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l'idée la plus juste des travaux politiques de ce prince, beaucoup trop vanté par ceux qu'a éblouis son enthousiasme pour les arts des nations civilisées.

« La plupart des nations, dit-il , ayant reçu dans leurs moeurs des influences étrangères , sont perpétuellement en contradiction avec elles-mêmes, et n'offrent aux observateurs qu'un tableau variable; mais la discordance actuelle des mours du peuple russe passe ce qu'il y a jamais eu de

plus bizarre. Leur antique pauvreté et le faste : asiatique, les superstitions judaïques et la licenco

la plus effrénée, la stupide ignorance et la manio des arts, l'insociabilité dans une cour galante, la fierté d'un peuple conquérant et la fourberie des esclaves ; des académies chez un peuple ignorants des ordres de chevalerie dans un pays où le nom même de l'honneur est inconnu; des arcs de triomphe, des trophées et des monumens de bois ; l'image de tout, et rien en réalité ; un sentiment secret de leur foiblesse et la persuasion qu'ils ont atteint dans tous les genres la gloire des peuples les plus fameux : voilà ce qui résulte après un demi-siècle de ces étonnans travaux de Pierre ler, parce qu'il ne songea point à donner des lois, qu'il laissa subsister tous les vices, et qu'il se pressa d'appeler tous les arts avant que d'avoir réformé les moeurs. On croiroit voir les matériaux d'un superbe édifice épars , dégradés et noircis par le temps avant que d'avoir été employés, parce qu'un architecte imprudent les avoit préparés sur des fausses mesures, et que par cette faute, l'ouvrage à peine élevé au-dessus de ses premiers fondemens, et abandonné sans pouvoir être fini, n'offre déjà plas qu’un spectacle de ruines.

. « Ce qui restoit de ce règne célèbre, ce n'étoit pas un empire police, comme les panegyristes de Pierre ne cessoient de le répéter ; c'étoit un peuple féroce armé de tous les arts de la guerre.....» · Le roi de Prusse, l'impératrice Marie-Thérèse, l'ambassadeur Keyserling, le feld-maréchal Munick, vingt autres personnages célèbres qui figurent successivemenl dans ses Tableaux, donnent occasion à M. de Rulhière de faire admirer l'énergie et l'éclat de son pinceau. Toutefois, en rendant justise à la force et à la variété de ses couleurs, on ne peut s'empêcher de convenir qu'il abuse quelquefois de ce rare talent pour dessiner des caractères. Les portraits sont très-propres, sans doute à faire briller l'esprit et le, slyle de l'historien ; mais, comme c'est aussi l'un des ornemens que les auteurs médiocres mettent le plus souvent en que vre, ce devroit être une raison pour le grand écrivain de ne se livrer à ces espèces d'épisodes, que lorsque l'importance des héros les rend en quelque sorte nécessaires. D'ailleurs, ler, lecteur n'aime pas toujours que l'on prévienne son jugeinent : quelquefois il voudroit avoir le temps de faire con noissance avec un personnage, afin de s'en tracer l'image dans son esprit, et de la comparer à celle que l'historien lui présenteroit ensuite : c'est une satisfaction que M. de Rulhière ne lui donne presque jamais. Un nouvel acteur paroît-il sur la scène, dùt-il n'y rester qu'un moment, aussitôt il consacre trois ou quatre pages à l'étudier dans toutes les circonstances de sa vie. Cette manière de procéder, toujours uniforme, ralentit trop souvent la narration, sur tout dans les deux premiers volumes. Ajoutons que ces digressions, si soigneusement travaillées, où un

auteur s'épuise en antithèses pour bien saisir loutes les nuances d'un caractère, ne prouvent souvent autre chose que la finesse et les ressources de son esprit. Un trait, un mot, une circonstance adroitement saisie, feront mieux connoître un personnage que le portrait le plus scrupuleusement détaillé. On sait que c'est là le mérite particulier de Plutarque, et qu'il a suffi pour le faire placer parmi les plus grands historiens de l'antiquité.

Les anciens sont peintres : non contens de bien raconter un fait, ils le mettent sous les yeux. Souvent ils suspendront un moment leur récit, pour observer les sentimens divers qui animent leurs personnages. Ils peindront à grauds traits l'agitation inquiète de tout un peuple dans l'attente d'une grande nouvelle, ou bien sa consternatiou et son effroi au récit d'une défaite. Tout ,vit, tout se meut dans leurs tableaux, et c'est là qu'ils se livre à celte ima gina tionpresque poétique que les maîtres de l'art exigent dans un historien. Par ce moyen, ils savent ranimer à propos l'attention du lecteur, et le forcer à se reposer avec eux sur les événemens les plus importans. M. de Rulhière est un de nos écrivains qui, sous ce rapport, comme sous plusieurs autres, se rapproche le plus de ces grands modèles. On en voit une belle preuve dans le tableau de la ville de Varsovie : parmi beaucoup d'autres exemples également dignes d'être cités , je n'indiquerai ici que l'incendie de la flotte des Turcs , et sur-tout la description de leur armée , qui précède d'autaut mieux le récit de leurs défaites, qu'elle en expose d'avance le principe. ::

| Mais c'est pen d'un récit animé et pittoresqne des faits, il faut encore en savoir démêler les cau: ses. Parmi ces intrigues qui se croisent et qui so compliquent mutuellement ; parmi toutes ces pas sions différentes, souvent attentives à se masquer et à tromper tous les yeux, comment distinguer les vrais principes de tant de révolutions diverses et imprévues ? Souvent tel personnage qui prend la plus grande part dans un événement important, a été déterminé tout-à-coup par un hasard, par un caprice, et seroit étonné lui-même du motif qui l'a fait agir , s'il lui venoit dans l'idée de s'en vendre compte. Qui dévoilera tous ces mystères à l'historien ? Et faut-il s'étonner que les plus célè. bres aient quelquesois échoué dans ces recherches? On a accusé Tacite d'avoir mis dans la bouche des Romains un discours peu vraisemblable, lorsqu'il leur fait dire qu'Auguste avoit choisi pour successeur un prince impérieux et cruel, afin de faire regretter la douceur de son règne. On pourroit peut-être faire à M. de Rulhière quelques reproches de ce genre. Par exemple, lorsque le roi de Prusse refuse aux Polonais son intervention entr'eux et la Czarine, voici l'explication que donne l'historien de cette conduite. «Il favorisoit, ditil, les desseins de Catherine, de manière que ces malheureux républicains cédassent sans être opprimés. Toute sa conduite tendit évidemment à ce que les Polonais, déshonorés de plus en plus en recevant de gré ou de force Ponialouski pour roi, demeurassent toutefois séparés de la Russie , et que

ni la servile complaisance d'un parti, ni l'impuis· sante opposition de l'autre, ne rendissent la Cza

rine maitresse de la république. » Il est peut-être superflu de remarquer qu'il y a dans ces phrases un peu obscures' une contradiction, et que, și Frédéric vouloit que les Polonais reçussent un rei de gré ou de force, il consentoit done qu'ils fussent opprimés. Mais d'ailleurs cette politique si subtile et si raffinée , n'est-elle pas en contradiction avec ce que l'historien à établi ailleurs, qué ce prince ayant connu par experience toute l'incertitude des calculs de la politique , avoit pris la résolution d'attendre les événemens pour se der clarer ? N'étoit-il pas suffisant de dire que, conformément à ce principe de conduite , il laissoit avec plaisir à Catherine le soin d'affo:blir les Polonais, en se réservant de profiter , tôt ou lard, de leur désunion ? ...

En général, on peut accuser M. de Rulhière de vouloir quelquefois lire trop avant dans l'ame de ses personnages; de trop subtiliser sur le coeur humain ; de développer laborieusement de petites intrigues qui n'ont aucun résultat, Il est porté à accorder trop d'importance aux révélations que lui avoient faites des ambassadeurs et des ministres i ce qui peut devenir une source d'erreur, parce que les hommes d'Etat ne voient trop souvent dans un événement politique que la part qu'ils y onteue. Sans doute un historien ne doit riennégliger pour approfondir les causes secrètes des révolutions ; mais vouloir exposer toutes les manoeuvres cachées; toutes les tentatives inutiles auxquelles chaque incident a donné lieu, ce seroit s'engager dans un labyrinthe inextricable. C'est bien assez de raconter en détail celles qui ont eu une influence marquée sur le cours général des évém. nemens. fors; .. . ,

C'est sans doute à cette complication de tant de fils divers qu'il faut attribuer l'espèce d'obscurité qui se fait sentir dans quelques endroits de la narration, et qui, sans nuire à l'intérêt qu'elle

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