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Rien n'est plus digne peut-être de l'attention de l'observateur que ces hommes puissans réduits toutà-coup à la condition de la vie privée , après avoir joué un grand rôle sur la scène politique. On aime à voir de quel air ils soutiennent leur chûte ; et la contenance qu'ils gardent dans le changement de leur fortune révèle leur foiblesse ou leur mérite véritable. Leur exemple est une grande leçon dans l'étude du coeur humain. Si la malignité se réjouit de leur humiliation, on éprouve au contraire une espèce de mouvement de fierté, un, sentiment consolateur, lorsque leur courage ne se dément point au sein de l'infortune ou de la défaveur. Deux hommes de cette dernière trempe honorent nos annales, Lhopital et Sully. L'antiquité n'offre pas, en ce genre, de plus parfaits modèles.

Lhopital ne quitte point la cour à l'aspect d'une courtisane. De plus grands motifs déterminent sa résolution. Après avoir lutté de toute sa probité, de toute son éloquence, de tout son courage contre l'ambition des Guise, l'obstination des protestans , les fureurs des catholiques, les foiblesses honteuses d'une cour corrompue, il cède à l'orage qu'il a sú prévoir et qu'il n'a pu conjurer. Il connoit l'acharnement des partis, les coupables des . Quant à l'enjouement et à l'ardeur pour le plaisir, toutes choses qu'on n'a pas remarquées dans les Richelieu, les Mazarin , les Sully, nous n'oserions y voir un trait d'éloge pour M. de Choiseul ; et ce n'est pas en effet, ce qu'il y a de plus nécessaire dans un premier ministre. Nous doutons même qu'on soit véritablement digne d'un tel poste, ni qu'on prenne le chemin pour y arriver (exceplé sous des princes, tels que le régent qui prépara le régne de Louis XV), quand on est réellement aussi ardent au plaisir qu'aux affaires. · Nous observérons , en finissant, que M. de Bezen val qui, dans ses mémoires, défend M. de Choiseul son ancien protecteur, ayoue néanmoins, entr'autres griefs, qu'il en étoit venu à braver roi et à élever autel contro autel.

seins des chefs, la perfidie des conseils, la base sesse des moyens; au milieu du tumulte des pass sions , sa voix n'est plus entendue, sa modération est suspecte, så vertu est méprisée ; il juge que le moment est arrivé où l'homme de bien lutteroit inutilement contre la ligue redoutable des méchans. Il se replie sur lui-même, renferme son indignation, se couvre de sa robe, comme César frappé au sénat, et s'éloigne sans retour. Les affreuses destinées de la France s'accomplissent. Les malheurs prédits par Lhopital éclatent et la couvrent de sang et de deuil daris cette nuit fatale de la St. Barthelemi. Le vénérable magistrat l'apprend dans sa retraite, il lève au ciel ses yeux baignés de larmes, et s'écrie : Excidat illa dies , périsse à jamais cet horrible souvenir ! Ce dernier coup épuise le peu de forces qui lui restent. Tant de vertu ne peut plus habiter cette terre coupable et désolée, elle doit se hâter de retourner à sa céleste origine. Lhopital meurt, et le dernier souffle de cette belle ame, avant de s'élancer vers le ciel , est un vou pour sa patrie.

La retraite de M. de Sully offre un spectacle plus sublime encore et non moins touchant.

Henri IV est assasiné au milieu de Paris. Le cri de la douleur publique retentit aussitôt à l'Arsenal, et vient frapper les oreilles du grand-maitre. Il n'y a point d'expression qui puisse rendre la consternation, le désespoir dont son coeur est navré et déchiré tour-à-tour, en apprenant cette affreuse nouvelle. Cependant, après avoir mêlé

ses larmes à celles de la régente et du jeune en*fant destiné à porter une couronne sanglante, il réprime avec force les mouvemens d'une afflic

tion immodérée. La sienne est vive et profonde, mais calme, mais auguste, telle qu'elle convient à la fermeté de son caractère, telle que l'exige la perte d'un héros. M. de Sully rappelle tout son courage pour se livrer, quelque temps encore, aux fonctions indispensables de son ministère; et, libre enfin de tous ses devoirs, il se hate de quitter des lieux teints du sang de son royal bienfaiteur, de son immortel ami. Il emporte avec lui l'image révérée de ce maître si chéri, si digne de l'ètre. Elle est sans cesse attachée sur sa poitrine; ses yeux ne la quittent point ; souvent il la porte à ses lèvres, et l'inonde de pleurs. .: :

Sully ne traîne point avec lui à Villebon un essaim d'adorateurs qui do;vent lui payer les hommages d'un jour, et l'oublier tout le reste de leur vie; il a une autre espèce de magnificence qui n'en est pas moins iniposante. Réuni. à sa famille qui le vénère, à ses vassaux auxquels il tienť lieu de père, il est encore le représentant du plus grand monarque de son siècle', et l'un des premiers hommes de l'état. L'opulence qui l'environne, le cérémonial qui règle sa maison, les honneurs qu'on lui rend , annoncent assez qu'il n'a perdu de son ancienne splendeur que ce qu'il a bien voulu en abandonner lui-même. Ce qu'il'en conserve encore, n'est pas de la vanilé ou de l'ostentation, c'est de la grandeur, c'est de la dignité. M. de Sully n'a pas besoin d'aller à St.-Germain épier le hasard d'un coup d'oeil,' ou mendier la faveur d'un sourire. C'est le nouveau gouvernement lui-même qui s'honore de le, consulter sur les affaires publiques. L'bistoire nous a conservé le soůvenir de ce jour de triomphe où Sully , appelé 'au conseil, se vit d'abord exposé aux insipides railleries d'une Tome V.

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jeunesse inepte et frivole ; le monarque jette un regard sévère sur ses courtisans, et les écarle loin du sage vieillard dont il invoque en ce moment l'expérience et le génie, L'exemple du maître a produit tout son effet. En sortant du conseil, M. de Sully reçoit un autre accueil. Cette foule d'étourdis, quelques momens auparavant si bruyante, si inconsidérée, maintenant attentive et pleine de déférence , s'ouvre devant lui, et n'ose le presser. Une ombre royale marche à ses côtés. C'est Henri lui-même qui le protège encore de toute sa puissance, l'environne de toute son affection, et commande autour de lui le silence et le respect. On croit encore entendre sortir de sa bouche ces paroles sacrées : Messieurs, je veux bien vous dire à tous que j'aime Rosny plus que jamais , et qu'entre lui et moi, c'est à la mort et à la vie. (Voy. Mém. de Sully, t. V, pag, 485. ) Ces grands et touchạns souvenirs revivent en ce moment dans toutes les pensées, et pénètrent Tous les caurs. Ce grand homme, objet de la faveur du jour , insensible aux hommages comme à l'insulte, couvert d'honorables blessures, chargé d'années si utilement employées au service de l'état, s'avance tranquillement à travers ces flots de courtisans, anuets d'étonnement et d'admiration, avec ce front graye et austère qui, plus d'une fois, a fait pâlir ses détracteurs jusqu'aux pieds du trône, avec cet air calme qui convient à la vertų , et retourne dans son asile favori, achever une vie pleine, des jours paisibles, dans les loisirs d'un doux repos , et dans le sein d'une Providence dont les immortels bienfaits élèvent l'homme de bien au-dessus de l'ingratitude de ses contemporains et de la recon. noisance de la postérité... , : D.

X X V I. : ... Sur une Vie de Rollin , mise à la tête d'une

édition de ses cuvres.

C'est une vieille coutume de mettre la vie des auteurs en tête des éditions qu'on fait de leurs ouvrages. Cependant ces sortes de notices biographiques sont quelquefois fort peu intéressantes : la vie des gens de lettres n'est pas en général trés-variée; elle n'offre pas une grande diversité d'événemens: elle est d'ordinaire uniforme, calme et tranquille. C'est dans la retraite et le silence du cabinet qu'ils font leurs plus grandes actions : les livres qu'ils composent sont les traits les plus marquans de leur destinée. Je parle des vrais gens de lettres, et non de ces aventuriers et de ces intrigans qui, ne voyant dans la littérature qu'un moyen de fortune, s'agitent plus qu'ils ne travaillent, et songent plus à se faire une réputation lucrative qu'à composer de bons ouvrages. D'ailleurs, ces notices sont généralement plutôt des éloges que des histoires : on loue les ouvrages; on loue l'auteur; on ne présenté que les beaux côtés; on laisse les défauts dans l'ombre. Ces portraits flatles, en perdant le mérite de la ressemblance, doivent perdre toạt intérêt. On diroit que quelques écrivains du dix-huitième siècle unt craint cet inconvénient, eti redouté le pinceau trop indulgent des biographes '; ils ont pris soin de se peindre eux-mêmes; et l'on ne sauroit les accuser. d'avoir choisi leurs, couleurs avec trop d'amour-. propre à casino in vendin.

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