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lesse de ses auditeurs aux citations graveleuses qui alloient faire la base de sa leçon : grandes réflexions, exemples impoşans, il n'a rien épargné : ici c'est madame de Sévigné qui recommandoit à sa fille la lecture des Contes de La Fontaine, auxquels il voudroit sûrement qu'on mít pour épigraphe : La mère en prescrira la lecture de sa fille ; là, c'est la vertueuse femme de Louis XIV devant laquelle on représentoit Georges Dandin; ce sont Regnard, Dancourt, qui prodiguoient les bouffonneries les plus grossières, dans les dernières années du dixseptième siècle; puis une tirade ambitieuse sur la décadence du langage, sur cette réserve du discours, qui n'a commencé que sous la régence. Voltaire et son école, a-t-il dit, se sont heureusement affranchis de cette espèce de bégueulisme; mais il faut être bien plus circonspect aujourd'hui que dans les beaux jours de notre littérature : il faut sur-tout prendre garde à ces laubardemons littéraires, a-t-il ajouté, en haussant la voix, qui ont besoin de plus d'une hypocrisie. Ce begueulisme et ces laubardemons ont fait un effet très-divertissant au milieu de ces précautions oratoires : ce bégueulisme au-dessus duquel s'est élevé l'auteur de la Pucelle, ces laubardemons, qui croient qu'il faut au moins respecter la décence, quand on ne respecte point la vertu, qui s'imaginent qu'il y a un milieu entre le bégueulisme et le cynisme ; ce bégueulisme, que dédaignoit Voltaire , lorsqu'il insultoit à la pudeur par des traits dignes de Diogéne, et lorsqu'il faisoit rougir les convenances par un langage digne des halles ; ces laubardemons littéraires , qui veulent qu'un professeur ne supplée point à l'esprit et à l'instruction qui lui manquent, par des obscénités et des impiétés, sont des conceptions curieuses ; et ces laubardemons, yui ont besoin de plus d'une hypo'crisie, c'est-à-dire, qui ne voudroient pas que le Cours de M. Chénier, fût à-la-fois irreligieux et immoral ! quel trait ajouté au tableau ! quelle inconcevable naïveté ! quel orateur que M. Chénier!

S'il y avoit des précautions oratoires contre l'ennui, ce sont ces précautions qu'il auroit dû employer; car il n'a pu parvenir à réveiller son auditoire , quoiqu'il l'eût bien prévenu qu'il alloit le divertir par des citations les plus piquantes. Il faut donner quelques exemples de ces citations, toujours ornées des bons mots du professeur : d'abord c'est le conte du Testament de l'Ane, qui avoit légué vingt livres tournois au curé pour avoir le droit d'entrer en Paradis ; sur quoi le professeur a fait la réflexion suivante : «Il est vrai qu'aujourd'hui vingt livres tournois pourroient paroitre une foible somme pour acheter le Paradis ; mais il faut considérer que tout est renchéri. Quelle platitude ! Ensuite c'est le conte de lAucassiir , Rudeboeuf fait dire à un mauvais sujet, présenté par M. Chénier comme un aimable étourdi, qu'il ne veut point aller en paradis, parce qu'il n'y a que des moines fainéans et

dvieux prêtres crasseux qui y soient, tandis que les rois de France et leurs preux chevaliers , et leurs belles dames au cour tendre, vont tous en Enfer. Puis vient la peinture de la cour du Paradis, où les quatre évangélistes sont représentés placés aux quatre coins, et jouant sur le cor différens airs. Ici, pour embellir son auteur, M. Chénier s'est permis une petite falsification; il a cru devoir ajouter avec des variations ; ce qui ne laisse pas d'être fort ingé nieux : il s'est permis encore, pour la gloire de la philosophie, une petite altération dans le Dialogue des Croisés. Le défenseur des Croisades y dit :

' « Vous avez reçu de Dieu une amne raisonnable, i») vous devez le servir. » M. Chénier a traduit ainsi cette phrase : « Quand on est sûr d'avoir une ame » raisonnable, il faut se croiser et aller en Terre » Sainte. »

On voit donc qu'il ne se contente pas de chercher à faire valoir les passages de ses auteurs, de choisir ceux qui conviennent le mieux à ses vues, de les commenter, de les broder, mais qu'il y fait des changemens et des additions, et qu'il prête un peu de son esprit aux Trouvères, et de sa philosophie au treizième siècle. Le conte du Mari Confesseur lui a donné lieu de s'égayer sur la confession , et d'inviter avec ironie les protestans à ouvrir enfin les yeux et à en reconnoître les avantages ; celui du Dépositaire infidèle, de remarquer que l'auteur de ce conte, en l'imitant de l'Arabe , a tort d'avoir substitué un philosophe à un derviehe ; parce que le rôle de dépositaire infidèle convient bien mieux à un moine qu'à un philosophe. Voilà tout le sel de cette troisième leçon, moins quelques gravelures un peu fortes que le bégueulisme du langage m'empêche de rapporter, et qu'une des hypocrisies dont M. Chénier a parlé me force à passer sous silence; voilà ce que le professeur appelle peindre l'influence réciproque que les mæurs et la littérature exercent l'un sur l'autre.

Voici maintenant la partie purement instructive : force plaisanteries sur M. de Caylus et sur le grand d’Aussy, à qui pourtant il a emprunté tout ce qu'il y a eu de passable dans sa leçon. Comme il faut que le professeur ait l'air d'avoir une opinion à lui, il a prétendu, lo que les Fabliaux n'étoient pas des originaux, mais des copies, la plupart mauvaises , des Contes arabes, traduits en latin; 20 que ces poésies

étant presqu'inconnues , ni les Bocace ni les La Fontaine n'ont pu y rien puiser; opinion absolument fausse, mais qu'il seroit trop long de réfuter en détail ; je ferai seulement remarquer qu’un trèsgrand nombre de Fabliaux ont tous les caractères de l'originalité, puisqu'il sont remplis de traits nationaux; j'ajoute que ces Fabliaux étoient la plupart chantés par les menestrels dans les châteaux, et par conséquent répétés par toutes les bouches, sans être pour cela écrits ; il suffit de plus d'ouvrir Bocace et La Fontaine, pour voir ce qu'ils ont emprunté à ces anciennes poésies. D'ailleurs, si ces Fabliaux ne sont que des traductions des Contes arabes, pourquoi le professeur en tire-t-il des conséquences si favorables à leurs auteurs qui annonçoient, dit-il, le siècle des lumières ? Il ne suffit pas d'avoir tant d'érudition, il faudroit encore avoir un peu de logique. Mais si le professeur ne veut point que La Fontaine et Bocace aient imité les Fabliaux, en récompense il voit dans Pamela et dans Nanine une imitation du conte de Grisélidis, avec lequel Nanine et Pamela ont, il faut l'avouer, bien peu. de rapport. Ce conte lui a fourni l'occasion d'une apostrophe pathétique, où il a développé toute la sensibilité de son coeur, et qu'il a prononcée du ton le plus larmoyant; mais ce que j'ai sur-tout remarqué, c'est une phrase dans laquelle il a représenté Grisélidis ne promettant que l'obéissance, et tenant toutes les vertus; on ne peut guère mieux se rapprocher du style de Cotin. Dans tout ce fratras de citations, d'érudition et de rapprochemens, le professeur a fait observer très-justement qu'une des histoires de Zadig est imitée d'un Fabliau; mais une

phrase qu'il a ajoutée à cette remarque, a fait un · peu murmurer l'assemblée : Voltaire, a-t-il dit ,

a marqué ses pas sur toutes les routes ; métaphore grotesque, qui a paru empruntée du bureau des diligences. Une autre phrase m'a frappé; j'avoue que ma mémoire ne me représente pas bien la manière dont elle étoit amenée : La vérité , a dit le professeur d’un ton très-enflé, la vérité doit aujourd'hui triompher, du moins en littérature, mais sans tirer à conséquence. Je ne me souviens point, dis-je, à quel propos M. Chénier a prononcé cette sentence; au reste, sous quelque rapport qu'on veuille consi -dérer cette phrase, il faut convenir qu'elle paroît totalement dénuée de sens. Le sens et le jugement ne sont pas les premières qualités de nolre professeur.

Je ne sais trop si je continuerai à rendre un compte suivi et régulier de ses leçons : je suis averti par l'ennui de cette séance, du peu d'intérêt que le public y attachera par la suite (1). Si le professeur vient à bout de fourn r sa carrière, s'il se corrige, s'il se hâte d'arriver à des époques littéraires plus dignes d'attention, je pourrai bien encore m'occuper de son Cours; sinon, je le livre, pour toute critique, à l'ennui et à l'oubli.

Y.

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I V. Même Sujet. - DISCOURS prononcé à l'Athénée de

Paris , le 15 décembre 1806, par M. Chénier, de l'Institut National.

LEPUIS quelques années, le monstre hideux de l'impiété paroissoit endormi. Confondu d'abord des mauvais succès de ses dernières campagnes, il se

(1) On sait que la prédiction du critique n'a pas été fausse.

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