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sont l'honneur des familles, ni ces bienséances qui défendent les moeurs publiques, ni ces usages qui sont le lien de la société; elle marche vers un terme inconnu, entrainant avec elle nos souvenirs, nos bienséances, nos mours , nos usages : et les vieillards ont gémi de se trouver plus étrangers à mesure que leurs enfans se multiplioient sur la terre.

Ah! sans doute, il faut pleurer les vertus exilées du toit paternel , les traditions qui s'effacent, les talens qui ne rempliront pas leur destinée; mais il faut plaindre encore ces victimes de la plus terrible expérience qui ait été faite sur des hommes. Déjà ils nous révèlent, malgré eux, toute la tristesse de celte indépendancé que l'orgueil avoit proclamée au nom de leur bonheur, et rendent témoignage à la sagesse d'une éducation si bien assortie aux besoins de l'homme , qui préparoit à l'accomplissement des devoirs par de bonnes habitudes, hâtoit le développement de l'intelligence sans le devancer, et retenoit chaque âge dans les goûts qui lui sont propres. Ces apparences austères gardoient au fond des cours la joie, la simplicité et une sorte d'énergie heureuse qui doit animer la suite de la vie. Ces résistances opposées au premier essor des passions étoient en même temps l'appui de la raison et devenoient la force des vertus. Mainztenant le jeune honime, jeté comme par un naufrage à l'entrée de sa carrière, en contemple vainement l'étendue. Il n'enfante que des desirs mourans, et des projets sans consistance. Il est privé de souvenirs, et il n'a plus le courage de former des espérances. Il se croit désabusé, et il n'a point d'expérience. Sou coeur est flétri, et il n'a point eu de passions. Comme il n'a pas rempli les différentes époques de sa vie , il ressent toujours au-dedans

de lui-même quelque chose d'imparfait qui ne s'achèyera pas. Ses goûts et ses pensées, par un contrasle affligeant, appartiennent à-la-fois à tous les âges, mais sans rappeler le charme de la jeunesse ni la gravité de l'âge mûr. Są vie entière se présente comme une de ces années orageuses et frappées de stérilité, où l'on diroit que le cours des saisons et l'ordre de la nature sont interverlis; et, dans celle confusion, les facultés les plus heureuses. se sont tournées contre elles-mêmes. La jeunesse a été en proie à des tristesses extraordinaires, aux fausses douceurs d'une imagination bizarre et emportée, au mépris superbe de la vie, à l'indifférence qui nait du désespoir : une grande maladie

s'est manifestée sous mille formes diverses. Ceux · même qui ont été assez heureux pour échapper à

celle contagion des esprils, ont attesté toute la violence qu'ils ont soufferte. Ils ont franchi brusquement toutes les époques du premier âge, et se sont assis parmi les anciens, qu'ils ont étonnés par une maturité précoce, mais sans y trouver ce qui avoit manqué à leur jeunesse,

Peut-être en est-il de ces derniers qui visitent quelquefois ces asiles de la science dont ils ont été exilés. Alors, revoyant ces vastes enceintes qui retentissent de nouveau du bruit des jeux et des triomphes classiques, ces hautes murailles où on lit toujours les noms à demi effacés de quelques grands hommes de la France, ils sentent revivre en eux des regrets amers, et des desirs plus douloureux que les regrets. Ils demandent encore cette éducation qui porte des fruits pour toute la vie, et qui ne se remplace point. Ils demandent tant de plaisirs innocens qu'ils n'ont pas connus ; ils demandent jusqu'à ces peines et à ces chagrins de

l'enfance qui laissent des souvenirs si tendres et si sensibles. Mais c'est inutilement : voilà qu'après avoir consumé bientôt quinze années, cette grande portion de la vie humaine, dans le silence et pourtant au milieu des révolutions des empires, ils n'ont survécu aux compagnons de leur âge et pour ainsi dire à eux-mêmes, que pour toucher à ce terme où l'on ne fait plus que des pertes sans retour (1). Ainsi donc ils seront toujours livrés à un gémissement secret et inconsolable. Et désormais ils resteront exposés aux regards d'une autre génération qui les presse, comme des sentinelles qui lui crieront de se détourner des routes funestes où ils se sont égarés. -Leur voix sera entendue ; des jours meilleurs se préparent. Nous recueillons dans les restes de l'o.. rage des signes d'espérance. Les éludes interrompues avec la société recommencent avec elle. Nous avons assez parlé d'éducation, de bonheur, de perfection et de vertu. Déjà même il semble que tous nos systèmes soient relégués parmi ces erreurs célèbres de l'antiquité, qui sont l'objet de l'érudition. Sans doute nous ne perdrons pas cette leçon accablante pour l'orgueil et la curiosité des esprits : Que sur les intérêts de la morale et de la société, il n'est point d'erreur innocente et purement spé. culative, puisqu'il n'en est point dont l'ignorance et les passions ne viennent à tirer les conséquen

(1) Quid si, per quindecim annos, grande mortalis ævi spatium , multi fortuitis casibus, promptissimus quisque sævitiâ principis in terciderunt? Pauci, et ut ità dixerim , non modo aliorum, sed etiam nostri superstites sumus , exemptis è mediâ vitâ tot annis, quibus juvenes. ad senectutem , senes propè ad ipsos exactæ ælatis terminos per silentium veniin us.

; ( Tecite Agricola.)

ops, et qu'à côle d'un faux système on peut toujours compter un grand malheur.'' : .' P. M..

X X VIII.
Sur le Traité des Etudes de Rollin.

:

... Personne n'a écrit sur l'éducation et pour la jeunesse avec des vues plus éclairées et plus justes que Rollin. Ce n'est point un sophiste orgueilleux qui cherche à mettre ses systèmes à la place de l'expérience, qui veut substituer à la lumière de la vérité les fausses lueurs d'une imagination ardente, et montrer la subtilité de son esprit, sans s'embarrasser de la justesse des idées; c'est un homme simple et droit , qui n'a pour but que d'être utile. Instruit par sa propre expérience , et plein des inaximes, des anciens , il n'a pas la prétentîou d'imos ver; il recueille religieusement les oracles de la sagesse antique : Cicéron, Qointilien , les meilleurs écrivains de la Grèce et de Rome, sont les guides qu'il suit dans les voies où lui-même il conduit son lecteur; il étoit digne de marcher sur leurs traces ; un jugement sûr ; un goût exquis se font toujours sentir dans ce qu'il mêle à leurs maximes et à leurs téflexions. Le Traité des Etudes, qu'on a droit peutêtre de regarder comme son chef-d'oeuvre , est un ouvrage excellent : s'il ne frappe pas d'abord par l'éclat du style et par 'l'originalité des vues, il attache par l'attrait d'une diction toujours naturelle et toujours aimable : et satisfait par la plénitude des idées et la justesse des principes : tout dans ce livre est pur et sain ; tout y est solide ; tout y est fondé Tome V.

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sur le bon sens; on n'y trouve rien qui puisse être désavoué par la raison et l'expérience. Ce qui ajoute encore à son prix; c'est qu'il n'y a pas une trace de pédanterie dans tout l'ouvrage ; le ton en est toujours simple, doux et naif; l'Auteur a su répandre de l'agrément sur des objets qui n'en paroissent guère susceptibles ; il a su semer des roses sur les détails les plus épineux et les plus arides de la discipline scolastique. C'est ce qui a fait dire à Vol. taire dans le Temple du Goût, où il place Rollin à côté des plus grands hommes : na. Non loin de la Robin dictoit * Quelques leçons à la jeunesse ,

. Et quoiqu'en robe on l'écoutoit. Quand son livre parut, en 1726, ilfut parfaitement accueillidu public. Cependant à cette époque les esprils commençoient à fermenter; la licence des moeurs, dont la cour du régent avoit donné l'exemple, produisoit insensiblement la licence des opinions ; mais la philosophie naissante étoit encore humble et discrete;c'étoit dans l'ombre et avec une sorte de timidité qu'elle s'essayoit à cette audace dont les progrès sont devenus si rapides et si funestes : la masse du public n'étoit point encore infectée du poison des nouvelles doctrines ; elle é oit saine, et conservoit encore le respect des maximes antiques. Trente ans plns tard, le Traité des Etudes n'eût été regardé que comme un recueil de lieux communs, d'idées triviales, de principes surannés, comme une misérable compilation, très-digne de rester ensevelie dans la poussière des classes où ella étoit née. La manie des opinions extraordinaires, des pensées hardies , des aperçus singuliers , des yues neuves , des systèmes en tout genre, étoit des

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