Imágenes de página
PDF
ePub

Je continuai mon voyage par terre.

Je ne vis dans le Péloponèse qu’un pays en proje à ces Tartares débauchés qui se plaisent à détruire à la fois les monumens de la civilisation et des arts, les moissons même, les arbres et les générations entières. Pourroit-on croire qu'il y ait au monde des tyrans assez absurdes et assez sauvages pour s'opposer à toute amélioration dans les choses de première nécessité ? Un pont s'écroule, on ne le relève pas; un homme répare sa maison, on lui fait une avanie. J'ai vu des capitaines grecs s'exposer au naufrage avec des voiles déchirées, plutôt que de racommoder ces voiles: tant ils "craignoient de faire soupçonner leur aisance et leur industrie!

De Modon, je me rendis à Coron, sur le golfe de Messenie. Je traversai ce golfe; je remontai le long du Pamissus. J'entrai dans l'Arcadie par'un des Hermæum du mont Lycée, je passai à Mégalopolis, ouvrage d’Epaminondas, et patrie de Philopémen ; j'arrivai à Tripolizza , cité nouvelle dans le valon de Tégée, au pied du Ménale. Je revins sur mes pas pour visiter Sparte, le Taigète, et la vallée de la Laconie. De là, je pris le chemin d’Argos par les montagnes : je contemplai tout ce qui reste de la ville du roi des rois; je m'arrètai à Mycènes et à Corinthe. En påssant l'isthme par les monts Géraniens, je vis un aga blesser un grec d'un coup de carabine, et lui faire donner cinquante coups de bâton pour le guérir (1).

(1) Nous rapporterons ici quelques traits semblables tirés d'un autre article du même écrivain, qui feront mieux connoître le despotisme turc, ou plutôt l'affreuse anarchie qui fait un despote de chaque musulman. En vain, dans le Péloponnèse, on veut se livrer aux illusions des Muses; la triste vérité vous poursuit. Des

Je descendis à Mégare et à Eleusis ; je séjournai quelque temps à Athènes; et disant enfin un éterloges de boue desséchée, plus propres à servir de retraite d des animaux qu'à des hommes ; des femmes et des enfans en haillons, fuyant à l'approche de l'étranger et du janissaire ; les chèvres mêmes effrayées se dispersant dans la montagne, et les chiens restant seuls pour vous recevoir avec des hurlemens : voilà le spectacle qui vous arrache au charme des souvenirs. La Morée est déserte : depuis la guerre des Russes, le joug des Turcs s'est appesanti sur les Moraïtes ; les Albanais ont massacré une partie de la population ; on ne voit de toutes parts que des villages détruits par le fer et par le feu; dans les villes, comme à Mistra , des faubourgs entiers sont abandonnés ; nous avons souvent fait quinze lieues dans les campagnes, sans rencontrer. une seule habitation. De criantes avanies , des outrages de toutes les espèces, achèvent de détruire dans la patrie de Léonidas l'agriculture et la vie. Chasser un paysan grec de sa cabane, s'emparer de sa femme et de ses enfans , le tuer sur le plus léger prétexte , est un jeu pour le moindre aga du plus petit village. Le Moraïte, parvenu au dernier degré du malheur , s'arrache de son pays , et va chercher en Asie un sort moins rigoureux; mais il ne peut fuir sa destinée ; il retrouve des cadis et des pachas jusque dans les sables du Jourdain et les déserts de Palmyre. ...

Les monumens n'ont pas moins à souffrir que les hommes de lc barbarie ottomane. Un épais Tartare habite aujourd'hui la citadelle remplie des chef-d'oeuvres d'Ictinus et de Phidias, sans daigner demander quel peuple a laissé ces débris , sans daigner sortir de la masure qu'il s'est bâtie sous les ruines des monumens de Péricles. Quelquefois seulement le tyran-automate se traine à la porte de sa tanière : assis les jambes croisées sur un sale tapis, tandis que la fumée de sa pipe monte à travers les colonnes du temple de Minerve , il promène stupidement ses regards sur les rives de Salamine et la mer d'Epidaure. Nous ne pourrions peina dre les divers sentimens dont nous fûmes agités , lorsqu'au milieu · de la première nuit que nous passâmes à Athènes, nous fûmes réveillés en sursaut par le tambourin et la musette turque, dont les sons discordans partoient des combles de Propylées; en même temps un prêtre musulman chantoit en arabe l'heure passée à des Grecs chrétiens de la ville de Minerve. Ce derviche n'avoit pas besoin de nous marquer ainsi la fuite des ans , sa voix seule dans ces lieux annonçoit assez que les siècles s'étoient écoulés.

Cette mobilité des choses humaines est d'autant plus frappante

nel adieu au pays des Muses et des grands hommes, je m'embarquai au cap Suñium pour l'ile ' de Zéa. pour le voyageur, qu'elle est en contraste avec l'im nobilité du reste de la nature : comme pour insulter à l'instabilité des peuples , les animaux même d'éprouvent pi révolution dans leurs empires, ni changemens dans leurs (meurs. Le lendemain de notre arrivée à Athènes, on dous fit remarquer des cigognes qui montoient dans les airs, se for poient en bataillon, et prenoient leur vol vers l'Afrique. Depuis le règne de Cécrops jusqu'à nos jours, ces oiseaux ont fait chaque année le même pélerinage, et sont revenus au même lieu. Mais combien de fois opt-ils retrouvé dans les larmes , l'hôte qu'ils avoient quitté dans la joie ! Combien de fois ont-ils cherché vainement cet hôie, et le toit même où ils avoient accoutumé de bâlir leurs nids !

Depuis Athènes jusqu'à Jérusalem , le tableau le plus affligeant s'offre aux regards du voyageur: tableau dont l'horreur toujours croissante est à son comble en Egypte. C'est là que nous avons vu cinq partis armés se disputer des déserts et des ruines (1). C'est là que nous avons vu l'Albanais coucher en joue de mal. heurcux enfans qui couroient se cacher derrière les débris de leurs cabanes, comme accoutumé à ce terrible jeu. Sur cent cine quante villages que l'on comptoit au bord du Nil, en remontant de Rosette au Caire, il n'y en a pas un seul qui soit entier. Une partie du Delta est en fricbe : chose qui ne s'étoit peut-être ja. mais rencontrée depuis le siècle où Pharaon donna cette terre fertile à la postérité de Jacob ! La plupart des Fellahs ont été égorgés ; le reste a passé dans la Haute-Egypte. Les paysans qui n'ont pu se résoudre à quitter leurs champs, ont renoncé à élever une famille. L'homme qui naît dans la décadence des empires , et qui n'aperçoit dans les temps futurs que des révolutions probables, pourroit-il en effet trouver quelque joie à voir croître les héritiers d'un aussi triste avenir ? Il y a des époques où il faut dire avec le prophète : « Bienheureux sont les morts ! »

(1) Ibraïm-Bey dans la Haute-Egypte, deux petits beys indépendans, le pacha de la Porte au Caire, un parti d’Albanais insurgés, et El- fy-Bey dans la Basse-Egyple. Il y a un esprit de révolle dans l'Orient, qui rend les voyages difficiles et dangereux : les Arabes tuent 'aujourd'hui les voyageurs qu'ils se contentoient de dépouiller autrefois. Entre la mer Morte et JérusaJem , dans un espace de 14 lieues , nous avons été attaqués deux fois, et nous essuyâmes sur le Nil la fusillade de la ligne d'El.

Zéa est l'ancienne Ceos , célèbre chez les Grecs par des vieillards qui se donnoient la mort; par Aristée, dont Virgile a chanté les abeilles ; par la naissance de Simonide et de Bacchylide. La gaze de Ceos devint célèbre chez les poètes romains, qui la comparoient à du vent tissu. Je passai de Zéa à Tinos, de Tinos à Chios : et de Chios à Smyrne. Je résolus d'aller par terre à la plaine de Troie. Je m'avançai jusqu'à Pergame : je parcourus les ruines des palais des Eumènes et des Attales, et je cherchai vainement le tombeau de Galien, Quand je voulus continuer ma roule, mon guide refusa d'aller plus loin sous préleste que les gorges de l'Ida étoient infestées de voleurs. Je fus obligé de prendre le chemin de Constantinople. Comme le principal but de mon voyage éloit la visite des lieux saints", je m’informai en arrivant à Perra, s'il n'y avoit point dans le port quelque bâtiment de la côte de Syrie. J'eus le bonheur d'en trouver un prêt à partir, et chargé de pélerins grecs pour Yaffa. Je m'arrangai avec le capitaine : et bientôt nous voguậmes vers Jérusalem , sous l'étendard de la Croix qui flottoit aux mâts de notre vaisseau. (1) 'Nous étions sur ce vaisseau à-peu-près deux

fy-bey. Nous étions dans cette dernière affaire avec M. Caffe , négociant de Rosette, qui, déjà sur l'âge, et père de famille, n'en risqua pas moins sa vie pour nous, avec la générosité d'un Fran

çais. Nous le nommons avec d'autant plus de plaisir , qu'il a rendu beaucoup de services à tous nos compatriotes qui ont eu besoin de ses secours.

(1) Je serois trop ingrat d'oublier les soins que M. le général Sébastiani m'a prodigués à Constantinople. Quel plaisir j'aurois encore à remercier ici celle qui ajoutuit tant de prix, par sa grace, anx politesses de M. l'ambassadeur! Je n'aurois jamais cru que l'expression de ma reconnoissance pût arriver trop tard.

cents passagers, hommes, femmes, enfans et vieillards, on voyoit autant de nates rangées en ordre des deux côtés de l'entrepont. Une bande de papier, collée contre le bord du vaisseau , indiquoit le nom du propriétaire de la natle. Chaque pélerin avoit suspendu à son chevet son bourdon, son chapelet et une petite croix. La chambre du capitaine étoit occupée par des papas conducteurs de la troupe. A l'entrée de celte chambre on avoit ménagé deux espèces d'antichambres : j'avois l'honneur de loger dans un de ces trous noirs ; d'environs six pieds carrés, avec mes deux domestiques ; une famille occupoit vis-à-vis de moi l'autre appartement. Dans cette espèce de république , chacun faisait son ménage à volonté : les femmes soignoient leurs enfans, les hommes fumoient ou préparoient leur dîner , les papas causoient ensemble. On entendait de tous côtés le son des mandolines, des violons et des lyres. On chantoit, on dansoit, on rioit, on prioit. Tout le monde étoit dans la joie. On me disoit : rusalem! en me montrant le Midi; et je répondois. Jérusalem! Enfin, sans la peur, nous eussions été les plus heureuses gens du monde, mais, au moindre vent, les matelots plioient les voiles, les pélerins crioient : Christos ! Kirie eleison ! L'orage passé, nous re prenions notre audace.

Au reste, je n'ai point remarqué le désordre dont parlent quelques voyageurs. Nous étions au contraire forts décens et forts réguliers. Dès le premier soir de notre départ , deux papas firent la prière, à laquelle tout le monde assista avec beaucoup de recueillement.. On bénit le vaisseau : cérémonie qui se renouveloit à chaque orage. Les plants de l'Eglise grecque opt assez de douceur,

« AnteriorContinuar »