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CHAPITRE CXCVII.

Comment les communes de Paris se mirent sus en grand multitude,

et occirent piteusement tous les prisonniers qui avoient été pris audit lieu de Paris.

En après toutes ces besognes, le douzième jour de juin ensuivant, s'assemblèrent les communes gens de Paris de petit état, jusques à soixante mille ou plus, environ quatre heures après midi, et tous armés, doutant, comme ils disoient, que les prisonniers qui étoient détenus ne fussent mis à délivrance, nonobstant le désenhortement du nouvel prévôt de Paris, et plusieurs autres seigneurs, embâtonnés de viels maillets , haches, cognées , massues , et moult d'autres bâtops dissolus , en faisant grand bruit, criant : Vive le roi et le duc de Bourgogne ! s'en allerent à toutes les prisons de Paris, c'est à savoir au Palais , à Saint-Magloire , à Saint-Martin-des-Champs, au grand Châtelet, au Temple , et autres lieux où étoient les prisonniers; rompirent lesdites prisons, tuèrent chepier (geô. lier) et chepière (geôlière), et tous ceux qu'ils y trouvèrent, jusques au nombre de seize cents ou environ. Desquels furent les principaux le comte d'Armagnac, connétable de France, maître Henri de Marle, chancelier du roi , les évêques de CorrCHRONIQUES DE MONSTRELET. T. IV,

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tances, de Bayeux, d'Évreux, de Senlis et de Saintes; le comte de Grand-Pré, Remonnet de la Guerre, l'abbé de Saint-Cornille de Compiégne, miessire Hector de Chartres, messire Enguerrand de Martinel , Charlot Poupart, argentier du roi ; les seigneurs de la chainbre de parlement, des requêtes , du trésor , et généralement tous ceux qui étoient esdites prisons; desquels plusieurs y étoient pour débats ou pour delie, mêmement lenant la partie de Bourgogne. Et en cette fureur surent occises plusieurs femmes par la ville ; et où elles furent mises à mort furent laissées. Et dura cetle cruelle occision jusques au lendemain dix heures devant midi.

Et pour tant que les prisonniers du grand Châtelet étoient garnis d'armures et de trail , ils se défendirent moult fort , et navrèrent, et occirent plusieurs merdailles d'icelles communes ; mais le lendemain par seu , lumée et autre assaut furent pris; et en firent les dessusdits saillir plusieurs du haut des tours aval, et les autres les recevoient sur leurs piques el sur les pointes de leurs bâtons serrés , et puis les meurtrissoient paillardement et inhumainement.

A cetle cruelle occision étoient présents le nouvel prévôt de Paris, messire Jean de Luxembourg, messire Jacques de Harcourt, le seigneur de Fos. seux , le seigneur de l'Ile-Adam , le vidame dAmiens , le seigneur de Chevreuse, le seigneur de Chastellus, le seigneur de Cohen , messire Ed

mond de Bomber, le seigneur d'Auxois, et plusieurs autres, jusques au nombre de mille combattants ou au-dessus , tous armés sur leurs chevaux, pour défendre lesdits occiseurs si besoin étoit. Toutefois moult éloient émerveillés de voir faire lelle dérision, mais rien n'osoient dire, fors : « Mes en» sants, vous faites bien. »

Et les corps du connétable , du chancelier , et de Remonnet de la Guerre , lurent tous dénués ( mis à nu), liés et pris et ensemble d'une corde. par trois jours ; et là les traînoient de places'en places les mauvais enfants de Paris. Et avoit ledit connétable de travers son corps, en manière de bande, ôté de sa pel environ deux doigts de large par grand' dérision. Et furent en cet état tout nus, à (avec ) grand' dérision sur eux, comme dit est, par trois jours à la vue de chacun., et au quatrième jour furent traînés sur une claie par un cheval dehors Paris , et enterrés en une fosse nommée la Louvière, avec les autres. ; j'ai pris

Et après , combien que les seigneurs dessusdits se missent en peine de rapaiser ledil commun de · Paris, en eux remontrant qu'ils laissassent punir les malfaiteurs par la justice du roi, néanmoins ne voulurent pas cesser ; ainçois (mais) alloient par grands tourbes (foules ) es maisons de ceux qui avoient tenu le parti du comte d'Armagnac , ou de ceux qu'eux-mêmes hayoient,lesquels tuoientsans merci, et emportoient le leur. Et qui alors à Paris bàyoit un homme de quelque état qu'il fût, Bourguignon ou autre , il ne falloit que dire : « Véez là un Armagnac! », et tantôt étoit mis à mort sans en faire autre information.

CHAPITRE CXCVIII.

Comment les nouvelles de toutes les besognes avenues à Paris furent portées au duc de Bourgogne, qui y mena la reine; et la mort de Jean Bertrand.

Durant le temps des besognes dessusdites , les nouvelles de la prise de Paris , et aussi de la réduction des aulres villes et forteresses , furent portées au duc de Bourgogne, qui étoit en sa ville de Dijon. Lequel, de ce très joyeux, bâtivement, atout (avec) ce qu'il put finer de gens , alla à Troyes devers la reine. Auquel lieu de Troyes il fut moult joyeusement reçu , et tantôt fit préparer l'état de ladite reine pour l'amener à Paris; et manda gens de toutes parts pour l'accompagner. Et aussi mes sire Jean de Fosseux, messire Jean de Luxembourg et plusieurs autres capitaines de Picardie , atout (avec) mille coinbattants ou environ, allèrent au-devant de lui jusques à Troyes. Auquel lieu de Troyes vinrent nouvelles audit duc de la mort du comte d'Armagnac et d'autres prisonniers morts à Paris, dont grandement fut courroucé ; car, par le moyen d'iceux et par leur délivrance , avoit em

pensé de ravoir le dauphin et toutes les places que tenoit le comte d'Armagnac et ses gens. Toulefois, le second jour du mois de juillet , se partirent la reine et le duc de Bourgogne, de Troyes , pour aller à Paris en noultgrand'ordonnance; et faisoient messire Jean de Luxembourg et les Picards l'avantgarde; et ledit duc, atout (avec) sa bataille , conduisoit la reine; et allèrent le chemin de Nogentsur-Seine et de Provins.

Finalement, le quatorzième jour dudit mois de juillet, ils entrèrent dedans Paris en moult grand' quantité, tous armés, étendard déployé, et par belle ordonnance. Et étoient allés au-devant de la reine et du duc, bien six cents bourgeois de Paris , vêtus de cotles bleues, ayant la croix Saint-Andrieu dessus, au lieu de la bande qu'ils avoient portée par long-temps. Et baillèrent audit duc de Bourgogne et à son neveu , le jeune comte de Saint-Pol , deux robes de bleu velours, lesquelles ils vêtirent, et entrèrent par la porte Saint-Antoine.

A l'entrée desquels fut menée dedans Paris moult grand' joie pour la venue d'iceux , et crioit-on : Noël! par tous les carrefours, à haules voix ; et des hautes fenêtres, en plusieurs lieux , on jetoit sur le charriot de la reine et sur les seigneurs, fleurs en grand'abondance. Et ainsi le duc de Bourgogne mena la reine jusques à l'hôtel de Saint-Pol, où étoit le roi, qui à elle et audit duc de Bourgogne fit joyeuse reception. Et brefs jours ensuivant, furent en icelle ville tenus plusieurs grands con

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