Imágenes de página
PDF
ePub

bien prendre leur reranche ; le feu de la rivalité n'étoit pas moins ardent de leur côté; leurs orateurs repoussoient très-bien les traits des orateurs universitaires; la societė, toujours vigilante épioit les démarches de l'armée ennemie , pour ne lui laisser prendre aucun avantage. Quand le bruit se répandit que M. Rollin travailloit à un ouvrage où il se proposoit d'exposer le plan des études de l'université, la société lança aussitôt dans l'arène le P. Jouvency, un de ses plus vigoureux athlètes: cet habile professeur composa, de son côté, un livre pour exposer la méthode des jésuites; c'est celui qui a pour titre: De Ratione docendi et discendi , et dont nous avons depuis peu une excellente traduction (1). Il parut quelque temps avant les deux premiers volumes du Traité des Etudes. Le P. Jouvency l'avoit fait un peu court, pour gagner de vitesse son redoutable concurrent. M. Rollin, qui parle de cet ouvrage dans le Traité des Etudes , en fait une de ces critiques discrètes, où la louange se mêle à la censure , et où la malice se déguise sous le voile de la politesse. Il commence par admirer la latinité de l'ouvrage qui auroit pu, dit-il, le détourner de composer le sien ; puis il insinue qu'il est un peu court et que les matières n'y sont pas approfondies; enfin il expose les raisons qui l'orit engagé à composer le sien en français ; et l'on en infère fort naturellement que le P. Jouvency a eu tort d'écrire, son Traité en latin. Que conclure de tout ceci ? Qu'il est tout simple que Rollin, qui étoit si bon universitaire , ait été, malgré la douceur de ses moeurs, un janseniste très-ardent, et que

(1) Par M. Fortier, professeur à l'Ecole militaire à Fone tainebleau,

Dans tous les cours il est toujours de l'homme, comme le dit le poète philosophe Molière.

Deux traits de la conduite de M. Rollin, considéré comme janséniste , me paroissent sur-tout blâmables : d'abord lors qu'on lui donna l'ordre de quitter le collége de Beauvais, comme le temps de vacances n'étoit pas éloigné, on lui permit de rester jusqu'à cette époque où il auroit pu se retirer sans bruit. M. Rollin ne voulut pas profiter de cette permission : il se retira sur-le-champ, et les accessoires mêmes de sa retraite prouvent qu'il n'étoit point fâché qu'elle fît de l'éclat. Je ne res connois pas là le caractère de M. Rollin, mais bien la conduite ordinaire des hommes de parti. Ensuite, ayant été nommé recleur quelques années aprés, jl prononça chez les Mathurins un discours si violeminent chargé de jansenisme, que l'autorité lui enjoignit de quitter le rectorat sur l'heure. Je pose en principe que, dans une telle circonstance, l'autorité n'a jamais tort, parce qu'on 'est toujours coupable, quand on se révolte contr'elles, et je laisse tirer les conséquences qu'il me seroit trop pénible de développer.

En effet, voudrois-je faire le procès à M. Rollin ? Aurois-je dessein de flétrir så mémoire, après avoir reconnu en lui tant de qualités et de vertus? Non, sans doute ; je montre seulement quelques taches dans une vie d'ailleurs si pure; et je ne me stris pas cru engagé à dissimuler les foiblesses et les erreurs d'un hơnime l'espectable et d'un écrivain utile, con me il étoit convenable que M. de Bose le fit dans l'éloge historique qu'il prononça à l'Acádémie des Inscriptions, et comme les éditeurs qui me paroissent avoir pris cet éloge pour base de leur travail ont pu s'y croire obligés ; au reste leur zèle me paroit beaucoup trop vif: peuvent-ils ignorer qu'il y a aujourd'hui beaucoup d'imprudence et quelque ridicule à se permettre d'afficher des opinions qui ont trop long-temps agité la société, et à vouloir ranimer cet esprit de secte qui dure encore, à ce qu'on prétend, et qu'on devroit laisser s'éteindre dans le silence et dans l'oubli ?

Rollin , forcé de renoncer aux différens emplois de son état, se livra dans la retraite à la composition des excellens ouvrages qui ont mis le sceau à sa réputation, et le reste de sa vie y fut entièrement consacré. Il avoit donné en 1715 une édition abrégée de Quintilien ; il fit dans la suite lc Traité des Etudes, l'Histoire ancienne, et l'Histoire Romaine, qu'il ne put conduire que jusqu'au huitième volume, la mot l'ayant arrêté au milieu de son travail.

Ces différens ouvrages sont parfaitement appréciés dans la nolice; et en général ce morceau est remarquable par l'étendue et la finesse des vues, et par la solidité des principes, soit de morale, soit de littérature. Il est terminé par une espèce de péroraison (1) dans le goût de celle que Tacite a mise à la fin de la Vie dAgricola. Si ce n'est pas tout-à-fait la même éloquence, c'est le même ton de douleur noble, et de mélancolie sublime. L'auteur, l'oil fixé sur les ruines de ces établissemens utiles que la révolution a renversés , dém plore la destinée des générations naissantes , qui, pendant dix années de trouble et d'anarchie, sont restées sans cullure et sans éducation. Y.

(1) Voyez dans l'article suivant cette péroraison, qui nous a paru très-propre à orner ce recueil.

[ocr errors][ocr errors][merged small][merged small]

Un racontant les travaux et les simples événe-
mens qui remplirent la vie de Rollin, nous nous
sommes quelquefois reportés à une époque qui s'é- '
loigne de nous tous les jours, et une réflexion dou-
leureuse s'est mêlée à nos récits. Nous avons parlé
des études françaises , et il n'y a pas long-temps
qu'elles étoient interrompues. Nous avons retracé
le gouvernement et la discipline des colleges, où
s'élevoit une jeunesse heureuse, loin des séduc-
tions de la société, et la plupart sont encore dé-
serts. Nous avons rappelé les services de cette uni-
versité célèbre et vénérable par ses souvenirs , ses
antiques honneurs , et cet esprit de corps , qui per-
pétuoit la tradition des bonnes études , et les mai-
tres qui devoient la répandre ; et elle n'est plus,
elle a péri comme tout ce qui étoit grand et utile.
Les quartiers même où fleurissoit l'université de
Paris témoignent le deuil de cette destruction;
leur célébrité n'y attire plus sans cesse de nouveaux
habitans, et la population s'est écoulée vers d'au-
tres lieux, pour y donner le spectacle d'autres
moeurs. Où sont les éducations sévères qui pré-
paroient des ames fortes et tendres ? Où sont les
jeunes gens modestes et savans, qui unissoient l'in-
génuité de l'enfance aux qualités solides qui an-
noncent l'homme ? Où est la jeunesse de la France?
Une génération nouvelle lui a succédé. Eh ! qui ne

[merged small][merged small][merged small][merged small][ocr errors][merged small]

jetteroit un cri de douleur en la voyant ainsi dépouillée de graces, de vertus, et même de ces nobles traits de la physionomie qui sembloient héréditaires : Les enfans de cette génération nouvelle (1) portent sur le front la dureté des temps où ils sont nés. Leur démarche est hardie, leur langage superbe et dédaigneux. La vieillesse est déconcertée à leur aspect. ... · Qui pourroit redire les plaintes et les reproches qui s'élèvent tous les jours contre ces nouveaux venus ? Hélas ! ils croissoient presqu'à l'insu des pères, au milieu des discordes civiles, et ils sont absous par les malheurs publics, car tout leur a manqué : l'instruction, les remonttances, les bons exemples, et ces douceurs de la maison paternelle, qui disposent l'enfant aux sentimens vertueux, et lui mettent sur les lèvres un sourire qui ne s'efface plus. Cependant il n'en témoignent aucun regret; ils ne rejellent point en arrière un regard de tristesse. On les voil errer dans les places publiques, et remplir les théâtres, comme s'ils n'avoient qu'à se reposer des travaux d'une longue vie. Les ruines les environnent, et ils passent devant elles sans éprouver seulement la curiosité ordinaire à un voyageur : ils ont déjà oublié ces temps d'une éternelle mémoire.

Génération vraiment nouvelle ! et qui sera toujours distincte et marquée d'un caractère singulier qui la sépare des temps anciens et des temps à venir! Elle ne transmettra point ces traditions, qui :(1) Il n'est pas nécessaire d'observer que ce tableau d'une génératiou entière privée d'éducation , et en proie aux maiheurs de l'ignorance, admet beaucoup d'exceptions. Elles sont même plus nombreuses dans la capitale, devenue le centre de toutes les études , et le rendez-vous de l'élite de la jennesse française.

( Note de l'auteur.) :

« AnteriorContinuar »