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mais j'ajouterai une remarque qui semble découvrir ses vues secrètes : c'est qu'en même temps qu'il lui plait d'attribuer à la matière des désirs de perfection qu'on ne lui a jamais connus, il étouffe ou méconnoît, ces mêmes desirs dans les êtres de son espèce; et, par une bizarrerie inexplicable, il veut que la pierre insensible puisse aspirer à un état plus élevé, tandis que l'homme, qui seul dans l'univers espère l'immortalité, n'est destiné, selon lui, qu'à se précipiter d jamais dans les abimes. Quel renversement de toutes les idées ! Quelle ignorance profonde de la nature, ou plutôt quelle mauyaise foi évidente !

Il sembleroit qu'un système aussi absurde dût être dépourvu de tout moyen de faire illusion. Mais comme la plupart de ceux qui s'adonnent à l'étude des sciences physiques ne parlent pas trèsbien leur langue, l'impropriété des expressions leur tend à eux-mêmes des piéges, ou bien ils s'en servent à dessein pour égarer les jeunes gens qu'ils endoctrinent. C'est ainsi que l'auteur dont nous parlons, pour établir le passage d'un règne à l'autre, ose donner aux substances filamenteuses qu'on remarque entre les fossiles, le nom de pierres fibreuses , quoique le mot fibre soit exclusivement réservé à l'organisation aniinale. C'est par de tels rapprochemens qu’un professeur parvient à étourdir des écoliers, et qu'il se déshonore auprès des gens instruits.

Dans celte bizarre doctrine , l'homme se trouve, comme on le dit populairement, plus malheureux que les pierres; car tandis que la pierre tend à se perfectionner en passant à l'état végétal, l'homme n'a d'autre perspective que de relourner à l'écume et à la crasse de la terre dont nous sommer formes : expressions abjectes et dégoûtantes, dans lesquelles il semble que l'auteur ait voulu concentrer, s'il m'est permis d'employer cette expression chimique, toute la bassesse de ses idées et de son style.

Cette physique grossière , qui s'acharne à avilir l'espèce humaine, semble nous ramener à l'enfance par la puérilité et la turpitude de ses conceptions. Dans ses idées générales sur la nature , l'auteur a découvert que ce monde est une espèce de polypier dont nous sommes les animalcules. Nous sommes dos espèces de parasites, des cirons, de même que nous voyons une foule de pucerons qui vivent aux dépens des arbres. Nous sommes formes de l'écume et de la crasse de la térre. .

Voilà comme ces misérables travaillent à flétrir dans le coeur de l'homme tout sentiment d'honneur et de dignité morale. El c'est chez le premier peuple de l'univers quon ose débiter ces sotlises énormes ! On ose les recueillir dans un livre destiné à l'enseignement, et publié avec appareil par des savans de l'Institut de France ! Quel opprobre pour la physique! Quelle honte pour notre siécle! Tandis que la fleur de la nation brave tous les périls pour écarter de son sein le fléau de la guerre, des physiciens ignorans oseront ne voir dans l'homme qui meurt pour son pays , quun puceron formé de la crasse de la terre! Un souverain à la tête de son armée ne sera qu'un ciron un peu plus remuant que les autres ! Et cependant on verra ces philo-* phes , aussi vils dans leurs actions que dans leurs pensées, ramper devant ceux qu'ils osent traiter de cirons et de parasites , et mendier des récom- . penses, comme le prix des efforts qu'ils ont faits pour déprayer la jeunesse !

C'est avec raison que M. Deluc oppose des considérations morales à ces dangereux systèmes de la physique moderne. Il ne craint pas de dire que ceux qui les publient se rendent très-coupables, et il laisse suffisamment entendre à quels dangers s'expose un Etat qui souffre que l'on corrompe impunément la morale publique. En attendant que les magistrats soient plus éclairés sur cette matière, et qu'ils comprennent que la tolérance de l'erreur est la persécution de la vérité, il est au pouvoir des honnêtes gens de punir ces écrivains pernicieux par le côté le plus sensible, par leur cupidité, en rejetant leur ouvrage avec la juste indignation qu'il doit inspirer. Z.

III.

ATHÉN É E. Cours de Littérature.

Troisième Leçon de M. Chénier. - FABLIAUS.

Les symptômes de la décadence se manifestent : les applaudissemens deviennent moins vifs; l'ennui gagne; le professeur s'épuise et s'affoiblit; on devoit s'y attendre ; il eût dû le prévoir ; mais son zèle philosophique lui a fait illusion : il s'est trompé sur la valeur de la mine qu'il se proposoit d'exploiter; il commence à se répéter ; ce sont toujours les mêmes lazzis; encore une leçon, le dégoût succédera à l'ennui. Dans les ouvrages des Troubadours, on trouve des facéties anti religieuses ; les Fabliaux reproduisent les mêmes facélies; comment jeter de

Tome V.

la variété sur un sujet aussi uniforme ? Le professeur n'avoit pas pressenti cet écueil de la monotonie : plein d'un aveugle enthousiasme, étourdi par l'idée de l'effet qu'il alloit produire, il n'a pas vu que tout son succès se borneroit à une première impression ; et qu'en se proposant de faire de ses leçons de littérature un petit cours d'impiété, il arriveroit très-rapidement à n'en faire qu’un cours d'ennui. Cela profite déjà ; la dernière leçon peut passer pour très-instructive en ce genre, et promet beaucoup pour l'avenir. Voulez-vous apprendre à vous ennuyer, à bâiller pendant une heure, allez dorénavant au Cours de M. Chénier.

Les professeurs ne savent pas tout : il faut apprendre à celui-ci pourquoi il ennuie, et pourquoi il ennuiera ; cela ne sera pas même inutile à ses disciples : c'est toujours une consolation, quand on s'eunuie, de savoir pourquoi. Et d'abord, messieurs les auditeurs , vous vous ennuyez, parce que vous êtes trop savans et trop modestes : vous vous imaginez que M. Chénier peut vous apprendre quelque chose en fait de lazzis anti - religieux, et de pasquinades philosophiques; non, messieurs, vous avez eu le bonheur de naitre dans le siècle des lumières ; vous êtes prodigieusement éclairés ; vous savez votre Vollaire, par coeur ; vous avez médité vos questions encyclopédiques , et vous venez vous remettre sur les bancs ! Que voulez-vous donc qu'on vous apprenne? Voltaire lui-même a déjà perdu pour vous tout son sel; et vous semblez venir à l'Athénée pour dire au professeur : Fais-nous rire encore ! Messieurs, à coup sûr, il vous fera bâiller. Vous pourriez répondre à toutes ses plaisanteries soporifiques par ce vers de La Fontaine:

Le conte est du bon temps, non du siècle où nous sommes,

Du temps des contes dont il vous endort, on avoit moins de philosophie et plus de bonhomie que vous n'en avez:ces Troubadours, ces auteurs de Fabliaux étoient, au fond, de très bonnes gens,très-simples, trèsingénus et très-croyans ; ils étoient bien loin d'avoir la malice que leur prête le professeur; leurs bouffonneries, leurs gaietés, s'adressoient à des contem. porains qui leur ressembloient, et qui, quelquefois, n'étoient point fâchés de s'égayer au sujet des choses même qu'ils respectoient le plus. Nous sommes fort éloignés aujourd'hui de cette simplicité gauloise. Qu'y a-t-il de piquant à entendre railler de ce que nous ne croyons plus, à entendre fronder ce qui n'existe plus, à voir danser sur des ruines, et insulter à des tombeaux? Lorsque la religion cessa , dans le dixhuitième siècle, d’être respectée comme institution divine, elle imposoit encore comme puissance sociale; les gaietés des Troubadours, des auteurs de Fabliaux, de Rabelais , etc., s'adressoient à la foi et à la conscience; celles de Voltaire, à l'orgueil et à l'envie ; mais aujourd'hui quelle intelligence un prétendu diseur de bons mots pourroit-il se ménager dans les cours ? Est-ce à l'envie qu'il parle ? Est-ce à la conscience ? Est-ce même à l'esprit? Quel esprit y a-t-il à faire un choix des traits libres et des saillies anti-religieuses répandus dans les écrits barbares de quelques poètes de nos premiers siècles ? L'en n étoit donc une des conditions inévitables d'un cours de Littérature établi sur ce plan: il doit succéder très-vîte à l'effet de la première impression; et il attendoit le professeur à sa troisième séance.

Il faut être juste pourtant: son début a été des plus réjouissans : c'étoit une comédie de voir avec quelle gravité, quelle componction il a préparé la délica

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