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une usurpation ne soit toujours plus ou moins possible. Je ne citerai ni l'Angleterre, où Guillaume d'Orange détrôna Jacques II; ni les États-Unis, où la royauté fut itérativement offerte à Washington; je ne citerai que la France. Chilpéric III est déposé par Pépin, qui s'empare du trône. Hugues Capet fait enfermer le successeur légitime de Louis V. Malgré les Constitutions de 1795 et de 1799, le général Bonaparte se fait du Consulat le marchepied qui l'élève jusqu'il l'Empire; et la Constitution du 4 novembre 1848 n'aboutit qu'à être supprimée le 2 décembre 1851. Aussi suis-je profondément convaincu que ce n'est pas dans les constitutions écrites que la puissance individuelle, la puissance communale, la puissance corporative, la puissance nationale, doivent chercher et trouveront des garanties efficaces contre l'arbitraire, l'usurpation et le despotisme; non, ces garanties efficaces, elles ne les trouveront qu'en se développant par la loi même de leur existence, comme l'enfant grandit, comme l'homme pense, comme le cheval tire, comme l'arbre pousse, comme le blé mûrit.

Ce qu'il faut donc chercher et trouver, c'est comment ces quatre puissances, par le mutuel appui qu'elles se prêteront, assureront leur inviolabilité commune et créeront une force sociale, de même que l'ajusteur qui assemble toutes les pièces d'une machine à feu doit vérifier les qualités et les proportions de chacune d'elles s'il veut prévenir le danger d'une explosion qu'il faut toujours prévoir. Cette explosion qu'on prévoit, c'est en effet, par une irréprochable construction qu'on la prévient.

C'est ce que j'ai cherché, .l'ai cherché un mécanisme qui pût s'appliquer non-seulement à la France, mais successivement aux nations, solidaires entre elles; qui développât les aptitudes de toutes et ne contrariât l'esprit d'aucune. L'ai-je trouvé 1

Peu importe que je l'aie ou non trouvé, si après moi tout le monde le cherche; car si tout le monde le cherche, quelqu'un le trouvera.

« Donnez-moi un point d'appui, et je soulèverai le monde, » disait Archimède. En s'exprimant ainsi, ce n'était pas l'orgueil, c'était la vérité qui parlait par sa bouche.

A mon tour, je dis: « Pour soulever le monde nouveau, il suffit d'avoir pour levier l'unité d'impôt transformé en prime d'assurance, et pour point d'appui le vote universel: individuel et annuel, direct et secret, tel qu'il est appelé à se simplifier et à se perfectionner. »

Je suis persuadé qu'aussitôt que chacun saurait qu'il n'y a plus qu'à chercher et à trouver le procédé de vote universel le plus simple, le plus rapide, le plus infaillible, toutes les imaginations se tendraient comme des arcs, toutes les combinaisons s'étudieraient; ce serait à qui découvrirait le premier le mécanisme électoral le plus parfait et le mode d'administration publique le plus conforme au triple principe de la puissance individuelle, communale, nationale. Pendant que les esprits travailleraient ainsi à édifier, ils ne s'ingénieraient pas à détruire. Ce serait déjà un incontestable avantage. Le bon sens public n'aurait qu'à choisir entre tous les systèmes qui s'offriraient ; s'il ne prenait pas le meilleur, s'il se trompait, l'expérience serait là pour le redresser.

Trouver à tout prix, — dût-on décerner une récompense nationale d'une valeur égale à celle offerte par l'empereur Napoléon pour encourager la fabrication du sucre de betteraves et la filature du lin, — trouver à tout prix le meilleur mode de vote universel, comme on a trouvé le meilleur système métrique; telle est la première chose, la plus utile et la plus urgente, par laquelle, a mon avis, on aurait d\\, par laquelle on devrait encore commencer; car ce qui importe avant tout aux passagers d'un steamer, ou aux voyageurs en railway, ce n'est pas que la machine à feu, dont on leur a fait admirer la puissance merveilleuse, soit construite d'après tel ou tel système, mais c'est qu'elle n'éclate pas et ne les fasse point sauter en l'air.

Que m'importent, à moi, toutes ces constitutions qui devaient être éternelles, toutes ces déclarations des Droits de l'Homme qui devaient être irrévocables, quand l'histoire m'apprend, et quand je vois qu'aucune d'elles n'a résisté au plus faible choc, ni survécu à la' rapide épreuve qui en a été faite!

Assez souvent les titres imprescriptibles de la Liberté ont été proclamés, reconnus; toujours en vain! Qu'on en finisse avec cette dérision! Au lieu de perdre son temps à les proclamer toujours et h ne les garantir jamais, qu'on l'emploie donc une bonne fois à les garantir solidement.

— Comment?

Je l'ai dit: — Par le vote universel: individuel et annuel, direct et secret, rendu aussi simple, aussi précis, aussi certain que le thermomètre qui sert à marquer la marche du temps, que le mèti^ qui sert à mesurer la longueur de l'espace.

Dès qu'il existera un instrument d'une justesse incontestable pour mesurer ou peser l'opinion, tous les partis politiques et tous les débats stériles s'éteindront; car, dans toutes les questions d'administration intérieure et de relations internationales où la vérité absolue n'aura pas encore apparu, ce sera la volonté nationale qui y suppléera.

Si j'insiste aussi fortement sur ce point, c'est que dans mon opinion il est fondamental.

Dès que le vote universel: individuel et annuel, direct et secret, sera ce qu'il est appelé à devenir ; dès que le ressort des majorités, qui a été faussé, aura été redressé, tout se réglera et tout ira de soi-même, comme le fleuve suit son cours, comme l'oiseau prend son vol, sans qu'il soit besoin de constitutions écrites, de chartes promulguées. Par lui, se résoudront pacifiquement toutes les questions, se rectifieront successivement toutes les erreurs, s'accompliront sans révolutions tous les progrès. Le vote universel est l'axe sur lequel doit tourner le monde politique. Lorsqu'on voit tous les gouvernements à l'envi ne rien épargner pour perfectionner le tir et étendre la portée des armes à feu, il est impossible qu'il ne se trouve pas un homme d'État qui comprenne que, le moment étant proche où le progrès, même entre peuples, sera de se compter au lieu de se battre, ce ne sont plus les fusils, les canons et les mortiers qu'il faut perfectionner, niais le vote universel.

Par l'adoption et le perfectionnement du vote universel: individuel et annuel, direct et secret, combiné avec l'unité d'impôt transformé en prime d'assurance, tout risque d'arbitraire, d'usurpation et de despotisme disparaît. C'est la pyramide replacée sur la base.

La base de toute Société rationnellement constituée, c'est le pouvoir individuel; mais, au contraire, que voyons-nous?— A la base, le pouvoir national; au faîte, le pouvoir individuel. C'est l'antipode de ce qui devrait être. Par un contre-sens qui ne s'expliquera pas dans cent ans, la société fait marcher l'hnmanité sur la tête, au lieu de la faire marcher sur les pieds. Si la société essayait de, n'avoir pas plus d'esprit que la nature, serait-ce donc une bien grande témérité?

Mais l'homme, apparemment, irait trop vite, s'il allait du simple au composé, nu lieu d'aller du composa au simple, sauf à revenir sur ses pas, ce qui, dans la langue commune, se nomme un progrès. •

Le composé, c'est la puissance nationale; le simple, c'est la puissance individuelle. Dès qu'on se sera bien convaincu, par l'étude et par la réflexion, de la justesse rigoureuse de cette vérité trop longtemps méconnue, tous les nœuds de cet écheveau emmêlé que l'homme appelle la société se dénoueront sans efforts et sans qii'il soit nécessaire de les rompre.

Chaque liberté se réglera d'elle-même, et n'aura plus besoin qu'on la règle.

Toute puissance se superposera dans son ordre naturel ; on ne verra plus ce qui a lieu: la base au faite et le faite à la base; ce qui explique comment il est si difficile de faire tenir les gouvernements en équilibre sur eux-mêmes, et pourquoi ils ont besoin, pour ne pas tomber, d'être étayés de tous côtés pour un échafaudage législatif de plus en plus compliqué.

Pour commencer par le commencement, pour asseoir inébranlablement la puissance individuelle, que faut-il? — Quatre choses:

Le Vote Universel : Individuel Et Annuel, Direct Et

Secret; L'unité De L'impôt Transformé En Prime D'assurance; L'abolition Du Service Militaire Obligatoire; L'indépendance Réciproque De La Justice Et De

L'État.

Dès que la puissance individuelle est fermement assise, la puissance communale et la puissance corporative s'étendent, la puissance nationale se restreint. Celle-ci n'est plus que ce qu'elle doit être II n'y a plus de gouvernement de l'homme par l'homme, il n'y a plus qu'une administration de la chose publique par un, soiis le contrôle de tous.

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