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Lorsque chaque État ne sera plus qu'une société nationale d'assurances mutuelles contre des risques spécifiés, qu'y aura-t-il à usurper? — L'Autorité ! — Mais 'on en aura oublié le nom, comme aujourd'hui on ne sait plus le nom de mille machines que le progrès continu a fait d'abord adopter et plus tard abandonner. A l'erreur de l'Autorité factice, aura succédé la vérité de la Supériorité naturelle. La Supériorité naturelle ? — L'on peut être pleinement rassuré, c'est chose qui, de sa nature, ne saurait s'usurper.

La puissance individuelle, la puissance communale, la puissance corporative, la puissance nationale, telles que je les ai définies et ajustées, se prêtant un concours réciproque et une garantie mutuelle, je me suis démandé s'il était une seule liberté à laquelle l'Élu annuel du suffrage universel, qu'il s'appelle Président de la République, Président du Conseil, Ministre du Peuple ou Maire d'État, pût porter la plus légère atteinte. Je l'ai supposé ambitieux, avide, fourbe, corrompu et corrupteur, afin de prévoir et de prévenir tous les dangers qu'un tel caractère pourrait faire courir à la liberté individuelle, à l'honneur national, à la richesse publique, si le peuple avait pu être assez aveugle pour ne pas découvrir la fourberie, assez sourd pour ne pas entendre la vérité.

Voici ma réponse:

Là, où il n'y aurait rien à prendre, que pourrait-on dérober?

Là, où la simplification de gouvernement serait telle qu'elle équivaudrait matériellement et moralement à l'abolition de l'Autorité factice remplacée par la Supériorité naturelle, quel abus de pouvoir pourrait-on commettre? Quel danger d'usurpation pourrait-on craindre?

Je suppose un président des États-Unis ambitieux, si ambitieux qu'on le suppose, de quel pouvoir pourrait-il s'emparer? De quelle autorité pourrait-il abuser?

Il ne dispose de rien;

L'administration est locale.

L'impôt est faible.

L'armée est nulle *.

La liberté est absolue.

Eh bien! qu'on fasse en France ce qui a pleinement réussi aux États-Unis.

Qu'on localise l'administration!

Qu'on diminue l'impôt!

Qu'on réduise l'armée.

Qu'on étende la liberté!

Quatre réformes qui se lient et qui sont solidaires comme les quatre angles d'un carré.

Avec la liberté, rien n'est dangereux, tout est simple.

* Aux Etats-Unis, l'armée est de 9,000 hommes.

C'est ici le lieu de rappeler ce passage de la vie de Washington, écrit par M. Guizot, et qu'on ne saurait trop méditer en France.

« Les colonies se défiaient les unes des autres. Toutes, se défiaient du Congrès, bien plus encore de l'ARM ÉE, Qu'elles Regardaient Comme D1ngereuse A La Fois Pour L'indépendance Des Etats Et La Liberté Des Citoyens; en ceci même, les Idées nouvelles et Savantes s'accordaient avec les intérêts populaires. C'est une des maximes favorites du dix-huitième siècle que le danger des armées permanentes et la nécessité pour les pays libres de combattre et d'atténuer sans relâche leur force, leur influence, leurs mœurs. Nulle Part Peut-être Cette Maxime Ne Fut Plus Généralement Ni Plus Chaudement Adoptée Que Dans Les Colonies D'améRique. »

Sans l'adoption de cette maxime tutélaire, qui peut dire ce que seraient aujourd'hui les Etats-Unis, si puissants et si prospères?

Siéyès disait avec raison en 1T89:

« L'ordre intérieur doit être tellement établi et servi par une force intérieure et légale, qu'on n'ait jamais besoin de requérir le secours dangereux du pouvoir militaire. >>

Des siècles se sont écoulés pendant lesquels la Terre n'a pas été comptée au nombre des planètes; longtemps on a cru qu'elle était immobile. Un jour cependant, en 1632, ou a découvert et démontré qu'elle tournait. Ce qui est arrivé à la terre, dans l'ordre astronomique, est aussi ce qui arrivera à la Liberté dans l'ordre politique. On s'effraye de la Liberté, on nie qu'elle doive tourner, elle n'en tournera pas moins. Comme la Terre, la Liberté a son orbite. Insensés qui vous décorez faussement du nom d'hommes d'État, laissez-lui donc décrire sa courbe 1 Tous les torts que vous lui imputez sont les vôtres et non les siens. Si vous pouviez arrêter le mouvement de la Terre, en vérité, vous l'arrêteriez, et ensuite vous vous en prendriez à elle de tous les désastres dont vous auriez été seuls la cause. Tentez d'arrêter le cours d'un fleuve, il débordera 1 Vous faites des lois arbitraires, en sens opposé des lois absolues; vous faites des lois positives en sens opposé des lois naturelles, et vous vous étonnez que le monde soit, à chaque pas qu'il fait vers l'avenir, menacé dérouler dans l'abîme? Bossuet a dit : « Le Monde s'agite et Dieu le mène; » moi, je dis : Si le Monde s'agite, faux hommes d'État, usurpateurs d'une puissance abusive, c'est que vous avez la prétention de le mener. Cessez de vouloir le mener, et il cessera de s'agiter!

La liberté individuelle a des limites que la nature lui a assignées; ne tentez ni de les restreindre ni de les étendre. Telles qu'elles existent, respectez-les. Dès qu'on les respecte, l'œuvre des gouvernements est facile, car ils n'ont plus qu'à rechercher ce qui, par essence, est collectif, c'est-à-dire indivisible, conséquemment indivis.

Je comprends la liberté humaine et l'art social comme les a définis un célèbre professeur, M. Cousin, dont le témoignage ne sera pas suspect:

« Le droit naturel repose sur un seul principe, qui est la Sainteté De La Liberté De L'homme. Le droit naturel, dans ses applications aux diverses relations des hommes entre eux et à fous les actes de la vie sociale, contient et engendre le droit civil. Comme en réalité Le Seul Sujet nu Droit Civil Est L'être Libre, le principe qui domine le droit civil tout entier est Le Respect De La Liberté; LE Respect De La Liberté S'appelle La

JUSTICE.

» La justice confère à chacun le droit de faire tout ce qu'il veut, sous cette réserve, que l'exercice de ce droit ne porte aucune atteinte à l'exercice du droit d'autrui.

» L'homme Qui, Pour Exercer Sa Liberté, Violerait Celle D'un Autre, Manquant Ainsi à La Loi MÊME DELA Liberté, Se Rendrait Coupable. C'est Toujours EnVers LA LIBERTÉ QU'IL EST OBLIGÉ, QUE CETTE LIBERTÉ

Soit La Sienne ou Celle D'un Autre. Tant que l'homme use de sa liberté sans nuire à la liberté de son semblable, 11 est en paix avec lui-même et avec les autres. Mais aussitôt qu'il entreprend sur des libertés égales à la sienne, il les trouble et les déshonore, il se trouble et se déshonore lui-même, car il porte atteinte au principe même qui fait son honneur et qui est son titre au respect des autres.

» La paix est le fruit naturel de la justice, du respect que les hommes se portent ou doivent se porter les uns aux autres, à ce titre qu'ils sont tous égaux, c'est-à-dire qu'ils sont tous libres.

» La société est le développement régulier, le commerce paisible de toutes les libertés, sous la protection de leurs droits réciproques. La Société N'est Pas L'oeuVre DES HOMMES ; C'EST L'OEUVRE MÊME DE LA NATURE

Des Choses. Il y a une société naturelle et légitime, dont toutes nos sociéte's ne sont que des copies plus ou moins imparfaites. A cette société correspond un gouvernement tout aussi naturel, tout aussi légitime, envers lequel nous sommes obligés, qui nous défend et que nous devons défendre, et en qui nous avons le devoir de placer et de soutenir la force nécessaire à l'exercice de ses fonctions.

» Mais la force qui doit servir peut nuire aussi. L'art Social N'est Autre Chose Que L'art D'organiser Le Gouvernement De Maniere à Ce Qu'il Puisse Toujours VEILLER EFFICACEMENT À LA DÉFENSE DES INSTITUTIONS PROTECTRICES DE LA LIBERTÉ, SANS JAMAIS POUVOIR TOURNER CONTRE CES INSTITUTIONS LA FORCE QUI LUI A ÉTÉ CONFIÉE POUR LES MAINTENIR. »

Par la Justice faire équilibre à la Force et empêcher qu'aucun individu, indigne deporter le nom d'homme, puisse manquer « a la loi même de la Liberté; » c'est de la sorte que, moi aussi, je comprends l'art social, cet art d'organiser le gouvernement, que M. Cousin a parfaitement défini dans les lignes que je viens de citer.

Je suis d'accord avec M. Guizot, non le ministre, mais l'historien, s'exprimant ainsi:

« Au commencement, il n'y a point ou presque point de puissance publique... la liberté est réelle... Il y a simplement coexistence des libertés individuelles... La liberté périt... Cependant les individus, Seuls êtres Réels, se sont développés. La société tend à revenir au libre développement des volontés individuelles... Que l'homme reprenne la liberté et l'exerce de plus en plus, c'est le but, c'est la perfection de la société. »

Aristote définit ainsi l'État:

« L'État n'est qu'une association d'êtres égaux et entre des êtres naturellement égaux, les prérogatives et les droits doivent être nécessairement identiques.

» Tout Etat a une tâche à remplir ; et celui-là est le plus grand qui peut le mieux s'acquitter de sa tâche. »

Aujourd'hui, qu'est-ce que l'Individu?

— Rien.

Désormais, que doit-il être?

— Tout.

Aujourd'hui, qu'est-ce que l'État?

— Tout.

Désormais, que doit-il être?

— Rien.

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