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cher à M. de Rulhière d'avoir profité des bienfaits de la cour pour écrire dans des principes opposés à la cour, et des secours qu'on ne trouve qu'en France pour écrire contre la France ; sous ce rapport, il devient encore impossible de le ranger parmi les philosophes. Jugeant toujours les peuples par l'état de leur civilisation, il voit le despotisme par-tout où il rencontre la barbarie, et la liberté dans tous les pays où la morale publique est bonne, où les beaux arts sont dirigés vers l'amélioration de la sociéle ; aussi parle-t-il loujours de la France comme d'un pays essentiellement libre. S'il avo.t vécu assez pour voir le règne de la raison, les institutions, les lois , les mæurs , les écrits de ce temps, il auroit déclaré que nous étions tombés dans la barbarie , et par conséquent dans l'esclavage , et ne se seroit point trompé.

M. de Rulhière d’a emprunté de la plıilosophie du dix-huitième siècle qu'une grande facilité à abuser des mots fanatisine et superstition; ce qui est sans inconvénient dans son ouvrage, parce qu'il n'applique ces mots qu'à des circonstances particulières, et non aux grands intérêts des nations ; et c'étoit bien là en effet l'esprit des sociétés dans lesquelles il passa sa vie. Mais doit-on en conclure qu'il étoit philosophe ? et l'espoir de grossir le parti peut-il aller jusqu'à flétrir , pour quelques phrases légères, la réputation d'un homme dont la conduite, les principes politiques, l'attachement à sa patrie et l'impartialité comme historien , sont dignes de l'estime des honnêtes gens, sur-tout lorsqu'il est prouvé que cet écrivain, instruit par l'expérience, est mort sans avoir mis la dernière main à son ouvrage ? Nous ne le croyons pas; mais, comme nous sommes entièrement désintéressés dans

Cette cause, nous avons cru qu'il nous suffroit. d'exposer les faits, et de laisser prononcer les lecteurs. (1)

F.

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L’Histotne présente plus d'une fois le spectacle d'une nation livrée à des dissensions intestines

(1) Peut-être que cela ne seroit pas difficile, en distinguant les philosophes actifs d’avec les philosophes passifs ou neutres; ceux qui propageoient leur philosophie d'avec ceux qui la gardoient pour eux-mêmes, ou qui même en blâmoient la propagation; on reconnoît dans ces derniers (et ce n'est pas un petit mérite ) des politiques attachés à l'état, amis de l'ordre., engemis des révolutions, mais peut-être malheureusement assez aveugles pout. ne pas sentir l'accord nécessaire du vrai et de l'utile. M. de Rhulière fut, ce nous semble, un de ces politiques si noma breux dans le 18e siècle : et c'est par là, je veux dire par son attachement à la monarchie, qu'il cst très-différent des philosophes actifs ; mais ce qui l'en rapproche, c'est une indifférence en matière de religion , qui se manifeste bien clairement dans son ou: trage. Sous ce rapport, il auroit même atteint, si la chose étoit possible, à ce degré d'apathie sublime qué M. Gaillard prend pour de l'impartialité, et qui consiste , selon cet historien , d si bien cacher ses principes religieux et politiques, que le lecteur ne puisse les deviner : niaiserie pbilosopbique, s'il en fut jamais; ou plutôt, vraie chimère, puisque les philosophes eux-mêmes n'ont pu la réaliser , et que, dans leurs hisløires comme ailleurs, ils ne nous laissent pas ignorer }eurs principes ; et cela doit arriver ainsi, puisque dans tout ouvrage où la religion entre pour quelque chose , il est comme impossible que l'ecrivain ne se montre , selon l'esprit qui l'anime, ou religieux ou irréli. gieux ou indifférent. Ainsi, après la lecture des histoires de Rollin, de Raynal, de Rhulière, on pe seroit pas en doute sor leurs principes , quand même ils ne les auroient manifestés d'aucune autre manières

que des voisins politiques fomentent dans son -sein, afin de lui faire consumer ses forces contre elle-même, et de la mettre hors d'état d'opposer aucune résistance à leurs desseins ambitieux ; mais avant les troubles de la Pologne, on n'avoit peut-être jamais vu des troupes étrangères s'éta • blir dans une république indépendante, sous le nom d'auxiliaires et d'amis, contraindre les citoyens à se rassembler , leur dicter insolemment les lois et les réformes qu'ils doivent adopter; les forcer de s'enchaîner au : joug de leurs propres mains, et donner ainsi des formes légales à la violence'et à la tyrannie. Cette situation singulière, développée par un écrivain habile, pe pouvoit manqner de rendre l'Histoire du Démembrement de la Pologne extrêmement attachante, parce qu'elle lui donne un caractère particulier qui la distingue de toutes les autres révolutions politiques ...Une autre singularité du sujet, dont l'auteur à également tiré un grand parti, c'est l'opposition qui existoit entre les moeurs des. Russes' et celles des Polonais : les uns, perfides , astucieux, marchant avec activité vers un but unique, mettant en oeuvre tous les détours et toutes les ruses de la politique la plus raffinée, et cependant, trompés fréquemment dans leurs calculs, parce qu'ils ne soupçonnoient pas ce que le patriotisme et l'amour de l'indépendance peuvent donner de courage et de force dans les situations le plus désespérées ; les autres, divisés entr'eux d'intérêt et de passions , aussi imprévoyans que braves, jamais assez soupçonneux, quoique toujours trom pés, mais résistant encore sous le glaive de leurs

oppresseurs, et chargés de fers plutôt qu'asservis.”

Ce sont les derniers défenseurs de la liberté polonaise; ce sont ces grands personnages, dont les défauts-même ont quelque chose de noble , et ne présentent souvent que l'exagération de quelque vertu, qui ont le plus élevé l'imagination de l'historien , et i lui ont inspiré ses plus beaux traits. En peignant dans tous le patriotisme et la fermeté, il a su habilement différencier ces traits généraux, suivant les divers caractères. Le grand général Branicki est à la fois ferme et prudent', courageux et modéré ; Mokranoúski, plus jeune et plus impélueux, va souvent défier le danger. L'évêque de Cracovie, dans sa noble résignation, ne sait pas même si le danger existe ; et, sans craindre ni l'exil ni la mort, il reste immobile à la place que le devoir lui a assignée. Ces trois personnages, si différens entr'eux, le sont encore plus de l'ém vêque de Kaminieck , qui craint d'exposer inutilement sa vie, qui même ne peut se défendre d'une violente impression de terreur au seul bruit de l'artillerie, ou à la vie d'un glaive nu, mais dont l'infatigable activité sait créer de nombreuses ressources au moment où les plus illustres Polonais: ne savent plus que mépriser la mort : citoyen vrai-. ment grand, qui eût sauvé la Pologne, si elle eût pu l'être; et qui, en lui dévouant ses biens, son génie, son existence tonte entière , fit preuve d'un véritable héroïsme, moins brillant sans doute que celui qui sait courir au-devant de la mort , mais.. plus utile, et sur-tout plus rare, puisque l'un peut n'être que le résultat d'une exaltation momentanée, . dont tous les hommes sont plus ou moins susceptibles, tandis que l'autre suppose une persévé

rance dans les résolutions , et une force de caraca tère dont la nature se montra toujours très-avare,

Mais si M. de Rulhière s'applique, avec une sorte de prédilection, à peindre ces généreux ci. toyens, il n'est point injuste à l'égard de ceux qui figurèrent à la tête du parti opposé. Ainsi il représente sous les plus brillantes couleurs le génie et les talens des deux Czartorinski. En effet, ces deux premiers auteurs des malheurs de la Pologne avoient su trouver le seul moyen qui pût la sauver de sa ruine, en l'arrachant aux désordres de l'anarchie, Ils ne conimirent qu'une faute, mais sans excuse et sans remède ; ce fut d'appeler des étrangers à l'appui de leurs desseins, et de ne pas prévoir que ceux-là même qui les aidoient avec tant de zèle à détruire, en mettroient bien plus encore à les empêcher de réédifier, ,

Mais où l'auteur fait sur-tout Briller sa profonde connoissance des hommes, autant que l'esprit d'équité qui l'anime, c'est dans la peinture de ces grands personnages , dont la mémoire, environnée jusqu'aujourd'hui de flatteries ou de haines, n'ą pas subi encore le jugenient sans appel de la poss térité, Telle est cette Catherine II, qui montée sur le trône par le meurtre de son époux, s'y rendit aussitôt l'objet des adulations de ceux qui se disoient philosophes : femme profondément per verse, qui 'crut que l'hypocrisie lui tiendroit lieu de vertus; qui se donnoit pour humaine, en exerçant le plus violent despotisme, et avoit sans cesse à la bouche les mots de modération et de justice, en se livrant sans réserve à son naturel ambitieux et tyrannique.

M. de Rulhière ne parle qu'incidemment de Pierre [er'; mais, dans une seule page, il donne

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