Imágenes de página
PDF
ePub
[ocr errors]

On desire peu de connoître les auteurs dont les ouvrages n'intéressent pas les passions; mais on est assez curieux d'apprendre comment ont vécu ceux qui ont su parler à l'imagination et au coeur: on cherche des rapports entre leurs écrits et leur caractère ; on veut voir si leurs moeurs répondent aux sentimens qu'ils ont exprimés ; on se figure toujours qu'un homme dont les ouvrages sont trèspassionnés a dû l'être beaucoup lui-même, et en cela on se trompe souvent : il en est ordinairement de la sensibilité que les écrivains portent dans leurs ouvrages, comme de celle que les acteurs mettent dans leur jeu ; c'est une sensibilité toute d'artifice : c'est un ébranlement de l'imagination, et non un mouvement de l'ame : tel exprime les passions avec feu , qui toujours est resté glacé; tel brûle le papier, dont le coeur est toujours demeuré froid.

Ce n'est sûrement pas comme écrivain à grandes passions que M. Rollin doit exciter la curiosité; mais il a des droits d'un autre genre à notre intérêt; ses douces leçons furent, pour ainsi dire, la

première nourriture de notre enfance ; ses ou* vrages sont les premiers que nous ayons lus; c'est

dans ses écrits qu'on a puisé les premières notions de l'antiquité; il a 'soutenu' et dirigé nos pas encore chancelans dans la carrière des lettres; le souvenir d'un tel maître se mêle agréablement aux souvenirs les plus touchans de notre premier âge. Il est impossible d'ailleurs de lire ses ouvrages , sans aimer l'auteur : ils sont empreints d'un tel caractère de candeur, de droiture, de simplicité, de bonhommie , la vertu la plus vraie et la plus aimable s'y fait si bien sentir, qu'ils gagnent insensiblement le coeur, et qu'ils font chérir l'écris

vain qui paroît s'intéresser si vivement à son lectenr, et qui lui parle un si doux langage.

Rollin, en effet, s'est peint dans ses écrits : ses mours avoient la même simplicité et la méme naïveté que son style , et toute sa conduite respiroit la même vertu que ses ouvrages. Il eut le sort de presque tous les grands talens , de naître dans l'obscurité d'une condition très-médiocre (1) : son père étoit maître coutelier à Paris; on destina le jeune Rollin au même état; mais un bénédictin des Blancs-Manteaux, dont il alloit quelquefois servir la messe, reconnut en lui des dispositions, et lui obtint une bourse au collége qu'on appeloit les Dix-huit. Il commença ses études avec une grande, distinction, et se lia particulièrement avec les deux fils de M. Lepelletier, alors ministre, lesquels étoient ses rivaux dans la classe. Quand le jeune boursier éloit le premier, M. Lepelletier lui

(1) On peut observer ici que parmi les grands écrivains du siècle de Louis XIV, quelques-uns appartenoient aux plus hauts rangs de la société, et d'autres aux dernières classes. Fénélon , La Rochefoucault, le cardinal de Retz, étoient illustres par leurs aïeux avant de le devenir par leurs écrits ; Rollin, J. B. Rousseau, Molière, ont tiré de leur génie seul une illustration qui forme avec l'obscurité de leur origine' un contraste propre à les fairo remarquer davantage. Mais si l'on prend la peine de faire un calcul plus curieux qu’utile c'est dans les classes intermédiaires qu'on trouve, en plus grand nombre, nos orateurs , poètes, historiens, philosophes, etc. ; il faut sans doute conclure de là, qu'une heu. reuse médiocrité est plus favorable au talent (aussi bien qu'à la verlu), et que, si la pauvreté oppose souvent des obstacles au dé. veloppement du génie, l'opulence est encore plus souvent l'ennemie du travail et la compague de la mollesse.

Nous ajouterons néanmoins, que suivant M. l'abbé Dubos, il n'est point d'obstacles pour les génies du premier ordre, toujours sûrs de sortir de la foule et de remplir leur destinée, en quelque condition qu'ils aient pu naître. (Voy. les réflexions sur la poésia et sur la peinture , par l'abbé Dubos, tom. II, pag. 24, et suivantes),

envoyoit la gratification qu'il avoit coutume d'envoyer à ses fils. Rollin, conserva toujours de la reconnoissance pour le protecteur de, sa jeunesse; il fut l'ami constant de ses fils, et surveilla l'éducation des enfans de ses compagnons d'éludes. Le célèbre M. Hersan, sous lequel il étudioit en rhétorique, et qui, pour entretenir l'émulation de ses élèves, avoit coutume de leur donner des épithètes honorables, ne cessoit de répéter qu'on ne distinguoit pas assez lo jeune Rollin, et que pour lui , il étoit tenté de l'appeler divin. Il avoit encore coutume de, dire, lorsqu'on lui demandoit quelque pièce, de vers ou de prose : Adressez-vous à Role lin; il fera encore mieux que moi. Rollin n'avoit que vingt-deux à vingt-trois ans, lorsque l'Unia versité le jugea digne de succéder à M. Hersan , appelé à l'éducation de l'abbé de Louvois. Il eut aussi la survivance de la chaire d’éloquence au collége royal dont le même M. Hersan s'éloit démis en sa faveur. Après avoir professé huit ou dix ans de suite au collége du Plessis , il le quitta pour se livrer entièrement à l'étude de l'histoire ancienne, ne retenant que la chaire d’éloquence au collége royal , qu'il ne remplissoit qu'à titre de survivance et sans aucun émolument: il avoit environ sept cents liv. de rente , et il étoit riche. L'université ne tarda pas à le rappeler dans son sein, en le nom mant Recteur en 1694; elle le continua même dans cette dignité pendant deux ans de suite, ce qui étoit une fort grande distinction. Il montra dans cette place beaucoup de zèle pour la défense des priviléges du corps dont il étoit le chef, et ne fut pas moins jaloux de remplir toutes les obligations qu'elle lui imposoit. Il fit la visite des colléges , pratique salutaire qui avoit été trop négligée ; il maintint la discipline, rappela les usages anciens, fit quelques réformes. La fin de son rectorat ne lui rendit pas toute sa liberté ; il fut nommé coadjuteur de la principalité du collège de Beauvais. Il développa dans cet emploi toutes les vertus qui lui étoient propres, et tout ce qu'il avoit de talent pour l'éducation de la jeunesse. Il y avoit environ quinze ans qu'il gouvernoit ce collége, lorsqu'il fut accusé de jansenisme, et reçut l'ordre de quitter sa place. !

C'est ici une des grandes époques de la vie de Rollin, et en même temps un des endroits les plus remarquables de la notice que les éditeurs ont mise en tête de l'ouvrage. Voilà donc le sage et modeste Rollin exposé à l'animadversion de l'autorité;

comme fauteur d'opinions réputées dangereuses. Ce * qu'on peut diré de mieux en sa faveur, c'est que ces opinions avoient en quelque sorte fait partie de son éducation, et qu'elles étoient presque généraleinent adoptées dans le corps auquel il étoit attaché. Je ne veux point entrer dans la discussion d'une doctrine que je n'ai point assez approfondie, et il me semble que pour la réprouver, il doit suffire à ceux qui veulent être conséquens qu'elle ait été condamnée par l'autorité compétente. Du reste, quand on veut se rendre raison de la conduite des hommes, même en matière de religion, il n'est pas toujours nécessaire de leur supposer des vues aussi sublimes que l'objet qụi les occupe, et des pensées pures de tout intérêt humain : le jeu des passions est quelquefois le meilleur commentaire : il explique tout, parce qu'il produit tout. Si donc on me demande pourquoi une compagnie aussi éclairée que l'université de Paris a suivi de certaines opinions, et comment il sé fait qu'un corps regardé comme le dépositaire

de ļa: vraie doctrine, et toujours consulté par les rois et par les papes, dans les temps de discordes, comme l'oracle de la religion, a pu se laisser entraîner à de certaines erreurs, j'en trouverai une raison toute naturelle dans la rivalité qui l'animoit contre les jésuites : ceļte rivalité devoit nécessai-. ment jeter les universitaires dans des opinions op. posées à celles que professoient ces religieux. Elle étoit telle que peu s'en fallut qu'elle ne dégénérât en haine déclarée et en guere ouverte; et, pour ne point sortir du sujet qui nous occ upe en ce moment qu'on lise les discours latins prononcés par M. Rola. lin dans différentes circonstances : on y trouve sou-, veņu des salires amères contre les jésuites, et l'on s'étonnera que cette ame si douce n'ait pas manqué de quelque fiel, lorsqu'il s'agissoit des rivaux de l'université. J'indiquerai particulièrement un discours qu'il prononça, si je ne me trompe , à l'abbaye, de Saint-Germain-des-Prés : en y faisant l'éloge des bénédictins, il établit entr'eux et les jésuites, qu'il ne nomme pas , mais qu'il est facile de reconnoitre, une comparaison très-injurieuse pour ces derniers ; et quoique l'allusion soit voilée avec tout l'art d'un rhéleur habile, on peut regarder ce parallèle comme une véritable diatribe , où Rollin' a passé la mesure qu'il sait ordinairement si bien garder. Son bean discours sur l'instruction gratuite n'est pas exempt de traits pareils, On dit que Vollaire, composant le roman de Candide , se livroil à des rires immodérés , et que, comme on lui en demanda la cause, il répondit : Mes anis, je mange du jésuite. M. Rollin n'auroit pas dit ce mot; mais il se plaisoit aussi trèssouvent à manger du jésuite,

Au surplus, les disciples de S. Ignace savoient

« AnteriorContinuar »