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la France, pour soutenir l'unité de pouvoir, qu'elle parvint en effet à rendre au monarque. Mais du moins le monarque n'éloit pas neutre, et les puissances fidelles à leurs alliances pouvoient le servir. En Pologne, à qui porter du secours ? Tous les partis couroient l'Europe pour en réclamer, et tous s'accusoient auprès de ceux qui pouvoient les servir, Le parti qui vouloit chasser les Russes, vouloit aussi revenir aux anciennes coutumes qui avoient fini par livrer la Pologne aux étrangers; et ce qu'il y a de remarquable, c'est que Catherine II ne persécutoit Poniatouski que parce qu'il s'opposoit, au retour de ces mêmes coulumes. Ainsi il y avoit unité d'intentions entre ceux qui se combattoient les armes à la main, et division entre ceux qui s'accordoient pour écraser les confédérés. Catherine non-seulement protégeoit toutes les anciennes causes d'anarchie, mais elle en créoit de nouvelles; et les confédérés, qui voyoient toujours la liberté dans la licence des dièles et dans le pouvoir des grands, opposé à celui du roi, se faisoient tuer par les soldats de Catherine, pour obtenir le falal avantage qu'elle leur préparoit,

Dans cette confusion de volontés, de moyens, de partis, trop ordinaires à la fin des révolutions , les puissances voisines de la Pologne attendoient le dénouement de ce grand drame pour en profiler, sans prévoir quel contre-coup en recevroit l'Europe ; et les puissances éloignées, qui avoient un intérêt si éminent à soutenir cet Etat, n'étoient pas fâchées de trouver dans l'extrême complication des événemens,une excuse pour ne pas se hâter de prendre un parti actif. Les philosophes français şeuls se preșsèrent de se déclarer en faveur de Catherine, de vanter à l'Europe entière sa justice,

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ses vertus, son humanité, son amour pour la toléa rance; il est vrai qu'elle s'adressoit avec une modeste complaisance ces éloges dans tous les écrits publiés en son nom ; et les malheureux Polonais qu'elle livroit au désespoir, dupes eux-mêmes de cette basse dissimulation, furent long-temps persuadés qu'on ne les pilloit et les proscrivoit au nom de l'impératrice de Russie, qu'à son insu et contre le vou de son coeur sensible.

M. de Rulhiêre , qui démêle et expose ces intérêts compliqués avec une rare sagacité, s'explique avec beaucoup de franchise sur la conduite ridicule que tinrent alors les philosophes français, sur le sens qu'ils ont fini par donner au mat tolérance. Une courte notice sur M. de Rulhière servira à expliquer comment cet homme, d'un esprit ferme et juste, qui ne se trompe jamais toutes les fois qu'il tire ses réflexions de son sujet, se met quelques fois en contradiction avec lui-même lorsqu'il cède au desir de faire des phrases, uniquement pour paroitre penseur. Ce léger défaut tient à l'esprit du temps où cet ouvrage a été composé, et ne nuit point à l'effet qu'il doit produire.

X X.
Suite du méme Sujet.

Jl n'est pas toujours nécessoire de beançoup travailler pour obtenir à Paris, une grande réputation littéraire. Quelques heureux essais que les maîtres de l'art s'empressent d'encourager ; des applaudissemens accordés par ces sociétés choisies , qui. dans les capiiales, décident i la fois du mérite d'un

homme et de ses ouvrages; une certaine habileté à entretenir les espérances que l'on a fait naitre,' et l'art de se présenter comme également dominé par des goûts contraires, en laissant toujours douter auxquelles des affaires.ou des lettres, on consacrera des talens qui ne sont plus contestés, voilà tout ce qu'il faut pour jouir pendant sa vie d'une renommée brillante ; mais ce rôle , tout facile qu'il paroisse en apparence , ne peut cependant être bien rempli que par un homme de beaucoup d'esprit. Dans le grand nombre des auteurs auquels l'opinion a fait presque toutes les avances, il en est peu qui se soient acquittés aussi loyalement que M. de Rulhière ; son ouvrage justifie et les éloges donnés par les littérateurs à ses prenniers essais, et le zèle constant que déployèrent en sa faveur les sociétés qui l'avoient adopté. Les succès qu'il obtint comme homme du monde ayant été long-temps la plus ferme base de sa renommée littéraire, il n'est pas sans intérít de rechercher l'influence que les liai

sons qu'il contracta eurent sur son talent et sur ses · opinions ; car malheureusement les opinions des

lillérateurs sont devenues d'une si haute importance depuis le règne de la philosophie, qu'un ouvrage est encore aujourd'hui jugé moins par ce qu'il vaut, que par la réputation présumée de l'auteur.

M. de Rulhière fut élevé au collége de Louis-leGrand; à seize ans il entra dans les gendarmes de la garde; il devint aide-de-camp de M. le maréchal de Richelieu , alors gouverneur de Bordeaux, et quilta le service à l'âge de trente ans. L'intelligence qu'il avoit inontrée dans ses études lui acquit l'amitié du P. Latour, jésuite et préfet du collége de Louis-le-Grand; ce fut ce religieus qui le présenta à M. de Breteuil, nommé ministre plé

nipotentiaire en Russie; M. de Rulhière l'accompagna à Pétersbourg, et fut témoin de la révolution qui avança les jours de Pierre III, et porta Catherine II sur le trône.

Les petites anecdotes que les philosophes ont inventées, conservées et commentées sur leurs amis et sur leurs ennemis, ont également dénaturé le caractère des uns et des autres; et c'est une chose remarquable, qu'au moment même où l'on publie un bon ouvrage de M. de Rulhière , ceux qui semblent desirer davantage le succès de ce livre, réveillent tout ce qui peut prévenir contre l'auteur. Il faut juger l'homme par les faits qui ne sont pas contestés ; c'est l'unique manière de trouver la vérité à travers l'exagération des éloges et des satires,

Le maréchal de Richelieu et M. de Breteuil, premiers protecteurs de M. de Rulbière, devinrent et restèrent ses plus fidèles annis. Accueilli avec distinclion par madame la comtesse d'Egmont, fille du maréchal de Richelieu, admis dans l'intimilé de cette famille, il la cultiva avec assiduité jusqu'au moment où la révolution dispersa dans toute l'Europe les grands qui, par la légèreté de leurs principes, avoient eux-mêmes avancé les événemens devant lesquels ils fuyoient. M. de Rulhière vit avec effroi les premiers essais de celite grande conmotion politique, dont les progrès lui causèrent une tristesse qui abrégea ses jours : il mourut le 30 janvier 1791, âgé de cinquante-six ans. | Il me semble que l'exposé rapide de ces fails suffit pour mettre tout lecteur de bonne foi à mème de juger M. de Rullière. Long-temps après être sorti du collège , ceux qui l'ont élevé s'occupent de są fortune; ses protecteurs deviennent ses amis; l’ħąbitude qu'il avoit prise d'observer la marche des révolutions, devoit lui donner des avantages dans celle qui s'ouvroit en France; il pouvoit, comme tant d'autres, décorer l'ingratitude du beau nom d'amour de la patrie, et se faire applaudir de la grandeur d'un sacrifice qui auroit tourné au profit de son ambition : des calculs aussi vils n'entrèrent jamais dans sa pensée ; et soit qu'on veuille attribuer le parti qu'il prit dans la révolution, à la prévoyance d'un esprit accoutumé à calculer le danger des dissensions civiles, soit qu'on n'y voie que le sentiment d'un coeur blessé dans ses plus chères affections, la conduite de M. de Rulhière n'en reste pas moins honorable. Que l'on compare à cette fidélité en amitié, à cette conscience dans ses liaisons, à cet oubli de toute ambition personnelle, ou même de toute gloriole populaire, les faits et gestes de nos philosophes, et l'on verra si c'est à bon droit qu'ils veulent aujourd'hui mettre M. de Rulhière dans la grande confrairie. Et pour ne parler que de ceux qui ne sont plus, qu’on se rappele la conduite de ce làche Champfort, qui trahit sans pitié ceux qui avoient à plaisir embelli la moitié de son existence; qui se déshonora également comme littérateur, en fournissant à un autre facţieux le discours qui provoqua la clôture de l'Académie française; et qui, frappé lui-même de la terreur qu'il avoit contribué à répandre, n'eul point le courage d'attendre la mort, et manqua de la fermeté nécessaire pour se tuer tout-à-fait. Ce Champfort, comine le plus déhonté de la bande, fut chargé, en 1789, par les philosophes actifs, d'attaquer la réputation de M. de Rulhière; et c'esť de là que sont partis les portraits et les anecdoles dont on réveille maintenant le souvenir.

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