressions), puisse s'avilir jusqu'à coudre, lorsqu'elle est entouréed’un cercle d'hommes

gravés ou frivoles , de littérateurs, de savans , de . militaires, de médecins, etc. etc.

Son système est bien autrement libéral; il veut qu'elle ne soit étrangère à aucune discussion, qu'elle puisse tenir tête à tout le monde. Ainsi , il est clair que l'éducation nouvelle est encore trop bornée dans les pensionnats à la mode. Allons víle, vîte, qu'on établisse des chaires de physiques (l'anatomie, de mathématiques; qu'on apprenne aux jeunes. filles les Pandectes de Justinien, l'escriine, l'art de défendre les places assiégées; que chaque pen · sionnat de demoiselles soit en grand ce que le collége de France est en petit; en un mot, que ce soit là le dépôt de toutes les sciences , les archives de

toutes les connoissances humaines, car M. G. veut qu'une femme ne soit pas étrangère à ce que saura son mari: or, comme elle ne peut pas deviner qui l'épousera , il en résulte qu'elle doit tout apprendre. Je ne connois point M. l'avocat G. ; mais je gagerois qu'il est célibataire, et je conçois en effet qu'il desire ardemment trouver une femme versée dans la législation. Nous ne sommes plus , s'écriet-il, au temps où la princesse Nausicaé alloit ellemême laver son linge (1). Sans doute il seroit aujourd'hui fort ridicule que la fille d'un roi lavat son linge ; mais personne ne trouveroit mauvais que la fille d'un avocat sût raccommoder la robe de son père. Car enfin il faut traiter la chose sérieusement; et puisque des institutions évidemment funestes aux mœurs et à la société trouvent des défenseurs, un écrivain, qui n'a d'autre passion que le bien public, doit les combattre, et renverser d'un souffle ces brillans édifices, qui ne furent élevés que par l'intérêt , et qui ne sont soutenus que par l'orgueil. .. • Certes, s'il n'existoit dans ces pensionnats que des filles de rois, la nouvelle éducation seroit parfaite, et il n'y auroit pas un mot à dire. Mais, qui ne sait que par suite de cette funeste manie de briller, qui a saisi toates les classes de la société, d'honnêtes négocians, de bons marchands tenant boutique, veulent aussi, pour 1800 fr. par an, 'avoir des filles qui dansent, qui jouent la comédie,

(1) Cela pourroit néanmoins arriver, de l'aveu de M. G., aux pensionnaires élevées suivant la méthode Mile L. , mais alors, dit-il, « si le malheur extrême' réduit ces demoiselles à > laver leurs robes, elles iront avec la méine grace , et peui-être o le même contentement, que la fille d'Alcinois, ou la princesse -- Nausicaé, vers le ruisseau qui arrosera le jardin... . Tome V.

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