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public : le prétexte du voyageur est dans ses observations curieuses et dans les aventures singuJières qui ont dû lui arriver, dans tant de climats divers, au milieu de tant de peuples différens , dont les moeurs, les usages, les préjugés sont si opposés, si extraordinaires, si bizarres : le prétexte de l'homme d'Etat, est la part qu'il a eue ou qu'il croit avoir eue à la paix, à la guerre , aux intrigues , aux révolutions, aux événemens, enfin, qui ont occupé les hommes, qui ont agité les Etats: ils ne nous racontent leurs aventures particuliè: res que parce qu'ils croient, ou qu'ils feignent de

croire qu'elles feront mieut connoître les pays, les peuples, les hommes, et les événemens publics, qui sont, ou l'objet réel, ou l'objet apparent et avoué de leurs ouvrages. Mais les gens de lettres qui nous ont donné leurs Mémoires, se sont tous écartés de cette règle que prescrivoient également la bienséance, la modestie et le goût ; ils les ont commencés, ab ovo, et ont cru que tout devoit nous intéresser dans leur vie , et leurs enfantillages, et leurs puérilités, et leurs bonnes fortunes, et leurs maîtresses , et leurs intrigues, et leurs tracasseries , et leurs querelles. , ., .

C'est sans doạte comme homme de lettres que M. Dutensacru devoir nous parler aussi de sa naissance, de ses parens, de ses aïeux, et se montrer ainsi à ses lecteurs dans toutes les périodes de sa carrière, depuis son berceau jusqu'à une vieillesse assez avancée. Cette carrière a été longue; M. Dutens s'y est assez agité pour se faire un nom et une fortune; il a parcouru diverses contrées de l'Europe, y a exercé divers emplois, connu les principaux personnages; il a recherché et obtenu la faveur des grands; il a été accueilli par les gens de lettres d'un parti, ménagé par ceux de l'autre ; il a eu des relations avec tous ; il aimoit les anecdotes , les historiettes, les contes; il en contoit, on lui en contoit; il les recueilloit, et de tout cela il a composé deux volumes de Mémoires, dont la plus grande partie peut être rangée parmi les lectures inutiles et frivoles, mais'agréables et amusantes. Je ne parle pas du troisièmo volume, qu'il a intitulé Dutensiana ; et dont les répétitions, le désordre et l'ennui qui en résultent, ne peuvent être rachetés par quelques mots heu. • reux et quelques traits remarquables : l'esprit aime naturellement l'ordre, et il n'est point d'ouvrage qui ne soit susceptible d'un ordre quelconque. On est donc choqué avec raison lorsque ; dans un' livre même d'Ana, on voit passer d'une dissertation théologique sur les plus grands mystères de la religion, à un calembourg; du récit des cruelles infortunes qui précipitèrent un puissant monarque du trône sur l'échafaud, au sentiment de Chrysippe, qui pensoit que le cochon avoit une ame en guise de sel, pour l'empêcher de pourrin ; d'une anecdote relative à l'auteur, aux victoires des Assyriens sur les Arabes ; d'une discussion sur Melchisédech, à un voleur de grand chemin, etc. Il semble que M. Dutens ait mis tous ses! materiaux dans un sac, et qułaprès les avoir bien seti coués, bien mêlés, il les ait tirés au hasard. Or;! c'est une mauvaise méthode pour faire un livre.

Il y a sans doute plus d'ordre dans les Mémoires, et il étoit plus facile de leur en donner ; l'auleur n'avoit qu'à suivre le cours des événemens de sa vie, et c'est ce qu'il a fait. C'est sans doute un inconvénient pour un auteur, de se constituer le héros de son ouvrage ; mais cet inconvénient est insépa

rable das Mémoires : c'en est un autre' non moins grave et non moins inhérent au genre, de dévoiler une foule de faits domestiques et cachés qui ne sont point du domaine de l'histoire , sur lesquels l'historien ou le faiseur de Mémoires it'a réelleinent aucun droit, et qui regardent dis personnes dont le désir juste et raisonnable seroit ipentêtre de rester obscures avec leurs verlus, leurs foiblesses et leurs vices. M. Dutens tâche du moins

d'atténuer, ce dernier défaut en disant du bien de • presque lout le monde : presque tous les hommes

qu'il connoît ont ja laille bien prise , la jambe helle, le' yisage agréable , de l'esprit et du génie: Ces deux dernières qualités, sur-tout , se trouvent réunies dans un grand nombre de personnes de sa conpoissance. La plupart des femmes dont il parle sont belles, aimables , -vertueuses. M. Dutens paroît un fort bon lomme, qui aime lout le monde, et qui est aimé de tout le monde ; cependant ces jugemens, si favorables aux individus qui en sont l'objet s font tomber l'auteur dans une singulière contradiction. En effet, parle-t-il d'un grand seigueur en parliculier, c'est un homme loyal, gée aéreux, et qui a de l'esprit et:clt genie; parle-t-ik des grands en général , ils sont tous égoïstes et inx justesi 11 regrette le temps qu'il a passé avec eux, les soins qu'il s'est donnés pour leur plaire'; il prend, pour épigraphe de son ouvrage, un trait de satire contre eux :

Dulcis inexpertis cultura potentis amici, .. * Erpertus metuit. niin

Il rópète ce ,trait salirique dans le cours de son ouvrage : il rapporte dans les: Mémoires une satirar entière de Regnier-Desmarels contre les grands

il en cite encore plusieurs strophes dans le Dum tensiana ,, et cependant il ne rencontre, ce ma semble, que des grands pleins de générosité et de bienfaisance. L'un, l'ayant pris pour précepteur de son fils, et s'aperçevant qu'il étoit fort ignorant, lui dit avec lonté : « Que cela ne vous inquiète » point; je m'en vais vous apprendre le grec, le » latin, l'anglais et les mathématiques, et puis » vous apprendrez tout cela à mon fils, » Et c'est réellement ainsi que M. Dutens fil son éducation et celle de son élève. Un autre l'établit à Turin, sur le pied le plus brillant ; un troisième lui fait donner un bénédifice considérable;un quatrième veut lui assurer douze mille livres de rente, à coudition qu'il voudra bien habiter avec lui dans la plus belle terre, le plus beau château, et la maison la plus opulente de l'Angleterre. Enfin, chez les Anglais, M, Mackensie, lord Butle, lord Algernot-P'erry. et le duc de Northumberland, se le disputent avec une émulation au nioins polie. En France, le duc de Choiseul p'est content que lorsque M. Dutens est à Chanteloup;madame la comtesse de Boufflers veut qu'il ait un appartement chez elle ; deux autres dames de Boufflers, femmes très-aimables aussi, le traitent avec beaucoup de bonté : il a les mêmes succès auprès des seigneurs de Turin ; les. cardinaux, à Rome, l'accablent de politesses et de bons procédés. Il me semble que M. Dutens devoit élre assez content des grands , à moins qu'il n'eût lui-même de fort grandes prélentions...

Il avoit celle, par exemple, de recevoir un présent du roi de Sardaigne, et il éprouva, à cette occasion, un petit mécompte assez plaisant. Admis à l'audience du roi, il le voit prendre et tenir, quelque temps à la main une très-belle tabatière ;

il ne douta pas qu'elle ne lui fût destinée, et il fut très désagréablement surpris lorsque, après avoir pris une prise de tabac, on remit la boîte à la poche. Un quart d'heure après, le 'roi sort d'une autre poche une nouvelle tabatière plus belle encore que la première : M. Dutens, enchanté, préparoît déjà son remerciement, lorsque S. M. prend gravement une prise de tabac d'Espagne, serre sa boîte , et congédie poliment M. le secrétaire d'ambassade,

Si l'on passe à M. Dutens cette petite contradiction entre sa bonhomie accoutumée et cette humeur chagrine qui le prend par accès, on sera assez content de lui, de ses principes, de sa conduite, et on trouvera assez d'agrémens et d'intérêt dans ses Mémoires : le style n'en est, à la vérité, ni correct ni élégant; on s'aperçoit trop en Jisant le français de M. Dutens, qu'il sait fort bien l'anglais; mais si cela explique les défauts de son style, cela ne les excuse pas, parce qu'il est trèspossible de bien parler et de bien écrire les deux Jangues.... On peut aussi reprocher à l'auteur, des répétitions de choses qui valoient tout au plus la peine d'être dites une fois. C'est ainsi (et ce n'est pas le seul exemple que je pourrois en rapporter) qu'il répète dans deux volumes différens les circonstances d'une chasse où l'on tua dix-huit mille trois cent quarante-trois lièvr es, dix-neuf mille cing cent quarante-cinq perdrix, neuf mille quatre cent quatre-vingt-dix-neuf faisans. Je fais grace des cail: les, des alouettes, etc. et je me borne à dire qu'il fut tiré, en tout, cent seize mille deux cent neuf coups de fusil, dont neuf mille dix par la princesse Charlotte. M. Dutens aime'ces énumérations : il nous apprend ailleurs que le comle Brull avoit

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