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car, pour échapper à l'hypocrite intégrité du pacha , il faut avoir , par un second crime, de quoi payer l'impunité du premier.

On croit peut-être que le pacha, en parcourant son gouvernement, porte un remède à ces maux, et venge les peuples : le pacha est lui-même lo plus grand fléau des habitans de Jérusalem. On redoute son arrivée comme celle d'un chef ennemi; on ferme les boutiques, on se cache dans des souterrains; on feint d'être mourant sur sa natte, ou l'on fuit dans la montagne. • Je puis attester la vérité de ces faits, puisque je me suis trouvé à Jérusalem au moment de l'arrivée du pacha. A.... est d'une avarice sordide, comme presque tous les musulmans; en sa qualité de chef de la caravane de la Mecque, et sous le prétexte d'avoir de l'argent pour mieux protéger les pélerins, il se croit en droit de multiplier les exaclions; il n'y a point de moyens qu'il n'invente. Un des plus ordinaires, c'est de fixer tout-à-coup un maximum fort bas pour les comestibles. Le peuple crie à la merveille, mais les marchands ferment leurs bou. tiques. La disette commence; le pacha fait trailer secrètement avec les marchands ; il leur donne, pour un certain nombre de bourses, la permission de vendre au taux qu'ils voudront. Les marchands cherchent à retrouver l'argent qu'ils ont donné au pacha , ils portent les denrées à un prix extraordinaire, et le peuple, mourant de faim une seconde fois, est obligé, pour vivre, de se dépouiller de son dernier vêtement.

J'ai vu ce même A........ commettre, à Jérusalem, une vexation plus ingénieuse encore : il envoya sa cavalerie piller des Arabes cultivateurs, de l'autre côté du Jourdain. Ces bonnes gens , qui avoient payé le miri, et qui ne sẽ croyoient point en guerre, furent surpris au milieu de leurs tentes et de leurs troupeaux. On leur vola 2200 chèvres et moutons, 94 veaux, 1000 ânes et 6 jumens de première race : les chameaux seuls échappèrent. Un scheik les appela de loin, et ils le suivirent. Ces fidèles enfans du désert allèrent porter leur lait à leurs infortunés maîtres dans la montagne, comme s'ils avoient deviné que ces mailres u’avoient plus d'autre nourriture.

Un Européen ne pourroit guère imaginer ce que le pacha fit de ce butin. Il mit à chaque animal un prix excédant trois fois la valeur de l'animal. On envoya les bêtes ainsi taxées aux bouchers, aux différens particuliers de Jérusalem, aux chefs des. villages voisins : il falloit les prendre, et les payer sous peine de mort. J'avoue que si je n'avois pas vu de mes yeux cette double iniquité, elle me pa• roîtroit tout-à-fait incroyable.

Après avoir épuisé Jérusalem, le pacha se retire. Mais afin de ne pas payer les gardes de la ville, et sous prétexte de la caravane de la Mecque, il enmène avec lui les soldats. Le gouverneur reste seul avec une douzaine de sbires qui ne peuvent suffire à la police intérieure, encore moins à celle du pays. L'année dernière il fut obligé de se ca. cher lui-même dans sa maison, pour échapper à des bandes de voleurs qui passoient par-dessus les murs de Jérusalem, et qui furent au moment de piller la ville..

A peine le pacha a-t-il disparu , qu’un autre mal, suite de son oppression, commence : les villages dévastés se soulèvent, ils s'attaquent les uns les autres pour exercer des yengeances héréditaires. Toutes communications sont interrompues. L'agri

culture périt; le paysan va pendant la nuit ravager la vigne, et couper l'olivier de son ennemi. Le pacha revient l'année suivante ; il exige le même tribut dans un pays où la population est diminuée. Il faut qu'il redouble d'oppression, et qu'il extermine des peuplades entières. Peu à peu le désert s'étend ; on ne voit plus que de loin en loin des masures en ruines, et à la porte de ces masurez des cimetières toujours croissant : chaque année voit périr une cabane et une famille, et bientôt il ne reste que le cimetière, pour indiquer le lieu où le village s'élevoit.

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Suite du même sujet. Description de Jérusalem.

Vue de la montagne des Oliviers, de l'autre côté de la vallée de Josaphat, Jérusalem présente un plan incliné sur un sol qui descend du couchant au levant. Une muraille crénelée, fortifiée par des tours et par un château gothique, enferme la ville dans son entier, laissant toutefois au dehors une partie de la montagne de Sion , qu'elle embrassoit autrefois.

Dans la région du couchant et au centre de la ville, vers le Calvaire, les maisons se serrent d’assez près ; mais au levant, le long de la vallée de Cédron, on aperçoit des espaces, vides, entre autres l'enceinte qui règne autour de la mosquée bâtie sur les débris du Temple, et le terrein presqu'abandonné où s'élevoit le château Antonia et le second palais d'Hérode.

Les maisons de Jérusalem sont de lourdes masses carrées fort basses, sans cheminées et sans fenêtres; elles se terminent en terrasses aplaties ou en dômes, et elles ressemblent à des prisons ou à des sépulcres. Tout seroit à l'ail d'un niveau égal, si les clochers des églises, les minarets des mosquées, les cimes de quelques cyprès et les buissons des aloès et des nopals , ne rompoient l'uniformité du plan. A la vue de ces maisons de pierres renfermées dans un paysage de pierres, on se demande si ce ne sont pas là les monumens confus d'un cimetière au milieu d’un désert ? *

Entrez dans la ville, rien ne vous consolera de la tristesse extérieure : vous vous égarez dans de petites rues non pavées qui montent et descendent sur un sol inégal, et vous marchez dans des flots de poussière ou parmi des cailloux roulans; des toiles jelées d'une maison à l'autre augmentent l'obscurité de ce labyrinthe ; des bazars voûlés et infects achèvent d'ôter la lumière à la ville désolée; quelques chétives boutiques n'étalent aux yeux que la misère; et souvent ces boutiques même sont fermées dans la crainte du passage du Cadi ; personne dans les rues, personne aux portes de la ville; quelquefois seulement un paysan se glisse dans l'ombre, cachant sous ses habits les fruits de son labeur, dans la crainte d'être dépouillé par le soldat. Dans un coin à l'écart, le bouclier arabe égorge quelque bête suspendue par les pieds à un inur en ruines : à l'air hagard et féroce de cet homme, à ses bras ensanglantés, vous croiriez qu'il vient plutôt de tuer son semblable, que d’immoler un agneau. Pour tout bruit dans la cité déicide, on enlend par inter

valle le galop de la cavale du désert : c'est le ja· nissaire qui apporte la tête du bédouin, ou qui va piller le Fellah.

Au milieu de cette désolation extraordinaire, il faut s'arrêter un monient pour contempler des choses plus extraordinaires encore. Parmi les ruines de Jérusalem , deux espèces de peuples indépendans trouvent dans leur foi de quoi surmonter tant d'horreurs et de misères. Là vivent les religieux chrétiens que rien ne peut forcer à abandonner le tombeau de Jésus-Christ, ni spoliations, ni mauvais traitemens, ni menaces de la mort. Leurs cantiques retentissent nuit et jour autour du saint sé. pulore. Dépouillés le matin par un gouverneur turc, le soir les retrouve au pied du Calvaire, priaut au lieu où Jésus-Christ souffrit pour le salat des hommes. Leur front est serein, leur bouche riante. Ils reçoivent l'étranger avec joie. Sans forces et sans soldats, ils protègent des villages entiers contre l'iniquité, Pressés par le bâton et par le sabre, les femmes, les enfans , les troupeaux des campagnes se réfugient dans les cloitres des solitaires. Qui empêche le méchant armé de poursuivre sa proie, et de renverser d'aussi foibles remparts ? La charité des moines : ils se privent des dernières ressour. ces de la vie pour racheter leurs supplians. Turcs, Arabes, Grecs, Chrétiens schismatiques, tous se jettent sous la protection de quelques pauvres religienx francs , qui ne peuvent se défendre euxmêmes : c'est ici qu'il faut reconnoître avec Bose suet, «que des mains levées vers le ciel, enfon

cent plus de bataillons, que des mains armées ” de javelots.»

Tandis que la nouvelle Jérusalem sort ainsi de désert, brillante de clarté, jetez les yeux entre la Tomé Vi

9.

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