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Dans la liberté du travail est contenue la liberté des échanges.

Dans la liberté d'association est contenue la liberté des conventions.

Accordez-moi ces libertés, l'Autorité disparaît, car elle n'a plus de raison d'être ni de moyens d'exister.

Avec l'Autorité qui disparaît, disparaît le gouvernement qui en était la forme visible; il ne reste plus alors que l'administration publique de ce qui est essentiellement indivis.

L'indivis se compose de ce qui, de sa nature, est indivisible, de ce qui, ne pouvant appartenir séparément à aucun, appartient nécessairement à tous.

La France a-t-elle besoin d'une armée et d'une flotte? Qu'il soit prouvé qu'elles sont nécessaires, et, à la condition que le recrutement de cette flotte et de cette armée sera volontaire, j'acquitterai ma part proportionnelle de frais, que cette part se nomme contribution ou assurance.

La France a-t-elle besoin de fonds pour rendre la voie publique aussi parfaite et la circulation aussi rapide que possible? Qu'il soit établi quel sera l'emploi de ces fonds, et je payerai ce qui sera nécessaire.

Je payerai sans regret et .sans difficulté: sans regret, car ce sera mon intérêt qui me le conseillera; sans difficulté,' car l'administration publique ainsi réduite exclusivement à ce qui est indivisible, pas une parcelle de ma liberté ne se trouve aliénée.

Ma liberté reste aussi entière que si je m'étais borné à assurer ma maison contre l'incendie ou mon navire contre le naufrage. Alors, tout devient simple.

Alors, souveraineté du peuple est un mot qui n'a plus de sens que dans les cas extrêmement limités et de plus en plus rares où le peuple agit en qualité d'être collectif, contracte en qualité de personne civile. Ces cas sont : les cas de guerre, de traités, de marchés, d'acquisitions, d'échanges, d'emprunts.

Alors, il n'y a plus qu'à choisir l'administrateur le plus habile, le plus vigilant, le plus économe pour lui confier la gestion de ce qui est indivisible, conséquemment indivis.

Cet administrateur directement responsable, ce fonctionnaire essentiellement révocable, comment le choisira-t-on, comment pourra-t-on toujours le révoquer? La question n'est pas plus compliquée que cela. On le nommera, on le révoquera comme on nomme, comme on révoque un administrateur dans une compagnie de chemin de fer, ou dans une association ouvrière.

Mais qui le nommera? Mais qui le révoquera? Tous ceux qui auront concouru à la formation de ce qui sera indivis, conséqueaiment tous ceux qui auront un intérêt, si faible qu'il soit, à le nommer ou à le révoquer. Dans ce système d'émancipation universelle; l'Autorité n'est plus, relativement à la Liberté, que ce qu'est le tuteur au pupille, le jour où celui-ci a atteint l'âge de majorité et où le mandat de celui-là est expiré. C'est le mineur qui devient majeur, et non pas le mineur qui change de tuteur; ce qui aurait lieu si le gouvernement, tel qu'il a existé avant et depuis le 24 février, était remplacé par ce qu'on a appelé le GouVernement DIRECT DU PEUPLE.

De cette tutelle transformée, je n'en veux pas; et le peuple qui me lit, parce que je lui dis crûment la vérité, reconnaîtra que j'ai raison.

En effet, ce n'est qu'un autre mode de tutelle, et je le prouve. Je suppose l'idée du gouvernement direct adoptée: Un projet de loi concernant la liberté de la presse, ou toute autre liberté, est soumis au vote du peuple; au dépouillement, les bulletins se partagent ainsi:

Votants 12 millions.

Bulletins oui ^ millions.

Bulletins Non 5 millions.

Voilà donc sept millions d'électeurs qui s'érigent en tuteurs ou en souverains de cinq millions de citoyens, ainsi réduits à la condition de pupilles ou de sujets.

De quel droit?

Qu'est-ce qui me prouve que sur cette question c'est le chiffre le plus fort qui a raison contre le chiffre le plus faible, le chiffre 1 contre le chiffre 5?

Rien.

Donc, cette forme du gouvernement direct ne vaut guère mieux que toute autre forme indirecte de gouvernement.

Elle est tout aussi arbitraire.

Montesquieu, définissant le gouvernement républicain, s'exprime ainsi:

« Le peuple, dans la démocratie, est, à certains égards, le Monarque; à certains autres, il est le Sujet. »

Lorsque le peuple agit comme Monarque, je suis de l'avis d'Aristote: il ne vaut pas mieux que tout autre monarque.

Aristote écrivait:

« Un peuple, en tant que Monarque, a tous les caractères du tyran. Dans une démocratie absolue, et dans la tyrannie, Vous retrouverez mêmes mœurs, même despotisme, même arbitraire dans les décrets du peuple et dans les ordonnances du tyran. Le démagogue et le courtisan ont les mêmes rapports de ressemblance, la même analogie; tous deux jouissent du plus grand crédit, le courtisan auprès du tyran, le démagogue auprès du peuple. »

C'est pourquoi, depuis trois ans, je me suis appliqué sans relâche, et presque sans repos, à chercher comment il se pourrait que le peuple, afin de rester libre, ne fût ni Sujet ni Monarque.

C'est par l'analyse de l'autorité que je suis arrivé à la synthèse de la liberté.

J'ai décomposé d'abord ce qui compose l'unité nationale, puis l'unité communale, enfin l'unité individuelle ; j'ai reconnu que ces trois unités distinctes forment trois cercles de grandeur inégale: le plus grand pouvant contenir le moyen, le moyen pouvant contenir le plus petit, sans qu'aucun des trois cesse d'avoir le diamètre qui lui était propre: ou, si on préfère une autre image: trois lignes parallèles de longueur différente dont la condition expresse est de ne jamais se rencontrer sous peine de cesser aussitôt d'exister.

La décomposition successive de ces deux unités m'a conduit à la découverte de I'unité élective, RévocaBle et Responsable, que je ne crains pas d'opposer à

l'UNITÉ HÉRÉDITAIRE, IRRÉVOCABLE et IRRESPONSABLE,

sur laquelle les légitimistes se fondent pour prétendre qu'un peuple ne peut se passer d'un roi. Montesquieu définit ainsi la Démocratie:

« Lorsque, dans la République, le peuple en corps a la souveraine puissance, c'est une démocartie. »

„ L'avantage qu'avait la Monarchie sur la Démocratie, c'était l'unité. Je crois pouvoir affirmer que la Démocratie a enfin trouvé la sienne, et que le problème que Jean-Jacques Rousseau, en écrivant le Contrat social, s'était posé sans réussir à le résoudre, a cessé d'être un problème. Voici quels en étaient les termes:

» Trot-Ver Une Forme D'association Qui Défend

ET PROTEGE DE TOUTE LA FORCE COMMUNE LA PERSONNE ET LES BIENS DE CHAQUE ASSOCIÉ, ET PAR LAQUELLE CHACUN S'UNISSANT A TOUS, N'OBÉISSE Qu'a LUI-MÊME ET RESTE AUSSI LIBRE QU'AUPARAVANT. »

Qu'y avait-il à faire?

La chose la plus simple.

Il y avait à demander à tous et à chacun:

Que voulez-vous mettre en commun, et que ne voulez-vous pas y mettre?

Poser cette question, c'était provoquer cette réponse:

Je veux conserver ma liberté la plus entière: liberté de mon culte, liberté de mon esprit, liberté de mon cœur, liberté de mes bras, liberté de ma famille, liberté de mon patrimoine ou de mon épargne ; je veux enfin que nul n'intervienne dans ce qui est l'exercice de ma puissance; je ne veux absolument mettre en commun, sous le nom de contribution ou d'assurance, que la somme nécessaire pour les dépenses suivantes:

Justice indépendante de l'État;

Force armée;

Voie publique;

Et, jusqu'à ce qu'elle soit éteinte:

Dette inscrite.

Dans cette réponse, qu'y a-t-il de faux, qu'y a-t-il d'exagéré?

Provoquer cette réponse, c'était tracer de la façon la plus nette et la plus tranchée la ligne de démarcation: tout ce qui ne peut appartenir divisément à chacun, appartient indivisément à tous.

L'armée peut-elle appartenir divisément à chacun?

— Non.

La flotte peut-elle appartenir divisément à chacun?

— Non.

La voie publique peut-elle appartenir divisément à chacun? — Non.

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