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Tel est le problème dont l'importante et urgente solution aurait dû être mise au concours dès le lendemain de la Révolution du 24 février 1S48, par tous les gouvernements prévoyants, si gouverner c'était prévoir.

— Mais qui y a songé?

— Personne.

—C'est précisément parce que j'ai vu que personne n'y songeait qu'il m'a paru nécessaire d'en faire l'objet de mes recherches les plus opiniâtres et de mes méditations les plus constantes, ne fût-ce que pour donner un utile exemple, une salutaire impulsion.

L'usage du chronomètre, du baromètre, du thermomètre, s'est répandu dans tout le monde civilisé; il en sera ainsi du vote universel appelé à devenir, relativement à l'opinion publique, ce que le chronomètre est au temps, dont il donne la mesure avec une précision rigoureuse; ce que le baromètre est à la température, dont il indique toutes les variations.

La puissance est individuelle ou collective.

La puissance collective est eommuna'e, corporative ou nationale.

Le vote universel doit être à la puissance individuelle et collective, ce que la parole est h la pensée, le moyen de s'exprimer, mais il n'en sera ainsi qu'après qu'il aura cessé d'être un instrument de guerre, pour devenir un instrument de liberté et qu'il aura substitué la liberté des opinions à la guerre des partis.

Les minorités ont le même droit que les majorités à être représentées.

C'est le progrès vers lequel doivent tendre tous les esprits qui cherchent avec persévérance le juste et le vrai.

Partout, Majorité et Minorité forment deux camps ennemis ; clans l'un comme dans l'autre, c'est un pêle-mêle d'idées confuses qui s'excluent, d'intérêts rivaux qui s'allient, de cocardes honteuses qui se cachent, de drapeaux ennemis qui se mentent, de chefs ombrageux qui se détestent, de soldats déserteurs qui se méprisent. Bien difficile serait souvent d'expliquer autrement que par rm hasard, un caprice, une fausse évolution, pourquoi tels qu'on pourrait nommer sont dans les rangs de la Minorité, au lieu d'être dans les rangs de la Majorité, et tels autres dans les rangs de la Majorité, au lieu d'être dans les rangs de la Minorité. Si, à peu d'exceptions près, personne, au jour de la lutte électorale, ne se retrouve immuablement à la place que lui assignaient ses principes et ses intérêts, ce n'est pas l'inconséquence de l'esprit humain qu'il faut en accuser, c'est l'imperfection des modes électoraux qui ont été successivement en usage.

En fait de régime électoral, on en est encore au gime féodal, à ce temps où la Justice n'avait pas désarmé la Force; où, au lieu de s'adresser à un juge, on s'adressait à son épée; où, au lieu d'échanger des assignations, on échangeait des cartels; où l'innocence, au lieu de se défendre par un avocat armé d'un dossier, se défendait par un chevalier armé de pied en cap; on en est encore aux combats.

Est-il donc nécessaire que le vote universel soit un combat électoral?

N'est-ce pas la barbarie?

La puissance qui est à la fois individuelle, communale, nationale, ne saurait-elle donc concevoir un autre mode moins imparfait de s'exercer.

Que veut-on? Que doit-on vouloir?

On veut que toutes les idées se débattent, que tous les principes se discutent, que tous les drapeaux se déploient, que tous les intérêts se défendent, que toutes les plaintes s'énoncent, que toutes les erreurs se redressent, que tous les abus se découvrent, que toutes les aptitudes se produisent et que toutes les supériorités se démontrent.

Le moyen qu'on emploie est-il bon, est-il le meilleur?

Est-il donc absolument nécessaire que 86 départements, comme en France, se divisent en autant de camps ennemis, ayant tous et chacun leurs vainqueurs et leurs vaincus, une majorité et une minorité?

Est-ce la liberté"? N'est-ce pas la guerre?

d'est la guerre civile socialement transformée; c'est la guerre civile, moins l'effusion du sang; c'est la guerre civile, avec cette différence qu'au lieu d'employer des cartouches, ce sont des bulletins qu'on emploie; ce n'est pas la liberté électorale.

Sans doute, c'est un progrès, mais ce n'est pas encore une solution.

La liberté électorale, veut que chacun vote, en paix, comme il l'entend et pour qui il lui plaît, sans agression, sans antagonisme, sans que choisir un nom ait forcément pour conséquence d'en exclure un autre, sans que voterpowr ait indirectement pour effet de voter centre, sans qu'il soit nécessaire d'arborer une cocarde et de se ranger sous l'un des deux drapeaux en présence.

Dans le système du morcellement électoral, les majoritt's seules sont représentées; les minorités sont exclues.

C'est l'oppression organisée des minorités.

C'est le despotisme localisé des majorités.

La France en est un exemple;

T)e 1848 à 1850, un grand citoyen qui avait blessé toutes les coteries en se plaçant au-dessus d'elles, pouvait réunir fur son nom deux millions de voix disséminées en France, et n'être pas élu représentant, tandis qu'avec 9,0C0 voix concentrées dans un collège, tel candidat siégeait sur les bancs de l'Assemblée nationale.

A des élections générales, un candidat pouvait n'être pas élu avec 100,000 voix, et l'être, un mois après, avec moins de 10,000 voix, dans des élections partielles.

Combien de candidats, ayant eu de 50,000 à 100,000 voix, sont, en 1848 et 1849, restés au seuil de l'Assemblée constituante et de l'Assemblée législative ! Combien d'autres l'ont franchi, qui n'avaient eu que de 10,000 à 20,000 suffrages!

Dans tel département, pour réussir, il fallait plus de 100,000 voix ; letiers suffisait dans le département voisin.

Dans tel département, l'électeur avait le droit de nommer 28 représentants; dans le département contigu, l'électeur n'avait le droit d'inscrire que 7 noms sur son bulletin.

Le motif tiré de l'inégalité de la population comparée était-il un motif qui justifiât suffisamment cette inégalité du vote individuel?

Toute cette paperasserie qui s'intitule pompeusement : Listes électorales, inscriptions, radiations, recHflcalions , révision, impression, révision,publication, etc., est-elle bien nécessaire? Ne pourrait-elle pas être supprimée sans que la sincérité des élections y perdit aucune garantie?

A quoi bon ces décisions de maires et de juges de paix, en instance, appel, pourvoi?

Pourquoi cette condition d'abord exigée et plus tard abandonnée deste mois d'habitation, puis de trois années de domicile ? Est-ce que l'exercice du droit de souveraineté peut être rationnellement subordonna à un changement de résidence?

Pourquoi ne pas laisser à l'électeur la liberté de voter partout où il se trouve au jour de l'élection?

Pourquoi, en tout et toujours, s'appliquer à susciier des difficultés, au lieu de s'appliquer à les aplanir?

Simplifier, on le sait, est ma constante devise.

Donc, je me suis posé les questions suivantes:

Est-il possible de faire que le vote universel cesse d'être la guerre civile et devienne la liberté électorale?

Est-il possible de supprimer toutes les luttes locales par un mode de la simplicité duquel il résulte que majorités et minorités soient toujours exactement additionnées et fidèlement représentées?

Est-il possible de faire que le vote universel marche de lui-même, sans bourrelets, sans lisières, sans organisation préalable, qui le désorganise; sans élections préparatoires, qui imposent à la majorité insouciante les choix de la minorité active; sans comités directeurs, qui le faussent; sans conclaves souverains, qui le confisquent?

Est-il possible de maintenir au vote universel l'inviolabilité de sa condition essentielle de suffrage direct?

Est-il possible de décompliquer tout ce qui complique l'exercice du droit électoral, et de le rendre si simple et si sûr qu'il n'y ait plus de difficultés à le rendre annuel et même à y recourir en toutes circonstances graves où la puissance nationale doit prononcer?

Est-il possible de laisser sans inconvénient à tout électeur le droit de voter partout où il se trouve au jour de l'élection?

Est-il possible d'éviter et de supprimer les réélections

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