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ni que M. Villers lui-même, approuvent les conséquences de cetle philosophie. Mais l'homme le plus modéré pose tranquillement, dans la spéculation, un principe dont la pratique va bouleverser le monde entier. Il faut croire, pour l'honneur de l'humanité, que les premiers philosophes qui commentèrent les Droits de l'Homme, ne savoient pas qu'ils déchaînoient des tigres dans la société; mais, après que des torrens de sang en ont attesté les effets, avec quel jugement M. Villers vient-il s'extasier encore sur la théorie de ces droits ! Il est vrai que les philosophes de 1793 ayant donné dans ce qu'il appelle une excentricité vraiment risible (1), M. Villers ne veut pas qu'on prenne leurs printipes tout-à-fait à la rigueur, et il parle d'un milieu modéré (comme s'il y avoit des milieux ex, trêmes), qu'il faut tenir entre la démocratie spes culative et la démocratie pratique. Etrange philoso. phie, qui donne aux hommes des principes qu'ils doivent craindre de pratiquer dans toute leur éten: due, et qui prétend leur enseigner des vérités dont l'application seroit une erreur ! Voilà comme ces docteurs gouvernent les passions humaines. Ils s'applaudissent d'avoir rompu la digue, et ils disent au torrent : Vous êtes libre, mais n'allez pas nous inonder. N'est-ce pas se jouer manifestement de la société et de ses lois , et, sous l'apparence d'un discours mitigé, tepdre au renversement de tout ordre ? Ainsi, M. Villers, qui est si ferme sur le

(1) M. Villers , qui est un écrivain prodigieusement sérieux, et à qui tout paroit effroyable dans la conduite des papes , trouve enfin quelque chose de risible dans les massacres de 93. Cela est heureux ! Le beau mot que l'excentricité des Jacobins, pour peindre leur règue de sang ! La barbarie du style est égale à celle des idées..

chapitre des Droits de l'Homme, veut bien que les derniers de l'état se croient égaux aux premiers, mais non pas qu'ils le soient en effet. IL Jeur accorde la spéculation, et il leur interdit la pratique. C'est là son milieu modéré. Mais qui ne voit que les peuples, prévenus d'un tel principe, ne s'arrêteront point à des distinction's si frivoles, et que, dégoûtés d'une vaine théorie qui ne flatte que l'orgueil philosophique, ils passeront à la pratique de cette égalité qui leur promettra des biens plus réels ? N'est - cé pas là la marché "que les passionis ont déjà suivie ? Et pourquoi ne la suivroient-elles pas encore ? Et par quelle inconcevable démence les philosophes prétendroient-ils nous persuader qu'on peut aujourd'hui poser les mêmes principes, sans 'courir le risque d'en voir échapper les mêmes conséquences ?. ..

Mais pour mettre ces vérités dans un plus grand jour, il sera nécessaire de remonter à quelques idées premières que M. Villers n'a pas même entrevues. On ne trouve, dans son ouvrage, aucun de ces principes généraux qu'un auteur habile jette en avant, comme des fondations sur lesquelles s'appuient toutes ses preaves. 'Il'a pris une méthode plus aisée et plu's convenable à son talent : c'est de ramasser toutes les déclamations de son Ecole' contre les papés, contre l'Église, contre les princès catholiques; et pourvu qu'il ait fait sonnér bien haut les mots de liberté et de philosophie, qui sont les foudres de son éloquence, il est assuré d'avoir mis en poudre tout l'édifice de la religion romaine. Il se jette dans l'histoire, et dans un amas de compilations superflues, où il se noie faute de savoir quel art doit présider à l'emploi de l'érudition. Il ignore que l'histoire n'a de force que lorsqu'elle vient à

l'appui des vérités que le raisonnement a établies, mais que tout le monde se défie d'un charlatan qui commence par arranger les faits à sa convenance, qui atténue les uns, qui glossit les autres, et qui les dénature tous, pour leur faire prouver tout ce qu'il veut.

Arrêtons-nous un moment au chapitre où M. Villers prétend nous donner des instructions géném rales sur l'essence des réformations. Il a découvert, dans cette essence, et il veut bien nous l'apprendre, dans l'effusion de son ame , que les révolutions sont très-utiles et très-desirables (1), attendu que ce sont. des moyens essentiels de perfectibilité, dont la seule vue pour enflammer tes belles ames ; mais que les 'ames paisibles , qui ne sont pas belles, et les esprits modérés qui ne sont pas philosophes, qu'effraient une marche bondissante et les fureurs des révoltes, ceux-font de l'histoire une idylle, et de l'univers une Arcadie. M. Villers, qui ne s'amuse point à la pastorale, mais qui aime les marches bondissantes , et à qui les fureurs des révoltes ne font pas peur , doit donc, en vertu de cette théorie des belles ames , admirer la révolution de la Réforme, qu’Erasme appeloit la tragédie luthérienne, et encore plus la révolution française, qui en est un corollaire , et qui, d'ailleurs, est bien plus tragigique. Voilà le raisonnement sur lequel ce philosophe a bâti tout son ouvrage, et je défie d'y trouver

(I). Voyez pages 22 et 126 , où M. Villers nous parle des beaux effets de ces révolutions, qui, déplaçant toutes les propriétés , fruits des institutions sociales, ne laissent à leur place que la grandeur d'ame , les vertus et les talens, fruits de la seule nature. C'est là le solide de la réforme et de la philosophie, c'est ce déplacement des propriétés. Il est bien juste qu'on gogne quelque chose à faire des révolutions et à les vagter.

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une idée qui ne rentre point dans celle-là, M. Villers abuse ici d'une lueur de raison, qui ne lui apparoît que pour l'éblouir. Il a lu quelque part que les révolutions servent à l'instruction des hom- .. mes ; mais il n'a pas compris cette pensée. Elle ne signifie pas, comme il le suppose, que les révolutions soient l'explosion de quelque vérité qu'il faille acheter avec du sang, mais qu'au contraire, étant l'ouvrage des passions, soulevées par une fausse doctrine, elles tournent à l'instruction des peuples, en les corrigeant par les malheurs qu'elles entraînent à leur, suite. C'est aussi de cette manière qu'il faut entendre cet état meilleur où la société arrive après les grandes secousses. Tout peuple qui sort de l'ordre, est forcé d'y retourner par son désordre même. Il est malheureux jusqu'à ce qu'il y rentre. C'est ainsi que notre nation , lassée des horreurs de l'indépendance, demande à se reposer dans ses 'anciennes lois , et quelle s'est corrigée de la philosophie par la philosophie ellemême. Les révolutions sont donc les châtimens de l'erreur, et non les progrès de la vérité. Bien loin d'être desirables, elles ne peuvent servir qu'à apprendre aux hommes à n'en plus faire.

Mais comment les hommes en tireront-ils cette instruction, si on leur laisse des maîtres tels que M. Viller's , qui se font gloire de leur enseigner, avec Zuingle , que le peuple peut renverser l'audorité quand elle lui déplaît,' et déposer ses magistrats quand il les juge oppresseurs (pag. 132 ); qui n'approuvent la doctrine de Luther que parce qu'ils y voient le renversement de toute monarchie di-' . vine et humaine ? Je demande à tout homme sensé si la société peut se maintenir avec de tels principes, et si ce n'est pas se moquer, de prétendre

qu'en prêchant une doctrine si favorable aux passions, on apprendra aux homines à agir sans passion, et à tenir un milieu modéré ?

Mais lâchons de porter notre vue plus haut, et considérons dans une plus grande lumière ces prineipes de la société que M. Villers altaque sans les connoître.

Il y a deux choses dans l'homme qui intéressent l'ordre social, sa volonté et ses actions:car l'homme peut vouloir le mal, et il le peut commettre; et pour prévenir ce mal dans sa source, il ne suffit pas de punir l'action qui le commet, si l'on ne redresse aussi la volonté qui le produit. Il faut douc tout à-la-fois à la société, et des lois qui éclairent'la volonté des hommes, et un pouvoir qui règle leurs actions. . .

Voilà, M. Villers, un principe certain , et il en faut prouver la fausseté, ou convenir que votre philosophie, qui proclame l'indépendance des volontés , est une-doctrine anti-sociale. Il n'est plus temps de vous envelopper dans vos subtiles distinctions, et de nous répondre que, si vous laissez les hommes libres de vouloir le mal, vous ne leur ordonnez pas de le commeltre, et que vous ne défendez point aux lois de le punir. Car, qui ne voit qu'en dernier ressort c'est réduire tout votre système et toute la société à l'institution des gibets et des échafauds ? Et s'il faut le rappeler, philosophes, pour votre instruction et pour la nôtre, par quels autres moyens nous avez-vous gouvernés ? Quel autre système avez-vous mis en pratique ? Ce n'est pas là une vaine théorie. Ici l'expérience vous presse , les faits parlent, le monde a les yeux ouverts sur ce débordement de crimes dont vos spéoulations ont inondé la France, ses colonies, ses

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