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humaine. Et avecque ce, avoient déjà bouté hors de leur ville bien douze mille pauvres gens, hommes, fernmes et enfants, desquels la plus grand partie étoient morts dedans les fossés de la ville, piteusement. Et souvent falloit que les bonnes gens pitoyables tirassent les petits enfants nouveau-nés des femmes enceintes, qui étoient en leurs fossés, en paniers et autres choses , à mont, pour les faire baptiser , et après les rendoient aux mères; et moult en mouroit sans être chrétiennés; lesquelles choses étoient moult grièves et piteuses à ouïr raconter.

Et adonc dirent : « Vous, notre sire le roi , et » vous noble duc de Bourgogne, les bonnes gens » de Rouen vous ont jà par plusieurs fois signifié et » fait à savoir la grand' nécessité et détresse qu'ils » souffrent pour vous; à quoi n'avez encore pourvu, » comme promis aviez. Et pour tant cette dernière » fois sommes envoyés devers vous pour vous non» cer de par lesdits assiégés, que si dedans brefs » jours ils ne sont secourus, ils se rendront au roi » anglois ; et dès maintenant si ce ne faites , ils » vous rendent la foi, serment, loyauté, service » et obéissance qu'ils ont à vous. » Auxquels, par le roi et le duc de Bourgogne et le conseil fut répondu bénignement qu'encore n'étoit pas la puissance du roi si grande que pour lever ledit siége, dont moult leur déplaisoit; mais au plaisir de Dieu bref seroient secourus. Ils demandèrent dedans quel terme. A quoi ledit duc fit réponse que ce se

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roit en dedans le quatrième jour après Noël, et sur ce retournèrent en ladite ville de Rouen au mieux qu'il purent, en grand péril pour le danger des assiégeants ; et racontèrent à leurs gens ce qu'ils avoient besogné.

En outre, iceux assiégés de mal en pis étoient en grand' tristesse, et n'est nul qui sût raconter les grands misères et pauvretés que le menu peuple y souffrit de famine : car, comme il fut su véritablement, il mourut durant ledit siége, outre le nombre de cinquante mille personnes par ladite samine. Et mêmement les aucuns, quand ils véoient porter viandes par les rues, comme lout désespérés, y couroient pour la tollir. Et souvent en ce faisant souffroient qu'on les baltît et navrât très cruellement; car par l'espace de trois mois entiers ne furent vendus quelques vivres dedans icelle ville sur les marchés ; ainçois ( mais ) les venduit-on à couvert. Et ce qui par avant le siége éloit vendu un denier du roi, on le vendoit lors vingt, trente ou quarante deniers ; et encore pour nulle finance n'en pouvoient recouvrer le pauvre peuple. Pourquoi, comme dit est , y eut durant ledit siége dedans icelle ville moult de tribulations, lesquelles seroient trop longues à raconter. Et pouvoit être, quand les ambassadeurs, dont dessus est faite mention , retournèrent devers le roi et le duc de Bourgogne, environ mi-décembre · Durant lesquelles tempêtes inessire Jacques de Harcourt et le seigneur de Moreul assemblerent deux mille combattants ou environ, lesquels ils menèrent à deux lieues près desdits Anglois et de leur siége, en intention de faire sur eux aucune détrousse ; et se mirent en embûche en deux lieux à l'avantage assez près l'un de l'autre pour voir leurs ennemis venir. Et après, ordonnèrenlleurs coureurs bien six vingts hommes d'armes, lesquels allérent férir en un village assez près du siége, où il y avoit aucuns Anglois , qui tantôt par iceux furent morts et pris, sinon aucuns qui par bons chevaux se sauvèrent et fuirent à leur ost très fort criant à l'arme, disant qu'ils avoient vu les François en grand pombre.

Et adonc tout soudainement furent lesdils Anglois tout émus et mis en armes; el incontinent le roi d'Angleterre commanda au seigneur de Cornouaille , qu'il montâtà cheval atout (avec) six cents combattants , et allât savoir quels gens c'étoient. Lequel de Cornouaille, sans délai , atout (avec) les dessusdits , s'en alla très vigoureusement, menant avecque lui aucuns de ceux qui avoient apporté les nouvelles ; et assez bref tronva lesdits François , lesquels, voyant lesdits Anglois en trop grand nombre pour eux, retournèrent lantôt en tirant très sort devers leur embûche, auxquels ils dirent la venue des dessusdits Anglois. Et ledit Cornouaille, par bonne ordonnance , chevaucha très vitement après eux; et lant les approcha que tout pleinement pouvoient voir les uns les autres. Et lors les Francois élant en embûche , comme dit est , se mi

rent les aucuns en ordonnance pour aller vers leurs ennemis , et les autres, pour la plus grand' partie, tournèrent le dos et se mirent à la fuite Pourquoi les dessusdits Anglois, ce voyant, de grand courage frappèrent en eux, et finablement les mirent à desroy à très petite perte de leurs gens, et à la grand' confusion desdits François : car ce jour furent que morts que pris bien douze vingts hommes d'armes. Entre lesquels y fut pris le dessusdit seigneur de Moreul, Butor , bâtard de Croy , et moult d'autres gentilshommes de noble état ; et ledit messire Jacques de Harcourt se sauva avecque les autres par bon cheval : pour laquelle victoire leditCornouaille, atout (avec) ses prisonniers, s'en retourna audit siége moult joyeux.

CHAPITRE CCVIII.

Comment le roi de France eut plusieurs conseils pour lever le siége

de Rouen ; de la reddition d'icelle ville au roi d'Angleterre, et autres matières.

ne

En après, le roi de France, la reine sa femme, et le duc de Bourgogne, étant à Beauvais, comme dit est dessiis, et avec eux moult d'autres grands seigneurs , tant d'église comme séculiers, tinrent plusieurs conseils pour savoir comment ni par quelle manière on pourroit bailler secours à ceux de la cité de Rouen. Mais en la conclusion ful avisé que le roi et le duc de Bourgogne n'étoient pas de présent assez puissants pour combattre le roi d'Angleterre ni lever son siége. Et pour tant, on congédia la plus grand partie des gens d'armes qu'on avoit assemblés, et ceux des bonnes villes, excepté aucuns qui furent inis en garnison sur les frontières, tant contre les Anglois comine aussi contre les Dauphinois. Après lesquelles conclusions dessusdites , le roi , la reine et le duc de Bourgogne, accompagnés de Bourguignons, et autre grand nombre de gens d'armes de Beauvais, par Creil el Lagny-sur-Marne s'en allèrent à Provins. Pour laquelle départie moult de gens furent moult émerveillés.

Si furent icelles nouvelles noncées à ceux de la ville de Rouen; et leur fut mandé secrètement par le duc de Bourgogne, qu'ils traitassent pour leur salvation avec le roi d'Angleterre au mieux qu'ils pourroient. Et adonc, quand les nouvelles furent épandues et publiées en icelle ville , ne faut pas demander s'il y eut grand deuil fait ; car pour vrai tous les habitants d'icelle généralement en eurent si grand' douleur et tristesse au cour, que plus ne pouvoient. Et quant à la plus grand partie des gens d'armes, ils étoient moult émerveillés comment et par quelle manière ils pourroient saillir du danger où ils étoient. Néanmoins aucuns des capitaines, et avecque eux des plus notables de la ville, les reconfortèrent ce qu'ils purent. Et après

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